« Qu'ils viennent voir s'il n'y a plus de déplacés au Kenya ! »

(De Nakuru) A Nakuru, à 150 km au nord-ouest de Nairobi, dans la vallée du Rift, la grille en fer du Showground (lieu servant aux expositions agricoles), est ouverte au bout d'un temps interminable par deux askari (gardiens en swahili), qui contemplent le véhicule d'un air circonspect, l'air de dire : « Que venez vous faire là ? »

Il y a six mois, ce vaste terrain était parsemé à l'infini de centaines de tentes du Haut commissariat aux réfugiés de l'ONU, et des dizaines d'ONG s'activaient pour venir en aide aux déplacés de la crise qui avait suivi les résultats contestés de la présidentielle.

Le camp de réfugiés de Nakuru le 17 février (Zohra Bensemra/Reuters)

Désormais, la pelouse est à nouveau soigneusement tondue, plus aucune trace de ces milliers de personnes qui avaient fui leur village. Où sont-ils ? Seraient-ils tous rentrés chez eux ?

En contournant le Showground, derrière l'immense stade, le même paysage qu'il y a six mois s'offre à mes yeux, mais au beau milieu d'un terrain vague boueux, où ont été creusées à la va-vite des rigoles pour laisser s'échapper les eaux de la saison pluvieuse, afin d'éviter que le camp de transit ne se transforme en marécage impraticable.

« Que volez-vous que je fasse de 10 000 shillings ? »

Le gouvernement a promis des compensations pour chaque foyer, une sorte d'aide au retour pour les convaincre de rejoindre plus rapidement leur ferme et éviter l'image d'un pays en crise, peu séduisante pour les touristes. Seul problème, la compensation a été fixée à 10 000 shillings kenyans, soit une centaine d'euros. Certains attendent encore de recevoir cette somme, mais ne sont pas très optimistes sur les investissements qu'ils vont pouvoir réaliser.

« Ma maison a été brûlée, mes cinq vaches à 20 000 shillings (200 euros) toutes ont été volées, mon champ de 8 hectares dévasté, que voulez-vous que je fasse de 10 000 shillings ? interroge Paul Githai, 42 ans et père de sept enfants. Il faut payer l'engrais, pour un demi-hectare, on doit compter un sac de 50 kilos d'engrais qui coûte 4 500 shillings. Donc, vous faites le calcul, pour 8 hectares, je devrais payer 72 000 shillings (720 euros)… »

Sa femme l'écoute en silence, la tête baissée, les deux mains jointes sur son pagne aux couleurs défraîchies, puis lui coupe la parole :

« Il n'y a pas que le champ, nos fils sont censés aller à l'école secondaire qui devait, selon ce qu'avait dit le Président, devenir gratuite, comme l'école primaire. Le gouvernement n'a pas dû trouver l'argent, parce que nous sommes toujours censés payer la scolarité, sans compter l'uniforme, l'inscription et le matériel. Du coup, nos enfants sont à la maison, ils ont été renvoyés de l'école la semaine dernière… A Nairobi, ils doivent trop être occupés à payer les salaires des ministres et des députés ! »

« Commet voulez-vous que je recommence ma vie avec ces gens-là ? »

Mais, les considérations financières ne sont pas les seuls arguments avancés pour ne pas revenir habiter sur les terres dont ils ont été chassés. Mary Wamboï, 47 ans, insiste pour me montrer la tente qui a remplacé l'appartement d'une pièce qu'elle louait près de la ville d'Eldoret, dans le sud de la vallée du Rift.

« Numéro 1344 ! », annonce-t-elle d'un ton presque moqueur, tout en écartant la bâche en plastique pour me faire entrer. A l'intérieur, des plats et des couvercles en inox pour faire la cuisine que lui ont donné des âmes charitables, un matelas et quelques couvertures. C'est désormais tout ce qu'elle possède.

