
Sur la plage de Marero, les passeurs veillent sur le butin
Quatrième volet de notre reportage en Somalie. Aujourd'hui, visite mouvementée au point d'embarcation des candidats à l'exil.
La voiture emprunte une route rocailleuse, qui l'empêche de rouler à plus de 40 km/h. A la sortie est, sur la gauche, une opulente villa louée par la CIA. Sur la droite, le palais du Président (le général Adde Muse, un fidèle d'Abdulahi Yusuf).
A Bossasso, deux personnes, Farah, passeur, et Jamal, propriétaire d'un bateau, ont accepté de nous conduire vers un des lieux d'embarcation des migrants. Après avoir réclamé le triple, ils finissent par se « contenter » de 800 dollars ( ! ) qu'ils comptent distribuer à tous les miliciens sur place, ce qui n'en reste pas moins la visite guidée la plus chère jamais effectuée. « Par jour, ils gagnent 4000 dollars, explique placidement Farah. Alors, ils n'ont pas vraiment besoin de votre argent. »
Avant de quitter Bossasso, ils s'arrêtent pour acheter plusieurs kilos de khat (plante euphorisante), et commencent à en détacher des branches pour les mâcher consciencieusement, tout au long du trajet, parallèle au littoral. Les collines forment un arc de cercle et convergent vers la mer, à l'horizon.
« C'est là-bas », annonce Farah avec un semblant de fierté, la joue gonflée de khat et les dents verdâtres. Jamal, lui, est apparemment un taiseux. « Combien de bateaux possédez-vous ? “ Il ne daigne pas répondre, puis, lorsque j'insiste, me lâche un cinglant : ‘Aucun ! J'apprends par la suite que Jamal détient deux bateaux et qu'il s'est constitué un abondant pactole depuis dix ans, grâce à la traite des migrants.
Nous n'avons pas mangé depuis quatre jours’
Nous approchons du site en question. Farah intime l'ordre au chauffeur de s'arrêter à quelques mètres d'une butte rocheuse. Il sort de la voiture et s'approche d'un milicien armé. Il le prend par l'épaule, lui donne un sac de khat, et récupère l'AK-47, tandis qu'un jeune titube vers les pierres qui bloquent la route et entreprend de les ôter une à une, avec une lenteur infinie.
Plusieurs bateaux recouverts d'une bâche bleue, qui sert à dissimuler les clandestins censés se terrer au fond de la coque, sont amarrés un peu plus loin. Quittant soudain les cavités rocheuses qui semblaient désertes, des dizaines d'hommes armés se dressent et commencent à charger leur kalachnikov car ils ont repéré la voiture non identifiée pénétrer dans le sanctuaire.
Deux bateaux remplis d'une centaine de migrants chacun ont quitté la côte à l'aube. Seule une demi-douzaine de personnes sont encore là et attendent leur tour pour les prochains jours : des jeunes, d'une vingtaine d'années, qui ont parcouru, de nuit, les 20 km à pied depuis Bossasso quatre jours auparavant, pour rejoindre le lieu d'embarcation.

Ils viennent de Mogadiscio, ont fui les terribles combats du week-end dernier, les plus violents depuis le mois d'avril. Ils savent qu'ils risquent leur vie en traversant, mais ce qui semble vraiment les préoccuper est l'absence de nourriture. Les passeurs éloignés, ils nous glissent :
‘Nous n'avons pas mangé depuis quatre jours, nous n'avons plus d'argent, nous leur avons tout donné.’
Coup de feu sur la voiture
Tout à coup, un vieil homme s'agite et se met à pousser des cris de fureur. Par des grands gestes, il nous invite à ficher le camp immédiatement. Farah s'approche :
‘Certains réclament encore plus d'argent, ils demandent pourquoi on vous a amenée ici et ont alerté d'autres miliciens qui sont sur la route, il ne vaut mieux pas traîner ici.’
Je tente de protester en leur rappelant que j'ai tout de même dépensé 800 dollars pour avoir le droit de faire mon travail. Pour toute réponse, ils me poussent vers le véhicule. Oumar, le chauffeur, passe la première et roule doucement vers la sortie, mais est vite contraint de stopper son élan, lorsque le même garde à qui Farah avait pris son arme, et qui l'a entre temps récupérée, vise le pare choc et tire une balle.
