
Le Kenya ne plaisante pas avec la loi antitabac
(De Nairobi) Je sens que je fais partie d’une espèce de plus en plus décriée par l’humanité entière, et au Kenya en particulier, un pays qui prend l’allure d’une Suisse punitive fière de ses trottoirs propres et de ses lois liberticides. L’autre jour, au supermarché, je m’apprêtais à ranger des produits dans un sac en plastique et la caissière m’a saisi le bras, d’un air effaré : « Les sacs en plastique sont interdits maintenant… Si on vous trouve dans la rue avec ça, vous pouvez avoir des ennuis avec la police… " " –C’est une blague ? »
Non, ce n’était pas une blague. Et je n’étais pas au bout de mes surprises. A la terrasse d’un Java House, ces cafés si appréciés à Nairobi, je buvais une immense tasse de café couleur pisse de chat comme les Kenyans les apprécient tant (héritage dommageable de la colonisation britannique sans doute) en compagnie de quelques amis. Et nous avons allumé quelques cigarettes. C’est alors qu’une serveuse crispée s’est approchée au pas de course et nous a intimé l’ordre de respecter la nouvelle loi votée par le conseil municipal de Nairobi à la mi-juillet.
Désormais, il est interdit de fumer dans les lieux publics dans la capitale kenyane, ainsi qu’à Nakuru, ville située à 150 kilomètres au nord-ouest, et dans la ville portuaire et touristique de Mombasa. Une amie venue me rendre visite de Paris n’en croyait pas ses oreilles. A son arrivée à l’aéroport, elle a allumé la cigarette salvatrice après dix heures d’avion et le chauffeur de taxi l’a regardée affolé. Elle a caché sa cigarette dans la voiture, puis a renoncé à cette hypocrisie quand elle a aperçu deux flics inspecter la voiture du taxi, une cigarette à la main.
Des tactiques pour contourner la loi
Lieux publics… tout est en effet question d’interprétation. Car selon les textes, m’apprend Jennifer Kimani, coordinatrice de l’organisme gouvernemental Nacada (campagne contre l’abus de drogues au Kenya), les cigarettes sont prohibées dans n’importe quel lieu où se trouverait un non-fumeur. Bigre. Cela signifie-t-il que, dans ma propre maison, je dois m’abstenir d’exercer mon droit au cancer du poumon ? Exact, y compris dans ta propre bagnole si les fenêtres sont ouvertes, me répond-elle le visage grave tel le juge devant l’accusé. Désormais, dans les cafés, je m’installe près du muret sur lequel je pose mon bras. La cigarette est située en dehors du périmètre du café et les serveuses ne peuvent plus rien me dire… Hi, hi.
D’autres fumeurs ont d’autres tactiques pour contourner la loi. Jennifer Kimani confie que la lecture récente d’articles de journaux l’a bien fait rire. » Il paraît même que les gens fument dans les toilettes publiques… Vous vous rendez compte ? Ils se cachent pour échapper à la police. » Lorsque la ville de Nakuru a inauguré la prohibition de la cigarette, les journalistes se sont précipités pour prendre le pouls de certains consommateurs invétérés. Cela a donné des histoires un peu absurdes, et les toilettes, qualifiées de nouveau bastion des fumeurs, ont fait la Une de certains journaux.
Aujourd’hui, en me promenant dans le centre-ville, j’ai soudain remarqué une foule de gens, sur un trottoir, tirant furieusement sur leurs tiges de tabac des lampées de nicotine, comme un défi à la désintoxication imposée par les autorités municipales. Planté au milieu du trottoir, un panneau flambant neuf intitulé » Smoking area » . Ah finalement, il y en a des espaces réservés pour les anarchistes…
En interrogeant quelques quidams non fumeurs, qui ont donc hérité, si je comprends bien la loi, de tous les autres trottoirs, certains se réjouissent : « Moi je ne fume pas et je pense que cette loi est vraiment bienvenue, parce que vous voyez, la plupart des fumeurs sont vraiment indisciplinés. Ils arrivent dans un espace public, un restaurant par exemple, et répandent leur fumée partout. " " La fumée de cigarette était mauvaise pour notre santé, je suis vraiment très content de cette nouvelle loi. » D’autres se montrent plus circonspects.