Cette veuve, mère de deux enfants, revendait des vêtements de seconde main achetés à Nairobi sur les marchés de la région du sud de Nandi. Elle considère qu'elle n'a désormais plus aucune raison de retourner là bas :

« Je suis partie sans rien, habillée telle que vous me voyez maintenant. Tout a été brûlé, tout a été détruit. Comment voulez-vous que j'y retourne et que je recommence ma vie, avec ces gens-là, les mêmes qui ont tué des membres de ma famille et qui ont incendié tous nos biens ? »

Le 12 septembre, au moment où le porte parole du gouvernement affirmait qu'il n'y avait plus de déplacés au Kenya, la police avait été déployée à Eldoret, Nakuru, ou Molo, pour faire partir les dernières familles. Mais celles-ci n'ont pas bougé d'un pouce et le mot d'ordre pour une fois a été d'éviter de faire usage de la force.

« Les politiques se serrent à nouveau la main »

Si quelques initiatives ont eu lieu pour réunir les elders (anciens) de communauté Kikuyu (l'ethnie du président Mwai Kibaki), Kalenjin et Luo (qui ont voté majoritairement pour le Premier ministre Raila Odinga), celles-ci restent trop peu fréquentes.

« Nous n'avons eu que deux réunions depuis le mois de mars dernier, explique George Muragoni, le président du comité des déplacés de Nakuru. A Nairobi, tous les gros poissons, les politiques se serrent à nouveau la main ! Mais ici ? Sont-ils venus voir sur le terrain ? Que les ministres viennent voir s'il n'y a plus de déplacés au Kenya ! Mais ils sont trop occupés à déclarer leur candidature pour 2012 ! »

Le gouvernement de coalition a été formé en mars dernier, et depuis, plusieurs personnalités ont en effet déjà annoncé qu'elles seraient candidates pour la prochaine élection présidentielle, notamment Martha Karua, principale alliée de Mwai Kibaki, qui avait défendu farouchement les résultats et donné du fil à retordre à Kofi Annan, l'ancien secrétaire général de l'ONU et médiateur de la crise.

Pour le moment, aucun problème de fond n'a été vraiment débattu par le gouvernement de coalition : la réforme de la terre, la réconciliation, ou encore la nouvelle Constitution, censée être soumise à référendum l'année prochaine. Le juge sud-africain Johann Kriegler, qui a publié un rapport sur les graves défaillances du processus électoral du 27 décembre 2007, l'a répété en fin de semaine dernière :

« Si les Kenyans n'engagent pas de véritables réformes, alors, la fête de Noël 2012 ressemblera étrangement à celle de 2007. »

13 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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De compte supprimé16

révolté | 20H10 | 22/09/2008 | Permalien

La disparition des organisations non gouvernementales (ONGs) d'un terrain ou des besoins sont avérés peut être interprétée de diverses façons. Je vous en propose deux :
- la première est liée à la structure des financements des ONGs de type humanitaire, non-gouvernementales sur les principes mais beaucoup moins sur les financements. Elles n'ont plus de fonds publics pour agir car les bailleurs gouvernementaux ont décidé qu'une intervention sur cette problématique n'était plus nécessaire. Comme elles n'ont pas de fonds privés pour assurer de l'aide, d'accord ou pas, elles se conforment objectivement à l'interprétation des bailleurs gouvernementaux.
-la seconde est « ethnographique », sans doute moins répandue, certainement plus complexe et peut-être plus dérangeante. On a assisté depuis une douzaine d'années à une institutionnalisation de ces organisations. Cette institutionnalisation ne concerne pas uniquement l'importance croissante prise par les ONGs dans le champ des relations internationales. Elle ne se limite pas non plus à des évolutions structurelles de ces organisations (professionnalisation, technicisation…).
Une logique et un impératif de survie (logique plus en externe : il y a un besoin d'ONGs ; impératif plus en interne : conscience d'être nécessaire, d'être indispensable, vital) ont émergé jusqu'à devenir des déterminants majeurs de la façon dont ces organisations se comportent et agissent. L'influence des médias, le poids des financements, les agendas des autres acteurs internationaux plus puissants, l'intégration dans le champ des relations internationales… concourent/contraignent à une adaptation des positions des ONGs sur une position dominante dont elles ne donnent pas le ton et qui peut contredire le mandant qu'elles se sont donné.
C'est peut-être le cas à Nakuru, ce que je déplore infiniment pour les populations… et aussi pour les ONGs.

