
Cannes : Haneke triomphe, Almodovar repart bredouille

Le jury du 62e festival de Cannes vient de rendre son verdict. Consécration pour Michael Haneke et son « Ruban blanc », évocation de l'Allemagne à la veille de la guerre de 1914. Au-delà d'un palmarès (très) discutable, que retenir du festival ? Quels furent les grands moments ? Quid de la provocation, du social et de la politique dans les films vus cette année ? Bilan…
Le palmarès
Isabelle Huppert, présidente du jury, a donc, avec ses confrères, décerné la palme d'or à Michael Haneke, un des cinéastes fétiches de l'actrice française qui, grâce à lui, avait remporté ici même le prix d'interprétation pour « La Pianiste ».
Fleuron d'un cinéma qui observe le passé pour mieux comprendre le présent, « Le Ruban blanc », film à l'austérité radicale méritait-il un tel honneur ? Le public jugera sur pièces début septembre, quand la fiction sortira dans les salles.
Le reste du palmarès (exceptés le grand prix pour l'excellent « Un prophète », de Jacques Audiard et le prix d'interprétation pour le génial Christoph Waltz, révélation du « Inglourious Basterds » de Tarantino) surprend, et pas forcément dans le bon sens.
Au rayon des grands absents, Pedro Almodovar (« Etreintes brisées »), Jane Campion (« Bright Star ») et, à un degré moindre, Ken Loach (« Looking for Eric ») et Marco Bellocchio (« Vincere »). Des cinéastes probablement trop exigeants pour séduire un jury visiblement tenté par l'esbroufe et les démarches esthétiques estampillées « modernes ».
Le prix du scénario décerné au courageux cinéaste chinois Lou Ye (« Nuits d'ivresse printanière ») est l'un des plus étonnants. Le sujet du film est plus que puissant (l'homosexualité en Chine aujourd'hui), mais une des principales caractéristiques du film consiste justement à reposer exclusivement sur sa mise en scène, au détriment de tout scénario réellement structuré.
La provocation officielle et les surenchères hémoglobineuses ont également eu les faveurs du jury, qui a attribué des récompenses notables à « Antichrist » de Lars Von Trier (prix d'interprétation à Charlotte Gainsbourg) et à « Kinatay », de Brillante Mendoza (prix de la mise en scène), récit éprouvant de l'enlèvement, du viol puis du découpage à la machette d'une prostituée philippine. On s'est déjà exprimé sur ces deux films, on ne recommencera pas.
Mais le clou du spectacle, si l'on ose dire, fut l'invention d'un « prix exceptionnel » censé célébrer Alain Resnais et ses merveilleuses « Les Herbes folles ».
Dire que le film et son auteur méritaient mieux relèvent du doux euphémisme, mais Resnais, la classe, en a profité pour féliciter tous ses confrères réalisateurs et ceux qui contribuent à faire du cinéma un art encore vivant.

Le bilan
Peu soucieux des accessits, le vétéran juvénile sait bien que les palmarès passent, mais que les grands films restent. Justement, quels furent les grands moments du festival de Cannes 2009 ?
Le social en souffrance
Le cinéma d'auteur, dont Cannes est le royaume, n'est pas toujours recroquevillé sur son nombril. Il renseigne parfois sur un certain état du monde. Plusieurs films en compétition ont ainsi radiographié l'époque et le social en déliquescence.
En France, les crispations communautaires et l'horreur carcérale (« Un prophète », de Jacques Audiard), le chômage et la litanie des petits contrats minables en pays ch'ti (« A l'origine », de Xavier Giannoli).
En Angleterre, la sinistrose dans une cité où une gamine traîne son désarroi (« Fish Tank », de Andréa Arnold) et, bien sûr, le destin contrarié d'une poignée de prolos britanniques qui se raccrochent au foot et à Cantona en attendant des jours meilleurs (« Looking for Eric »).
L'histoire dans le viseur
L'analyse du passé et de l'histoire, histoire de ne pas oublier et de mieux regarder le présent… Dans « Vincere », Marco Bellocchio autopsie l'Italie mussolinienne et il n'est pas interdit de penser parfois à Sylvio B. Dans « Le ruban blanc », Michael Haneke observe un microcosme allemand des années 1913-1914 qui annonce la montée du péril nazi.
Dans « The Time that remains », Elia Suleiman, façon minimaliste, se penche sur le sort des Arabes Palestiniens de 1948 à nos jours. Dans « L'armée du crime », enfin (hors compétition), Robert Guédiguian filme le groupe Manouchian et une bande de « métèques » défendant une certaine idée de la France et de la liberté. Le cinéaste en profite pour s'interroger sur le concept d'appartenance nationale. Un film contemporain donc.
L'esbroufe en conquête
Charlotte Gainsbourg fracasse le sexe de Willem Dafoe à grands coups de bûche (« Antichrist », de Lars Von Trier). Une bande de philippins entraînent une fille dans une maison isolée et la découpe à la machette après l'avoir frappée et violée (« Kinatay », de Brillante Mendoza)…
En deux films prétendument chocs, le festival de Cannes, fidèle à lui-même, a suscité des polémiques corsées autour de la représentation de la violence. On pouvait utiliser la « sanction fauteuil ».
On pouvait aussi en rire. A signaler également, la présence conséquente de « purs » films de genre : film de vampires chez Park Chon Wook (« Thirst, ceci est mon sang ») ou film noir avec Johnny To et « Vengeance ». Beaucoup d'hémoglobine donc, et souvent beaucoup d'hémoglobine pour rien, ou presque.
Le cinéma onaniste ?