Un homme en costume noir affiche un sourire ironique quand je lui demande : « Vous fumez ? " D’un geste, il fouille dans la poche avant de sa chemise, il en sort un paquet à moitié vide. Puis, il se lance dans une diatribe. " Quand je traverse les rues du centre-ville, j’ai l’impression de respirer des fumées noires sans interruption. Ils me font bien rire avec leur loi sur les clopes… Ils feraient mieux de s’occuper de faire changer les pots d’échappement vétustes, les filtres à gasoil, imposer des vidanges à tous les propriétaires de voitures, aux taxis, et aux matatus (bus kenyans). » Mauvaise foi caractéristique du fumeur ? Mon interlocuteur a tout de même raison sur un point : Nairobi est l’une des villes les plus polluées d’Afrique. Véhicules mal entretenus, anciens modèles, et aucun contrôle anti-pollution. » On parle de santé publique alors que nos poumons s’encrassent dès qu’on marche dans la rue, poursuit-il. Il n’y a pas besoin de cigarettes pour s’inquiéter des effets de la pollution… »
En tous cas, si un policier vous arrête une cigarette à la main, vous êtes passible d’une amende de 2000 shillings kenyan (environ 25 euros) ou alors d’une peine de prison de six mois. C’est là que les fumeurs enragent. » Un policier se grisait déjà à l’idée de t’arrêter dans ta voiture pour te demander ton carnet de vaccination ou n’importe quoi d’autre pour te soutirer de l’argent, soupire un gros fumeur. Maintenant, cette histoire de tabac va lui donner les coudées franches pour demander encore plus d’argent ‘pour le thé’. »
Pressions des fabricants
Au bout de quelques jours, les gens ont tellement râlé que le conseil municipal a décidé d’une période transitoire où les restrictions seraient assouplies. On peut encore fumer dans les quelques bars qui n’ont pas jeté les cendriers aux oubliettes, et sur cette histoire de sacs en plastique, l’application de la loi a duré deux jours et les gens ont repris leurs vieilles habitudes. Au niveau national, la loi antitabac n’a jamais pu être appliquée. En 2006, La Haute Cour avait suspendu l’application de la loi introduite par le gouvernement après un recours des industriels du tabac. Selon cette loi, les avertissements légaux alléchants du genre « fumer tue " ou " fumer bouche les artères et provoque des crises cardiaques et des attaques cérébrales » devaient occuper la moitié de l’espace du paquet de cigarettes. Les industriels ont argué du temps trop court qui leur était imparti pour se conformer à la loi.
Des mauvaises langues ont aussi affirmé que certains députés n’ont pas dédaigné de petits arrangements financiers avec la British American Tobacco, soupçonnée d’avoir graissé la patte à plusieurs responsables politiques, pour éviter qu’un vote fatal ne signe la fin d’un commerce insolemment fructueux. J’ai demandé un rendez-vous à l’attaché de communication de la British American Tobacco et personne n’a jamais donné suite à mes demandes d’interviews…
D’un certain côté, une loi sur le tabac est plutôt le signe d’une avancée, de prise de conscience des problématiques de la santé publique. Les Kenyans fument 7 millions de cigarettes par an. 12000 Kenyans meurent chaque année des conséquences du tabac, selon le ministère de la Santé. Un paquet coûte en moyenne 120 shillings, environ 1,50 euro… Soit quatre fois moins cher qu’en France. Ramené au niveau de vie, évidemment, le prix ne devient concurrentiel que pour des expatriés dans mon genre. Au Kenya, il y a aussi 30000 cultivateurs de tabac, produisant 20000 tonnes par année, qui s’inquiètent des conséquences de telles restrictions sur leurs revenus. Il est vrai qu’en Afrique, les sociétés de tabac ne se privent pas de mener des campagnes publicitaires agressives, en l’absence d’une loi, comme celles que l’on connaît désormais en Europe. Le marché des pauvres est en effet assez rémunérateur.
» Finalement, il faut avouer que le tabac n’est vraiment pas notre premier souci… soupire la coordinatrice de Nacada. Trafic de cocaïne et d’héroïne, alcool illicite, appelé shanga’a, dans lequel des commerçants peu scrupuleux rajoutent du méthanol ou de l’huile de moteur de voiture. Un commerce plus que rentable, qui s’effectue sous le nez et avec la bénédiction des policiers et de certains politiciens. » En voilà un beau combat. Mais impossible à mener sans s’attirer les foudres de personnalités politiques au bras long.
