24/06/2011 à 12h20

A Montreuil : « Je trouve ça ridicule de ridiculiser les bobos »


L'embourgeoisement a ses limites, même à Montreuil-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), pourtant réputée épicentre bobo. Un tiers des 105 000 habitants vit toujours en logement social, et 80% en appartement.

Mais la ville a changé avec l'arrivée d'une population nouvelle : des couples avec enfants, qui ont rajeuni la pyramide des âges et repeuplé les associations, des « catégories socio-professionnelles supérieures » qui ont acheté les maisons pas encore investies par les intermittents du spectacle, à l'origine de la première vague de gentrification à la fin des années 80.

Le symbole de la mue est politique, c'est l'élection de Dominique Voynet à la mairie en 2008, qui détrônait (54% contre 46%) le sortant Jean-Pierre Brard, député-maire communiste depuis vingt-quatre ans.

« Montreuil, c'est une ville d'une richesse militante incroyable »

Nathalie, comédienne grandie dans un mas cévenol retapé et équipé de toilettes sèches, a voté Voynet ce jour-là. Elle s'est installée il y a onze ans près du quartier de barres de La Noue, dans une zone pavillonnaire où une maison de 100 m2 se vend aujourd'hui 550 000 euros, malgré le gros quart d'heure de marche jusqu'au métro.

Lorsque Nathalie est arrivée avec son compagnon et un premier enfant, c'était Montreuil ou « un deux-pièces à Paris ». C'est leur raison d'être là :

« Ce fut Montreuil par hasard, on est restés par choix. C'est une ville d'une richesse militante incroyable. Une ville politique. »

Deux étages et un jardin pour 1,4 million de francs de l'époque (environ 215 000 euros), et un quartier en pleine mutation, où se côtoient un maçon, une infirmière, une éducatrice à la retraite, un couple de journalistes qui rêve de province, pas mal d'enseignants.

Une Amap créée il y a dix ans

Ensemble, ils ont monté une Amap il y a dix ans, qui organise chaque mercredi une distribution de paniers de produits bios et locaux, issus d'une exploitation à 150 kilomètres de là et vendus 19 euros.

Laurence prête son garage l'hiver pour accueillir les « amapiens ». Installée à Montreuil depuis 1989, elle était alors encore élève infirmière, elle accouchait de son premier enfant, louait un deux-pièces pour 1 600 francs par mois (environ 165 euros) à une petite vieille.

Autour, « beaucoup de personnes âgées ont vendu petit à petit après avoir fait leur vie ici. Ils avaient été politisés, tendance communiste, puis avaient vieilli ».

« Un Président, ça ne s'occupe pas que d'écologie »

L'arrivée de ces nouveaux voisins a transformé le quartier, l'a fait évoluer par capillarité, l'a « verdi ». L'Amap (« une ouverture ») n'y est pas pour rien, même si elle bataille parfois un peu pour que ce ne soit pas « un parti politique » – on comprend, une secte. (Ecoutez le son)

« Bien sûr que c'est politique, pourtant ça ne devrait pas l'être, ça devrait être vraiment une philosophie de vie plutôt qu'un courant politique [...] Je ne vote pas plus bio ou écolo, mais j'agis davantage bio ou écolo. »

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Avec quatre enfants qui vivent avec elle une semaine sur deux depuis son divorce, cette infirmière libérale ne sait pas encore ce qu'elle votera l'an prochain.

Depuis l'Amap et l'évangélisation d'une partie de ses voisins, Laurence reconnaît que la ligne des partis sur les enjeux environnementaux est devenue un critère de choix électoral.

Mais contrairement au noyer dur de l'Amap, elle ne se définit pas comme militante. Elle pourrait se laisser tenter par Europe Ecologie - Les Verts, maintenant que les écologistes lui semblent avoir musclé leur propos sur d'autres enjeux – « un Président, ça ne s'occupe pas que d'écologie ». Elle réfléchit :

« Ceci dit, même les autres partis, pas écolo à priori, ont verdi aujourd'hui. Ça complique mon choix, finalement. »

« Je préfère la politique à l'échelle microlocale »

Politique, l'Amap ? Assurément pour Nathalie, la comédienne multi-casquette qui jongle de l'organisation du repas de quartier à l'association de parents d'élèves, en passant par un site d'offre de services à l'échelle du pâté de maison.

