
Djibrine, passeur de clandestins: "Je suis là pour les aider"
A Bossasso, ville portuaire au nord de la Somalie, des centaines de personnes s’enrichissent grâce au trafic de migrants. Venus d’Ethiopie ou de Somalie, plus de 30000 personnes ont risqué leur vie en 2006 pour atteindre les côtes yéménites. Tout au long de la semaine, Stéphanie Braquehais raconte le quotidien des candidats à l’exil.
A quelques mètres du front de mer, de petits commerces et restaurants de quartier sont agglutinés. Djibrine, éthiopien, la quarantaine, est le propriétaire de l’une de ces pensions. Dans une petite salle enfumée par l’encens, mêlée à l’odeur de la nourriture qui grille sur les solides poêles en fer, une trentaine de jeunes hommes sont assis sur des bancs en bois, certains jouant aux cartes en pariant quelques shillings somaliens (un dollar équivalant à environ 20000 shillings). D’autres boivent silencieusement leur tasse de thé au lait, thé somalien.
Des bâches en plastique dissimulent une arrière-cour, à droite de la cuisine, où une demi-douzaine de matelas miteux sont collés les uns aux autres. Quelques oreillers se battent en duel. Sur l’une des couches, un homme est allongé sur le côté en chien de fusil et gémit faiblement de temps à autre. "Il est malade à cause du voyage, mais il n’a rien pour se payer des médicaments.", explique sobrement Djibrine.
Cet homme, venu de l’Ogaden, a parcouru des dizaines de kilomètres à pied, en bus, traversé la frontière éthiopienne en évitant les militaires, pour, une fois arrivé en Somalie, se faire voler son maigre pécule par le passeur à qui il avait confié son destin:
"Ici, poursuit Djibrine, c’est l’endroit où ils dorment tous. Parfois, pendant la haute saison, ils peuvent se retrouver à trente dans la même pièce."
Il s’assied sur une chaise en plastique et commence à enregistrer les personnes qui viennent d’arriver. Il inscrit leur nom, leur lieu d’origine, sur un petit cahier d’écolier, rédigé en amharique. Sur les pages précédentes, des croix ou des encoches sont apposées à droite des noms. Ceux qui ont payé l’intégralité de la somme pour traverser, ceux qui n’en ont payé qu’une partie. Les noms qui ne sont pas marqués par l’un ou l’autre désignent ceux qui ont renoncé au voyage:
"Je ne force personne à partir, dit Djibrine. Certains me disent au dernier moment qu’ils ont peur, alors je leur rends leur argent."
Djibrine a entamé ce "business" comme il l’appelle, il y a un an:
"Je sais que ce n’est pas le boulot rêvé, qu’il y a des mauvais côtés. Avant, j’étais pêcheur, mais depuis que l’on ne trouve plus de homards au large des côtes, j’ai dû trouver autre chose. Il y a des gens qui ne sont pas honnêtes, qui peuvent partir avec tout l’argent que les gens leur donnent pour la traversée, mais moi, ici, on me fait confiance, en fait, je suis là pour les aider…"
Il loue ce restaurant pour 25 dollars par mois, paie les factures d’électricité, environ 30 dollars, et s’est doté il y a quelques mois d’une télévision avec une antenne satellite, pour 400 dollars qui permet à ses "clients" de pallier leur désoeuvrement en contemplant des clips musicaux, égyptiens, somaliens, éthiopiens, ou même congolais, à longueur de temps.
Certains réussissent à trouver de petits jobs pour payer plus vite la traversée. D’autres sont venus avec de l’argent, mais, comme cet homme, se sont tout fait voler en chemin, par des miliciens, ou même par les passeurs. La plupart reste ici toute la journée à ne rien faire.