Dans la voiture, tout le monde baisse la tête d'un coup. Il a les yeux rouges et exorbités. ‘Il a trop fumé de marijuana celui-là, il aurait pu nous tuer ! , s'exclame Oumar, qui arrête le moteur et hausse les épaules d'un air excédé. Farah et Jamal se précipitent à l'extérieur vers le mécontent, lui tapent dans le dos, comme s'ils étaient amis de trente ans, et lui glissent des liasses de billets somaliens, qui ne semblent l'apaiser qu'à moitié puisque Jamal revient cinq minutes après, fouille sous le siège de la voiture et en sort encore deux autres, jaunâtres et reliées par un élastique.
Vous avez un scoop maintenant’
Sur le chemin du retour, Farah se retourne vers moi et a le culot de me dire d'un ton enjoué : ‘Vous avez un scoop maintenant, ça va vous rapporter beaucoup d'argent.’ Je lui demande de quel scoop il parle. ‘Vous avez pu voir comment les gens partent au Yémen, le lieu où tout se passe ! Il semble occulter l'épisode qui a largement écourté ma visite et en partie avorté le reportage.
-Les gens m'ont dit qu'ils n'avaient plus à manger depuis quatre jours ? -C'est faux, nous leur apportons de la nourriture chaque matin, répond-il.
-Si le bateau rencontre des policiers yéménites, que se passe-t-il ? -Il faut éviter les policiers, car ils tirent sur les bateaux et tuent les migrants.
-Pourquoi certains racontent que ce sont plutôt les passeurs qui obligent les voyageurs à sauter à l'eau pour une mort certaine, dès qu'ils aperçoivent les forces de sécurité yéménites ? -C'est faux, nous risquons notre vie pour eux, ce sont les yéménites qui les tuent.
Autant les patrouilles du Yémen constituent un danger, autant, les passeurs accueillent avec plaisir les patrouilles maritimes anti-terroristes américaines ou européennes. Farah nous explique pourquoi en gloussant :
En général, ils nous offrent de la nourriture, discutent avec nous, nous demandent de prendre une ou deux photos du bateau parfois, mais c'est tout. Ils s'en fichent de nous, tout ce qu'ils veulent c'est Al Qaeda !
Puis, fatigué sans doute d'avoir trop parlé, il pioche à nouveau dans le sac plastique un nombre non négligeable de branches de khat et les mâchera imperturbablement jusqu'à notre arrivée.
► Demain : Paroles de sages somaliens
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De
13H57 | 15/11/2007 |
bravo, excellent reportage ! on en veut plus des comme ça sur Rue89 !
De
14H53 | 15/11/2007 |
Il est temps, vu la situation économique et morale dans laquelle se trouve notre pays, de se mobiliser.
Face à une censure totale des grands médias , sur ce qui se passe réellement en France et dans le monde au niveau géopolitique ou la menace d'une guerre à l » échelle planétaire est de plus en plus palpable.
Vu que le comité de la résistance (les résistants encore vivants) réfute cette démolition du système Français qui avait été instauré après guerre pour le bien du peuple. On ne peut tolérer que nos braves, qui ont su redonné la liberté à la France, qui ont installé le système Français , basé sur la solidarité , le respect de l'autre soit par la barbarie du néocapitalisme qui remet en cause les acquis de la civilisation humaniste.
Face aux grèves , aux mécontentements quand à la destruction de l » acquis social d'apres guerre( sécurité sociale, temps de travail , respect des salariés , liberté de la presse et individuelle) qui faisait la fierté de la vieille Europe.
J « appel à la création d » une résistance citoyenne , dans le respect des valeurs de la république et du droit Français .
J'appel tous ceux et celles qui ont entendu le champs des patriotes à me rejoindre afin d » organiser un mouvement citoyen qui redonnera à la France sa fierté et sa liberté !
Vous pouvez nous contacter en écrivant à cette adresse : citoyensly@yahoo.fr
Merci de faire passer cet appel.
http://vigicitoyen.canalblog.com/
De
15H33 | 15/11/2007 |
« Qui ont su redonné », « qui ont entendu le champs des patriotes »… Non seulement on poste des commentaires qui n'ont rien à voir avec l'article, mais en plus on ne connaît pas sa grammaire ? Cest du joli pour un mouvement citoyen ! : )
De xfan
15H39 | 15/11/2007 |
degaulle est de retour
l'appel du 15/11/2007 !