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La suppression des sacs en plastique (du moins en France) est une belle hypocrysie, car ils existent toujours, mais maintenant ils sont payants et ne finissent plus comme sac poubelle (qui eux aussi sont en plastique…). Une belle arnaque afin que les chaines de distribution rognent un peu plus les marges. Car étrangement, on ne nous proposent pas gratuitement de sac plastique en papier (désolé, humour facile :D).
En plus, cela n’est viable que dans les hypermarchés où l’on se rend en voiture, et donc où l’on peut garder les sacs réutilisables dans son coffre. Les supermarchés intra-urbains ont vite abandonné cette idée, car la plupart des gens font leurs courses en rentrant du boulot et en sortant du métro… donc sans sacs payants. Du coup, moult personnes font scandale ou rusent en utilisant les sacs pour emballer les légumes, ce qui n’a pas manqué de provoquer d’étranges et cocasses situations.
Qaunt à l’interdiction de fumer, je préfère faire l’impasse, étant fumeur criant à la mort de la liberté du cancéreux et du patron de bar.
Mais il y a un détail de l’article qui me rapelle une chose amusante : les toilettes publiques.
Auparavant, dans les trains, les seules personnes qui sortaient des toilettes avec un air coupable et en sentant le tabac était ces sales vilains délinquants drogués qui s’adonnent à la consommation de cannabis. Mais avec l’interdiction totale(itaire) de fumer dans les trains, on voit désormais de vieilles dames à l’air complètement respectable et vétus de la manière la plus élégante qui d’un coup se retrouvent dans la position des viles canailles précédentes qu’elles fustigaient car désirant elles aussi se soumettre à leur toxicomanie (certes licite et acceptée) exacerbée par une longue et ennuyeuse station assise.
Etrange ironie du sort…
La simple et bonne raison est qu’on impose au patron de l’établissement ce qu’il doit faire. Il est chez lui donc à lui de décider si oui ou non on à le droit de fumer. Ensuite, au client de choisir entre bar avec ou sans tabac, comme on le choisit avec ou sans musique.
Et histoire qu’on ne sorte pas l’excuse de la perte de clientèle pour rester fumeur, et de fait n’avoir que des lieux fumeur, il serait de bon ton d’occtroyer une petite ristourne sur les taxes ou sur les charges salariales pour « air pur », ou inversement taxer un peu plus les lieux fumeurs.
L’atteinte à la liberté est d’imposer au fumeur de ne pas fumer et au non fumeur d’être enfumé, mais dans le cas des bars il s’agit de lieux fermés et bien délimités où l’on est pas obligé de rentrer (à l’inverse des bureaux, des gares, des métros, etc.)
Ce genre de loi dans un pays comme le Kenya où on peut voir les gens prendre l’eau dans les flaques au bord de la route pour faire leur thé, a quelque chose de singulièrement dérisoire. Toutefois épargner du cancer une population qui crève déjà du sida quand ce n’est pas de la faim, a sans doute quelque chose de louable. C’est une question de priorité.
entièrement d’accord (avec tout). en ce qui concerne les fumeurs l’argument: « oui mais les voitures aussi elles polluent » est un classique. dans ce cas ne faisons rien puisque toute mesure serait trop insignifiante.
vivement que ce soit interdit de fumer dans les bars. si on avait révélé la présence d’amiante dans les pubs et les bistrots, on aurait hurlé sur les pouvoirs publics. mais la cigarette, pas touche. ridicule et hypocrite.
Très chers frères Kenyans, il n’y a aucun effort négligeable en matière de santé!
Comme veut nous le faire croire, la Miss Stephanie, c’est peut-etre rien à coté des nids de poule, des carcasses de voitures ambulantes, etc. mais c’est déjà ca!
Pardon de paraitre puritain, mais, je pense qu’un fumeur si ce n’est un criminel c’est au minimum un égoiste!
Il est inadmissible d’épargner sa petite maisonnée, et de le faire subir outrageusement à l’inconnu sur le quai du métro.