Elle vote écolo et collectionne les chevaux de bataille. Mais ne s'est jamais impliquée dans aucun parti – « je préfère la politique à l'échelle microlocale ».

« Ça m'apporte des légumes, oui, mais surtout j'ai l'impression de participer à quelque chose qui est super, ça m'apporte un lien avec un type formibalde qui est cet agriculteur, un lien avec autres amapiens [...] Ça apporte la vie, quoi. » (Ecoutez le son)

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Nathalie est volubile, cultivée et grande gueule. Lorsque l'agriculteur qui fournissait l'Amap est parti en retraite, elle a racheté pour 1 000 euros de parcelles afin de garantir que les terres restent bio...

Assez pour se voir affublée du label « bobo ». Elle ne se sent pas plus visée que ça mais s'offusque sur le fond :

« Tant mieux si les gens qui ont un peu de pouvoir d'achat font basculer des politiques. Tant mieux si quelqu'un qui prend l'avion donne de l'argent en échange pour compenser son bilan carbone. Je trouve ça ridicule de ridiculiser ça, je trouve même ça dégueulasse. » (Ecouter le son)

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« Fière que ses deux ados crachent sur les concombres Auchan »

A l'angle de la rue, l'ex-Parisienne Catherine, éducatrice à la retraite, engagée dans plusieurs associations dont Greenpeace, est arrivée avec son mari il y a onze ans après un « coup de foudre » pour une toute petite maison pleine de charme.

Elle a surfé sur le tissu social qui s'inventait pour vivre (enfin) sa fibre militante à plusieurs et à proximité. Elle participe à l'Amap donc, « même si ça a un coût », mais elle a aussi quitté EDF pour Enercoop, changé de banque...

Catherine, comme Nathalie qui est « fière que [ses] deux ados crachent sur les concombres de chez Auchan », correspond au profil type des adhérents d'Amap, selon les travaux sociologiques sur le sujet :

  • une majorité de femmes, dont 70% vivent en couple
  • un niveau scolaire bac +2 pour 90% d'entre eux, contre 23% pour la population française dans son ensemble
  • entre 1 000 et 3 000 euros de revenus par mois pour la moitié des « amapiens »
  • un sur deux au moins adhère à une autre association par ailleurs

« Je ne suis pas bio, je suis écolo. Ça veut dire : changer de paradigme »

Elles notent que leurs idées aussi ont pris racine à l'échelle du quartier, et touchent aujourd'hui un public plus large : Légumes et compagnie compte aujourd'hui 75 amapiens :

« Si c'est être bio pour ne penser qu'a sa peau, sa petite vie, et manger ce qui est bon pour soi, ça n'a aucun sens. Je ne suis pas bio, je suis écolo. Ça veut dire : changer de paradigme, lutter contre la loi du plus fort. »

Parmi les derniers arrivés à l'Amap, Catherine se demande s'ils ne sont pas davantage attirés par les « bons légumes à l'ancienne » que par la signification politique.

Rictus. Pour Catherine, le monde associatif est aussi là où peuvent être menées des tentatives de démocratie directe. Ou la politique peut se faire en dehors des partis, dont elle dit qu'ils ne la représentent plus :

« Ils sont trop orientés sur leur propre carrière sur leur propre image pour prendre des risques, pour remettre trop de choses en question. [...] Ça m'est arrivé pendant des années de me dire : entre une merde et une merde et demi, je ne peux pas choisir. » (Ecouter le son)

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Durant quinze ans elle n'a plus voté. Son retour dans l'isoloir date des dernières législatives. D'ici 2012, elle lira les programmes, et ira sans doute voter. Mais pas à la primaire écologiste qui s'achèvait ce jeudi 23 juin : « Je suis écolo au sens de l'engagement personnel, mais pas partisan. »

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  • jiemo
    • Posté à 17h43 le 24/06/2011

    En gros un bobo çà dit : « “ je préfère la politique à l'échelle microlocale ” de mon salon !

    Comme disait un pote de boulot en rigolant de nous-même : “quelle situation, pourvu qu'il arrive rien ! ” tout en sachant qu'on était bien dans la merde , et depuis longtemps !