Portrait de zphilou

De zphilou

20H50 | 22/09/2008 | Permalien

Bonsoir Lucie et merci à vous pour cet éclairage sur une de ces régions oubliées et les drames qui s'y jouent.. ! ! ! !

Je déplore le peu de contributions que votre sujet suscite……
Décidément, « Chacun voit midi à sa porte » (sans se douter de la portée du balancier de l'horloge… ! ! ! )

A vous lire, c'est pour moi aujourd'hui un peu plus l'Automne… ! ! !

Cordiales Salutations…..

Portrait de Tita

De Tita

oiseau | 21H20 | 22/09/2008 | Permalien

Voilà encore un fait qui passe inaperçu à nos yeux.

C'est affolant comme on méconnait l'Afrique noire et ce qui s'y passe.
J'ignorais ce fait du Kenya.
J'ignorais, il y a encore peu, combien fut « peu » pacifique la décolonisation du Cameroun.
J'ignorais le massacre au Congo au bénéfice de Léopold II de Belgique
Et j'en ignore sans doute bien d'autres.

Pourquoi ce silence coupable en occident ?
Parce que l'Afrique n'est peuplée « que » de noirs ? Parfois, je me demande si on les voit bien comme des êtres humains, surtout au vu du peu d'intérêt qu'on y porte aussi. Le succès de l'article le prouve.
Ou bien est-ce en raison des intérêts financiers qui peuvent être en jeu et qu'il faut bien protéger les « intérêts impérieux de la nation » ?

Dans tous les cas, c'est triste.

Portrait de mechante langue

à Tita Portrait de Tita De mechante langue

22H40 | 22/09/2008 | Permalien

« Pourquoi ce silence coupable en occident ? »

J'aurai plutot commencé a dire : pourquoi ce silence en Afrique . Pourquoi n'y a t il pas l'emmergeance d'une opinion publique . Peut etre parce que ce genre de situation est malheureusement pour les africains assez banale . L'Afrique concentre sur sa terre un maximum de zones instables

Portrait de Tita

à mechante langue Portrait de mechante langue De Tita

oiseau | 11H45 | 23/09/2008 | Permalien

Banale dites-vous ?
C'est effectivement aussi banale que les guerres en occidents… sauf qu'on parle abondamment bien des guerres occidentales.

Quant à l'émergence d'une opinion publique, elle est facile dans les Etats dont les peuples partagent une identité. Quand les frontières furent tracées à la règles par des diplomates étrangers, sans tenir compte du terrains et des ethnies, ce genre de situation est malheureusement prévisible… Après tout, même en France où il y a une forte identité nationale unificatrice, il y a des troubles identitaires (Basque, Corse, etc.) ; en quoi sommes-nous alors mieux que les africains sur ce sujet ?

Enfin, il y a des témoignages réels sur ce qui se passe en Afrique. Merci à rue89 de proposer (ci-dessous) un chapitre à cet effet. Il y a aussi http://www.pressafrique.com/ . On peut enfin trouver des documentaires vidéo qui dénoncent ces faits tels que http://video.google.fr/videoplay ? docid=-1466055054505081277
S'il y a donc une parole sur ce sujet, y-a-t-il une écoute ?

Le stéréotype de la colonisation bienveillante qui apporta la civilisation aux « pauvres noirs » ainsi que la décolonisation pacifique restent des idées reçues très partagées et c'est ce que je trouve dommage tout autant que le peu d'intérêt donné par la masse des gens à ces faits historiques. Ces évènements seraient survenus ailleurs qu'on en parlerait probablement plus, d'où mon interrogation sur la place « d'être humain » qu'on laisse « aux nègres ».