De
15H04 | 15/11/2007 |
Allez, Monsieur, faut pas vous mettre dans des états comme çà, vous avez encore du sauter la prise de pilules de ce matin, vous savez bien ce que çà vous fait, faut faire attention, là.
Allez, faut pas rester là, y'a des gens qui travaillent.
De
15H06 | 15/11/2007 |
vraiment fort votre papier, merci de nous faire partager votre expérience. c'est le meilleur journalisme, à l'américaine, avec un JE ou un NOUS que vous nous donnez à partager. rue89 en tête …
De
15H39 | 15/11/2007 |
Faut voir les cayucos aux Canaries ca fait peur…
De
17H02 | 15/11/2007 |
On ne parle plus des albanais qui tentaient de rejoindre l'Italie, ce serait un sujet intéressant aussi (en tout cas pour moi, je joue perso là).
Pas grand chose non plus sur les Soudanais ou Darfouri qui traversent le Sinaï pour se casser les dents sur le Mur d'Israël ou sur les Nord Coréens qui tentent de passer au Sud.
RUE89 peut-elle nous en dire plus ?
Ou peut-être n'ai je pas assez fouillé votre site et y at'il déjà des informations sur ces « points chauds ».
En tout cas merci pour ces reportages, bien que j'aimerais plus de photos et bravo.
VICKING
De Arnaud Aubron
Rue89 | 18H07 | 15/11/2007 |
Nous avons effectivement diffusé un reportage sur les réfugiés du Darfour mais au Tchad, pas en Israël. Pour ce qui est des Albanais, nous n'avons pas eu l'occasion de nous pencher sur cette question. Il faut dire que nos moyens de reportage sont plus que limités et que nosu dépendons quasi entièrement de la bonne volonté de journalistes résidant à l'étranger ou d'envoyés spéciaux d'autres médias qui acceptent de travailler pour nous.
De k_reno
Voyageur | 20H54 | 15/11/2007 |
Très intéressant.
Merci pour le reportage détaillé hors des sentiers battus.
On reste impressionné par la cohabitation de la misère du monde, des bakshish à 800 $ qui suffisent à peine, des villas louées par la CIA et des palais présidentiels…
De
02H58 | 16/11/2007 |
800 dols le « on a pas mange depuis 4 jours » ca fe un peu cher…
bien enfumés les gars.
De
02H59 | 16/11/2007 |
Merci encore pour ce reportage qui raconte ce qui arrive aux Somaliens. J'ai moi même déjà été à Bossasso où l'on m'a montré les lieux de passage pour le Yémen. Je connaissais à l'époque( il y a 4 ans) une ONG somalienne qui se préoccupait de ce traffic. Je me demande si elle y est toujours présente.
Ce qui m'inquiète surtout en ce moment, c'est ce qui se passe à Mogadishu. Je continue toujours à me demander comment la Communauté européenne peut continuer, dans ces conditions, à financer le gouvernement de transition. Elle auraut dû arrêter le jour où les troupes éthiopiennes ont installé ce gouvernement à Mogadishu. Chronique de massacres annoncés : comment était-il possible de croire qu'ils pourraient y apporter la paix et la stabilité ? C'est vraiment ignorer l'histoire des relations entre ces deux pays…
Que les États Unis soient aveuglés par leur obsession d Al Qaïda est une chose, mais que la Communauté europénne leur emboîte le pas en est une autre….
Désolée, mais c'est toujours plus simple d'utiliser le site comme courageux anonyme…
De
11H55 | 16/11/2007 |
bonjour à tous,
Aujourd'hui ce qui se passe en Somalie est un drame qui se joue depuis trop longtemps (bientot 20ans).
Ce pays situé en afrique, dépourvu de ressources naturelles (est ce vraiment un avantage vu l'état de pays comme le congo ou le nigeria) et accumulant tout les facteurs du sous developpement (malnutrition, illetrisme,corruption…) n'interesse plus personne !
A leurs de la revolution numérique, de la chine qui fait peur, des americains presque tous FAUCONS,et des europééns en recherche d'identité (genetique pour la france) l'AFRIQUE est livrée à elle meme et doit s'en sortir toute seule si elle ne veut pas s'ombrer.
Bravo a rue89 qui permet d'oublier un peu la pauvreté saisissante du PAF français e terme d'actualités internationales.
ciao les amis