Avec l’inflation, le prix de l’hébergement et de la nourriture a augmenté. Chacun doit payer un dollar par jour. Ils doivent aussi économiser pour les 40 à 70 dollars que coûte le voyage en bateau, selon la saison. En septembre, c’est plus cher, car il y a plus de monde:
"J’ai pu accueillir 400 personnes en l’espace de quinze jours, se souvient Djibrine. Vous savez, pour moi c’est une manière d’aider mes compatriotes, j’y perds même de l’argent, car je leur paie parfois le véhicule pour aller sur les lieux d’embarcation quand ils n’ont plus rien."
Je lui demande combien il touche par bateau rempli. Pour 40 personnes envoyées, le propriétaire de l’embarcation lui laisse le montant d’un voyage pour une personne. Il a intérêt à en envoyer le plus régulièrement possible. Dans un boutre de 15 mètres de longueur pour un mètre cinquante de large, on arrive à entasser une centaine de personnes, parfois plus.
Le voyage peut durer 24 heures, le plus souvent le double, voire le triple, où les migrants n’ont pas le droit de faire le moindre mouvement, au risque de faire basculer le bateau. Ceux qui ont déjà tenté la traversée racontent qu’ils ont parfois été battus ou qu’ils ont vu des gens tout simplement se faire jeter à l’eau par les passeurs. Ils ne peuvent protester, au risque de connaître immédiatement le même sort.
Soudain, une musique disco retentit. Djibrine fouille dans sa poche pour attraper un téléphone portable dernier cri. "Salamalékoum…" Après un échange de quelques secondes, il appelle quelqu’un qui se précipite pour saisir le combiné.
"C’est l’Afrique du sud. Je sers d’intermédiaire pour les personnes qui vivent chez moi. Leur famille, leurs amis, peuvent appeler sur mon numéro et discuter pour prendre des nouvelles de ceux qui sont là."
A-t-il peur de se faire arrêter ? Djibrine hausse les épaules:
"Il y a eu quelques ratissages par la police, ils en ont arrêté quelques uns, puis les ont tous relâchés. Maintenant, de toutes façons, nous sommes bien trop nombreux pour qu’ils puissent faire quoi que ce soit contre nous."
Arrivé à Bossasso il y a dix ans, il n’a pourtant pas tenté sa chance de l’autre côté du Golfe d’Aden, constatant que sa fonction de passeur lui rapportait finalement plus d’argent que d’hypothétiques sales boulots douze heures par jour s’il atteignait le Yémen.
► Demain: Tentatives de contact avec les autorités du Puntland.
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Deux constats s’imposent à moi.
1) c’est la misère.
2) autour d’elle s’organise une sorte de mafia et d’officiels corrompus pour profiter des dernieres ressources de cette misère.
Il y a dans cet écrit (ou cette réalité) de cette ambiance que Zola décrivait, une sorte de résignation face au manque de choix (pour le passeur comme pour les passés) et un espoir… lointain.
Je rajouterais un constat.
Après presque 24h00 de présence, cet article ne recueille pas même une dizaine de commentaires et 1000 visites. N’est-ce pas là, l’exemple parfait de l’effet que vous appelez « kilométrique » ? C’est à dire que l’intérêt des gens pour un évènement est proportionnel à l’impact (affectif, réel, etc.) de cet évènement sur leur (petit) monde. En d’autres mots, un article sur la couleur des dessous de Sarkozy (personnage très fortement chargé émotionnellement par les Français) aurait probablement plus de succès qu’un article sur la misère d’un exode au fin fond de l’Afrique.
Il y a quelque chose de dérangeant là dedans. Si on peut se permettre de mettre en doute l’altruisme de Djibrine qui gagne dans les faits plus à faire le passeur qu’à travailler au Yémen ; ne peut-on pas douter aussi de l’authenticité de nos principes moralisateurs que l’on étale à longueur de journée ? Ce doute me parrait justifié au regard du peu d’intérêt des gens quand cela ne concerne pas leur petit univers ? Je m’interroge.
Entièrement d’accord, c’est ce qu’on appelle en journalisme la loi de proximité qui veut que l’intérêt du lecteur est plus rgand pour un chat écrasé au coin de sa rue que pour un génocide au sud du Tropique du Cancer.