Symptôme d'une panne d'inspiration ou hommage aux glorieux anciens ? À chaque cinéaste sa vérité, bien sûr… N'empêche, les citations cinéphiliques dans les films en compétition étaient innombrables cette année. Almodovar convoque les mannes de Rossellini dans « Les Etreintes brisées ».
Isabel Coixet invite Oshima dans « Carte des sons de Tokyo ». Johnny To pastiche Jean-Pierre Melville dans « Vengeance ». Bellocchio cite « The Kid » de Chaplin dans « Vincere ». Tsai Ming Liang rend un hommage en continu à Truffaut et à la nouvelle vague dans « Visage ». Resnais (« Les Herbes folles ») et Suleiman butinent respectivement (et avec une belle invention) chez Hitchcock, Sirk, Tati. On en passe…
Quant à Quentin Tarantino, coutumier du fait, son stimulant « Inglourious Basterds », situé en partie dans une salle de cinéma, aligne les patronymes d'Aldrich, Pabst, Clouzot et Lubitsch comme références visibles ou non.
Les grands en liberté
Le cinéma de genre à la une, l'esbroufe en guise de pose… Aux antipodes des modes et tendances, les plus grands cinéastes ont opposé une singularité hors du temps. Jane Campion (« Bright Star ») filme un amour romantique avec une subtilité bouleversante.
Alain Resnais (« Les Herbes folles ») trousse une folle comédie qui est aussi une fable métaphysique, malgré son argument dérisoire (une femme se fait piquer un portefeuille, un homme le récupère et veut la rencontrer).
Almodovar (« Etreintes brisées ») signe un scénario diabolique et un film ultra-inventif sur une idylle meurtrie. Du festival, on retiendra surtout ça : des images qui n'appartiennent qu'à leurs auteurs. Merci à eux.
Photo : Michael Haneke, palme d'or, embrasse Isabelle Huppert, présidente du jury de Cannes 2009, Michael Haneke pendant son discours, juste après avoir reçu la récompense (Eric Gaillard/Reuters)
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De Keldan
Polytoxicomane à temps partiel | 17H13 | 25/05/2009 |
Comme d'hab, leurs prix ne servent à que dalle à part à eux mêmes, et surtout pas à m'inciter dans le choix des films que j'irai voir.
De Jack Sullivan
en boule | 17H55 | 25/05/2009 |
Ça sentait mauvais dès le départ, ce palmarès. Plein de « mentions spéciales », histoire que tout le monde il soit un peu gagnant aussi, façon « École des fans » (seul geste témoignant d'un quelconque sens du panache dans ce jury : la Caméra d'Or à un film tourné par un réalisateur aborigène d'Australie). Une rangée entière de fauteuils vides pile devant la scène et, comme par hasard, aucune caméra ne cadrera jamais ni Pedro ni Penélope - ils ne sont pas là, sans doute dégoûtés de partir sans rien. Le prix « dommage, tu l'avais presque » pour le film de Jacques Audiard (au moins, lui filer la Palme, ou la donner à Lou Ye, aurait eu une certaine gueule ! ). Le prix d'interprétation pour Charlotte Gainsbourg, sans doute pour l'aider à se remettre d'avoir joué pour ce sociopathe de Von Trier - Penélope, tu sais ce qui te reste à faire d'ici Cannes prochain ?
Je n'ai rien contre Haneke. Je ne me suis jamais vraiment remise d'avoir vu « Le septième continent ». Je n'ai vu aucun de ses films « français », et une bonne partie de ses films « autrichiens » me semblent ressasser un peu tous le même propos, avec une pertinence et une « percutence » pour le moins variables. Mais lui donner la Palme, franchement ? Je ne sais pas.
à Jack Sullivan
De désactivé à la demande du riverain 18 juin
Born again | 07H06 | 27/05/2009 |
Bravo, madame, pour cet excellent commentaire. Quelle intelligence ! Et quelle compétence en matière cinéphilique ! Chapeau bas ! Vous devriez publier, dans ces colonnes, des articles pour défendre ces pauvres EC, honteusement martyrisés par Sarkozy !
De Northseacat
lucide j'espère | 11H04 | 26/05/2009 |
Almodovar convoque les mannes de Rossellini dans « Les Etreintes brisées ». Les MANNES (à linge ? ). Les mânes (esprits des ancêtres) suffiraient bien…
De ayesha
administratif éducation nationale | 14H14 | 26/05/2009 |
Des films en compétition, je n'ai vu que le film de Almodovar, qui m'a bien plu par son scénario, ses images, son « sentimentalisme » un peu à l'ancienne, Penelope Cruz bien sûr, muy guapa.
Pas envie d'aller voir la palme d'or cousue de fil blanc (ben oui, j'aime bien Isabelle, mais cette récompense, ça ressemble un peu à un renvoi d'ascenseur), mais j'ai envie d'aller voir le Ken Loach, le film palestinien et bien sûr Quentin Tarantino, comme d'hab…
Quant à Lars von Trier, même pas en rêve…
à ayesha
De Isaure
21H37 | 26/05/2009 |
Je me suis fait ma palme d'or avec « Etreintes brisées », superbe film, original, tellement humain. Que m'importe le palmarès, évidemment glauque à l'image des gouts de la Présidente, superbe actrice mais qui a des penchants pour les personnages psychologiquement limites voire morbides. Ce qui est important dans le Festival, c'est ce foisonnement de créations de toutes origines dont on parle, qu'on critique. Après chacun de nous fait son mercato suivant sa sensibilité. J'ai hâte de voir les films de Jane Campion, celui de Bellochio, « fish tank » d'Andrea Arnold, « le père de mes enfants » de Mia Hansen Love et aussi le film hors compétition de Guédigian, « L'Armée du crime ». Cela fait beaucoup de plaisirs à venir !