Portrait de mechante langue

à Tita Portrait de Tita De mechante langue

21H02 | 24/09/2008 | Permalien

« Quant à l'émergence d'une opinion publique, elle est facile dans les Etats dont les peuples partagent une identité »

Il parait y avoir une opinion publique africaine

« Quand les frontières furent tracées à la règles par des diplomates étrangers, sans tenir compte du terrains et des ethnies, ce genre de situation est malheureusement prévisible… Après tout, même en France où il y a une forte identité nationale unificatrice, il y a des troubles identitaires (Basque, Corse, etc.) ; en quoi sommes-nous alors mieux que les africains sur ce sujet ? »

Certes l'Afrique parce qu'elle souffre de cette absence ,nous rappelle l'importance et la pertinance de l'état nation

 » Ces évènements seraient survenus ailleurs qu'on en parlerait probablement plus, d'où mon interrogation sur la place « d'être humain » qu'on laisse « aux nègres ». »

Je ne compred pas la cohérance de vos propos . Le fait qu'il n'y ait pas d'opinion publique en Afrique ne vous fait pas tiquer , mais vous demander a l'opinion publique occidentale de s'emouvoir . J'imagine que vous ne voulez pas que cela se borne a une simple émotion , mais je suis sur que si l'occident intervenait pour parleriez de néo colonialisme

Portrait de Arnaud Aubron

à Tita Portrait de Tita De Arnaud Aubron

Rue89 | 10H28 | 23/09/2008 | Permalien

C'est pour toutes ces raisons que nous avons décidé de consacrer une page spéciale à l'Afrique : cliquez ici pour vous y rendre.
Vous y retrouverez le blog de Lucie, le blog de Théophile Kouamouo, celui de Madmundo, nos partenaires africains (L'Observateur de Ouagadougou, la Nouvelle tribune de Cotonou), des articles de Pierre Haski, David Servenay, des tribunes, coups de gueule…

Portrait de Tita

à Arnaud Aubron Portrait de Arnaud Aubron De Tita

oiseau | 11H46 | 23/09/2008 | Permalien

Merci. C'est tout à votre honneur.

Portrait de Marc Gelone

à Tita Portrait de Tita De Marc Gelone

On rigole...On rigole... | 18H48 | 23/09/2008 | Permalien

« Parce que l'Afrique n'est peuplée “ que ” de noirs ? Parfois, je me demande si on les voit bien comme des êtres humains… »

La question se pose. On se souvient que Mitterrand a dit, à propos du Rwanda : « Dans ces pays-là, un génocide, ce n'est pas trop important » et, dans nos pays à nous, il y a énormément de gens qui pensent comme ça.

Portrait de mechante langue

De mechante langue

22H36 | 22/09/2008 | Permalien

Article interessant meme s'il ne sucite pas beaucoup de commentaires .
Cependant un regret : il faudrait un encadré qui nous rappelle la situation politique historique et politique du Kenya

Portrait de patrick du 14

De patrick du 14

toujours naze et qui cotises pas | 10H36 | 23/09/2008 | Permalien

et oui le monde continue de tourner , toujours dans le même sens

Portrait de Yémanja

De Yémanja

Toulouse | 19H26 | 23/09/2008 | Permalien

Excellent article, trop peu lu hélas !
Peut être trop loin de notre nombril, cela relativise un peu la conscience des riverains qui s'exprime pourtant largement sur d'autres sujets.

Portrait de DOMIE

De DOMIE

vieille chômeuse de 50 ans ! | 19H46 | 23/09/2008 | Permalien

Je reviens du Kenya ou j'ai passé 2 mois. C'est mon deuxième séjour à 10 ans d'intervalle. Et j'aime toujours autant ce pays et les Kenyans. Mais je vais vous dire ce qui me navre vraiment, c'est que 10 ans après, je n'ai pas vu de réèlle différence. Si ce n'est des téléphones mobiles en quantité (ils en ont jusqu'à trois par personnes car le pays est découpé en zone d'influence par les entreprises de télécommunication), ce qui est une bonne choses pour ce peuple d'éleveur et de cultivateurs. Je pense que le meilleur service que nous pourrions leur rendre, et pas seulement aux Kenyans, c'est de leur foutre la paix ! Cessons de vouloir à toute force les obligé à adopter nos modes de fonctionnement. Mais bien sûr, c'est impossible, c'est trop tard ! Trop d'argent, trop de pouvoir sont en jeux ! Nous avons nous même créée cette impasse humanitaire, et franchement je me demande si un jour l'Afrique sera capable de se passer de ses « amis » occidentaux, d'autant que les chinois sont en train de prendre la relève et ils ont encore moins de soucis humanitaires que nous. C'est d'une telle tristesse !

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