Déséspérante race humaine, désespérant lecteur.
tres beau reportage merci a vous qui me permettre de me mettre en courrant de la situation de me compatriote. parfois la misere nous pousse a faire des sales boulo voir pire, mais qu est ce qu on peut faire d autre dans cette region ou cette guerre fratricide dur depuis des lustre et seul la loi du plus fort regne .
un vrai humaniste ce type. Dommage qu’on ne croit pas une seule seconde ce sombre charron. Et encore mois la « journaliste » qui a commis ce portait. Un peu moins d’angélisme, un peu plus de journalisme please.
A quand un portrait flatteur de marchands de sommeil ?
Un peu de patience, le reportage de Stéphanie Braquehais s’étale sur cinq jours. Ne vous inquiétez pas, tous les aspects y sont abordés.
Quant à la complaisance dont vous parlez, je ne crois pas que recueillir le témoignage, rare, de ce genre de personnages soit de la complaisance. Stéphanie rend compte de son discours, de sa manière à lui de voir les choses et de se justifier. Les faits sont par ailleurs clairement présenés, le lecteur en sait donc assez, à mon avis, pour se faire sa propre opinion du personnage.
Nous cherchons à éclairer nos lecteurs, pas à influencer leur réflexion.
C’est un excellent travail, vivant, intéressant, qui donne envie de lire le volet suivant, et qui livre un récit de faits bruts, humains, à charge pour le lecteur de se faire une opinion sur le rôle de chacun dans ce triste trafic.
Excellent travail en tout cas pour moi, « simple » lecteur.
Je vous trouve dur.
En lisant l’article, j’ai douté aussi du blabla de Djibrine qui se présente effectivement sous son meilleur jour (en gros : « moi, je suis altruiste, les autres peuvent être des escrots »), mais en quoi est-il différent de tout un chacun? Nous nous croyons tous des gens biens, même quand nos actions ne le sont pas vraiment.
Certes, on peut, peut-être, reprocher à l’article d’être un peu terre à terre. C’est à dire de ne pas nous informer, avec des chiffres globaux, des faits généraux, des mouvements de population en taux et en chiffre, etc… sur l’ensemble du phénomène. Mais est-ce que de telles informations sont accesibles? Par ailleurs, cette prétention n’est pas affichée par l’article.
Il me semble alors que la journaliste a fait son travail. Elle nous rapporte les discours de Djibrine comme d’autres journalistes rapportent les discours de Sarkozy ou de Bush… sans les modifier (Les journalistes sont-ils d’ailleurs allés en irak vérifier que les armes de destructions massives existaient bien avant de publier les discours de Bush?) Par ailleurs, l’article vise clairement une approche sensiblement humaine : raconter le quotidien des candidats à l’exil, ce qui est est différent d’un article informatif froid et pure sur l’aspect technique du phénomène. Par exemple, on peut parler des millions de morts dans les camps nazis. On peut parler des méthodes, des structures, de la hierarchies, des convois, des objectifs, des molécules des gaz utilisés, etc. Tout cela est informatif, mais ce n’est pas la même information que lire Primo Levi (ou d’autres) raccontant leurs quotidiens dans les camps. C’est bien de cette approche que veut se rapprocher l’article.
Enfin, comme le discours que donne Djibrine est probablement celui qu’il peut donner à ses passagers pour les convaincre, ce discours est bien légitime dans cet article considérant que nous sommes dans une approche humaine du quotidien des exilés.
merci, je n’aurais pas écrit mieux. des fois j’ai envie de hurler quand je lis ce genre de choses. Et ce sont les mêmes qui n’ont oas de mots assez durs contre le traitement de l’immigration en France.
Sur le sujet, voir un rapport concernant les clandestins passant par la libye. C’est … brrrrr. Et dire que notre cher président va accueillir ce dictateur
http://www.reveiltunisien.org/article.php3?id_article=2727