  • hardyolbaum
    hardyolbaum
    Linux admin
    • Posté à 19h28 le 24/06/2011
    • Internaute
      Linux admin

    C'est bizarre. Cet article parle d'un Montreuil que je ne connais pas. Celui que je connais, est sâle, pue la misère, où il n'y fait pas bon trainer le soir tard lorsque l'on est une femme et où il vaut mieux y aller à pied si on ne veut pas retrouver sa voiture démembrée. Une ville pourrie comme beaucoup d'autres villes du 93...

  • vanyyy
    vanyyy
    étudiant
    • Posté à 02h02 le 25/06/2011
    • Internaute
      étudiant

    Le problème des « bobos » est que ces gens, et surtout à Montreuil où je suis né et où j'ai grandi, sont en train, petit à petit, de virer toutes les personnes qui n'ont pas la même puissance économique et de les faire migrer dans le haut-Montreuil ou autre ville du 93, là où il n'y a pas le métro, pas de ciné, pas trop de vie culturelle, où les gens sont plus défavorisés tout simplement. Si vous venez à Montreuil, vous verrez tous les petits copains de Voynet qui vivent dans de belles et grandes maisons à 2 et qui ont fait grimper les loyers de manière incroyable depuis 10 ans.
    Ces gens auraient très bien pu aller à Vincennes ou St-Mandé, mais non ces gens qui pensent surtout au fric (la raison pour laquelle ils sont installés à Montreuil, c'était moins cher et il y avait plus), ont décidé de venir ici et ont viré, inconsciemment, les montreuillois qui étaient installés là depuis longtemps.
    Voilà pourquoi j'ai du mal avec ces personnes, elles font respecter les lois du marché dans une ville qui s'est toujours voulu original et surtout opposé aux valeurs du capitalisme.
    Merci les écolos ! Puis je veux bien aussi cracher sur les courgettes d'Auchan mais qui me remboursent la différence avec celles des nouveaux Robinsons (symbole de l'embourgeoisement) ?

  • Olivier DELALANDE
    • Posté à 08h44 le 25/06/2011

    Un bobo, c'est quelqu'un qui a quelques moyens financiers, qui arrive dans un quartier populaire et veut y imposer sa manière de penser.

    Dans un immeuble en Copropriété, c'est quelqu'un qui veut faire plein de travaux pour que l'immeuble corresponde à son standard de vie, sans se préoccuper que les autres copropriétaires, issus de populations plus modestes, n'ont pas forcément les moyens de suivre. Ces gens plus modestes, qui vivaient normalement sur leur territoire depuis des générations, se découvrent « pauvres » en comparaison de ces nouveaux arrivants. Ils sont acculés à vendre, sont remplacés par d'autres bobos, etc.

    Dans la vie quotidienne, la personne modeste qui achète des concombres chez Auchan (car Auchan, c'est quand même beaucoup moins cher) se retrouve stigmatisée de ce fait, avec des arguments d'ordre moral lourds à supporter, et finalement pas très différents du moralisme bourgeois traditionnel, dans leur nature. Salauds de pauvres qui bouffent de la merde !

    Un processus social d'une violence extrême. Derrière les concombres bio qui pourraient sembler sympa, se cache un mécanisme classique de conquête sociale, de rejet géographique et d'exclusion.
    Mais le bobo se croit sympa, souvent de gauche. Il nie donc farouchement lorsqu'on analyse ce phénomène devant lui. Hélas, la réalité est là.

    J'ai vu ça à Issy les Moulineaux il y a 25 ans, quand les populations d'origine étaient de vieux ouvriers, encore communistes, et qui subissaient donc simultanément cette violence sociale et l'effondrement de leur identité politique.
    J'ai vu ça dans le 11e arrondissement dans les années 1990.
    Maintenant, c'est dans le nord du 18e et à Montreuil.
    Dans une autre commune du même genre, ça c'est traduit par un refus de permis de construire pour des populations un peu ... étrangères au motif inavoué qu'ils pourraient avoir un mode de vie gênant.
    Eh oui, de proche en proche, on finit par en arriver là, tout en continuant à avoir parfaitement bonne conscience et à se croire sympa.

    Non, le bobo, ce n'est pas une invention de communicant, c'est une réalité sociologique et un phénomène social qui peut être très méchant.