Un billet que je consacrais au sujet en son temps sur mon blog:
http://etounou.free.fr/?2007/03/10/23-je-fume-d-la-bonne-mort
Un super clip de Renaud, et un sketch de Gad Elmaleh.
J’ai pas envie de mourir très vieux, mais je ne veux pas encore me suicider, alors, fumeurs épargnez-moi votre fumée nocive!
Cher kans
Très bien, alors j’espère que tu ne fais pas de barbecue, ne conduit pas de diesel, ni circule en car ou en train, que tu ne gache aucun kilowatt d’électricité nucléaire (qui ne polue évidemment pas !), etc.
Tu me fais penser, sauf le rspect que je te dois, à ce citadin qui viens s’installer à la campagne et qui râle à cause du coq qui te réveille, le clocher qui t’assomme de carillonnage, …, et oui la paille est bien plus visible que la poutre !
Mais je t’aime bien tout de même ! Mon frère humain
philippe tixier
T’as vu Yann, je suis correct, hein ?
Philippe, mon frère,
Tu seras surpris d’apprendre que
- je ne râle jamais au chant du coq, ayant d’ailleurs souvent été alerté par sa mélodie les matins de mon enfance africaine
- je ne rale jamais après les clochers! et plus encore, je ne rale pas après l’appel à la prière des Muezin, bien qu’étant chrétien. J’ai passé 1mois de ma putain de vie près d’une mosquée et pour moi c’était un air musical qui ne m’a causé aucune gene.
Mieux,
- je ne me sens nullement gené, ni par l’enfant qui joue son opéra en ré majeur en pleine église, ni par le clodo ivre et puant de tabac et manque d’hygiène qui me serait voisin dans le métro; c’est une personne en difficulté.
etc.
Je suis comme ca.
MAIS, un fumeur, NON! Loin de moi!
Bon sang, j’ai pas envie d’etre malade, du moins pas sur décision de monsieur mon voisin!
Qu’il aille intoxiquer ses enfants, mais pas moi!
Alors, là, je deviens intégriste de MA santé.
En passant, je suis assez soucieux de l’environnement pour ne pas dire plus: je vis en appart donc pas de barbec, sauf chez les copains ;), j’éteins ma télé au bouton (pas de mise en veille) etc. mais je sais que je peux etre pris en défaut sur plus d’un point aussi.
Non, de facon plus conciliante, mon souci avec le fumeur, c’est un appel à un peu plus d’altruisme. Si je viens dans un café, OK, je l’ai cherché, le lieu se prete à ca.
Mais de grace, pas sur le quai! pas dans ma voiture à l’essence, pas chez moi, pitié!
« Ailleurs, il y a de la place! » comme disait Coluche sur un autre sujet.
cet article nous montre aussi au delà de l’habituel débat fumeurs/non-fumeurs, les dessous des enjeux de la lutte anti-tabac, qu’on ignore trop souvent.
j’apprécie aussi qu’on prenne l’exemple du kenya plutôt que celui d’un énième pays européen dont on connaît par coeur la législation.
Le gouvernement francais devrait prendre pour exemple sur le courage politique du Kenya.
Euh, et le rapport?
Chère Stéphanie, vous seriez heureuse en Suisse. Les endroits non-fumeurs sont rares ou inexistants. Ceux qui existent sont souvent pas respectés. Dans la plupart des restaurants, s’il y en a une, la zone non-fumeurs ce sont quatre petites tables entre la cuisine et les toilettes, pendant que les meilleures tables, près de la fenêtre ou avec vue, sont pour les fumeurs. On parle, très timidement, de limiter éventuellement et à longue échéance, le droit de fumer dans les lieux publiques - mais ce n’est pas pour demain. Question liberticide, il faut chercher ailleurs. En Suisse on fume partout, tout le temps. Je me demande si le fait que BAT et d’autres multinationales du tabac ont leur siège en Suisse n’y est pour rien. Question propreté, c’est assez propre, mais pas parce qu’il y a un flic derrière chaque personne, mais parce qu’on apprend, depuis la première enfance, à ne pas tout jeter par terre, à utiliser des poubelles. Je suis d’accord que c’est horrible de ne pas marcher tout le temps sur des détritus, mais on s’habitue. Conclusion: si vous aimez la fumée et le crottes de chien, la Suisse est pour vous.