
Pour les autorités du Puntland, les candidats à l'exil n'existent pas
A Bossasso, ville portuaire au nord de la Somalie, des centaines de personnes s'enrichissent grâce au trafic de migrants. Venus d'Ethiopie ou de Somalie, plus de 30000 personnes ont risqué leur vie en 2006 pour atteindre les côtes yéménites. Aujourd'hui, troisisème volet du récit de Stéphanie Braquehais : tentative de contact avec les autorités du Puntland.
Le gouvernorat est un bâtiment vétuste qui date des années 70. Dans la cour, devant l'entrée principale, le gouverneur est occupé à discuter avec des « elders » (sages). Assis sur des chaises en plastique, ils s'animent, parlementent, entourés de policiers armés, tous vêtus de treillis différents.
On me fait entrer dans le bureau du gouverneur. Une grande salle haut de plafond, des murs recouverts de vieux rideaux rouge vif, un climatiseur qui tombe en ruine et soufflant avec régularité de la poussière et une persistante odeur de moisi, qui vous prend à la gorge. Le gouverneur entre au bout d'une heure, s'assoit sur son fauteuil en cuir décati et me contemple avec circonspection.
Il prend ma carte de visite sans la regarder, la pose sur la table et me demande de quelle organisation je dépends. Je lui réponds que je suis journaliste indépendante et que je suis à Bossasso pour couvrir différents sujets, notamment les migrants qui partent au Yémen.
Il hausse les sourcils et me demande une autorisation de circuler et de faire mon travail de journaliste, qui, bien entendu, n'existe pas, personne ne m'a jamais demandé un tel document, et d'ailleurs, aucun département n'existe à ce sujet au Puntland. Au bout de quelques minutes d'un dialogue de sourds plutôt animé, il m'invite d'un geste à quitter son bureau.
Persistant dans l'idée qu'une voix officielle serait intéressante à entendre sur la question, je m'adresse au commandant de la police, qui me donne rendez vous pour le jour suivant. Le quartier général de la police ressemble à une cour des miracles, où n'importe quel jeune détenant un AK47 semble autorisé à passer ses journées.
J'attends deux heures dans la cour, sous le regard étonné et railleur des mêmes individus. Le commandant de la police me fait appeler. Mon traducteur entreprend de lui expliquer le but de ma visite.
Le commandant, promu colonel tout récemment, a devant lui posés deux téléphones portables qui ne cessent de sonner. Une demi douzaine d'employés entrent et sortent de son bureau, en courbant l'échine et en ne cessant de s'excuser, pour lui faire signer des fatras de papiers officiels. Le commandant les signe d'une main, renvoie les gens de l'autre main, lorsqu'il n'est pas en train de répondre sur l'un de ses deux téléphones mobiles.
A peine mon traducteur a-t-il fini d'exposer ma requête, que le tout puissant chef de la police fronce les sourcils et pour tout réponse, déclare : « Bakh ! Bakh », un équivalent somali de « Foutez-moi le camp ». Il dit qu'il ne parle pas de ces choses là, que c'est la première fois qu'il voit une journaliste qui a le culot de s'adresser à lui de la sorte.
Nous repartons penauds.
► Demain : A Marero, où embarquent les migrants
- 3508 visites
- Version imprimable
Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89
Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)
Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)
En savoir plusAccrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.
123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque






















7
(Pour réagir, connectez-vous)
De
13H16 | 14/11/2007 |
Merci à Stéphanie Braquehais et quelques (très) rares journalistes de parler un peu de la Corne de l'Afrique : des milliers de réfugiés, pas mal de noyades, mais le message n'est pas audible. A croire que les boatpeople n'intéressent que s'ils s'approchent des rives européennes ; qu'une fois qu'on a parlé du Darfour, on s'exonère de parler du reste de la Corne.
J'aimerai que l'on pointe la responsabilité de l'Ethiopie : une guerre d'occupation (qui ne dit pas son nom) en Somalie + une guerre « interne » en Ogaden. Cette dernière, c'est le blanc total, pas une info… Personne, même pas à l'ONU, pour accuser l'Ethiopie, lui demander de cesser ces agressions.
Je termine avec un autre « oublié » de la Corne. L'Erythrée est presque aussi fermée et dictoriale que la Corée du Nord : tous les journalistes de la presse non gouvernementale est en prison depuis septembre 2001 (certains sont morts, les autres on ne sait pas), des milliers de Chrétiens évangéliques, périodiquement des étudiants et même les parents des jeunes qui tentent de fuir le service militaire (2 ans). Apparemment, tout le monde a oublié Asmara.
SL
De
15H34 | 14/11/2007 |
Merci Stéphanie de ces cartes postales qui nous informent à la fois de la situation politique locale, et de la difficulté d » être journaliste. ras le bol des images qui ne disent que la misère (pas de scoop, là, c'est partout pareil, et cela n'explique rien)votre expérience au jour le jour est bien plus parlante, sensible. vous montrez le système. prenez soin de vous quand même …
CC
De
15H43 | 14/11/2007 |
Bonjour,
de quelle partie de la ville proviennent les images qui illustrent le papier d'aujourd'hui ?
avez vous pu faire des prises de vue des batiments officiels du Puntland ?
merci énormément pour vos papiers Stephanie
GP
De Arnaud Aubron
Rue89 | 02H39 | 15/11/2007 |
Les photos viennent d'un camp que je crois être en dehors de la ville. Stéphanie n'a malheureusement pu nous fournir de photos des bâtiments officiels, ce qui explique ce choix.
Pour voir les légendes des photos, il vous suffit d'immobiliser le curseur de votre souris dessus, sans rien faire d'autre.
De seden
17H23 | 14/11/2007 |
Quelques autres images ne pourrais qu'aider a définir au mieux le contexte par là bas, une zone et une terre peu médiatiser et sur laquelle l'attention ne se porte guère.
De Tita
oiseau | 00H05 | 15/11/2007 |
Ce duo des deux voix officielles est assourdissant dans le consensus de leur silence. A la lecture de l'article, je ressens alors une sorte d'ambivalence chez ces deux officiels : Un mélange de mépris ou de peur (qu'on vienne fouiller dans leurs affaires) avec l'obligation d'un certain formalisme (la journaliste est quand même reçue dû peut-être à sa citoyenneté occidentale. Je ne sais pas).
De
06H52 | 15/11/2007 |
Merci Stephanie de redonner un sens au metier de journaliste. En nos temps il est toujours tres courageux de parler d'evenement qui ne sont pas « bankable ».