
Cantona : « Dans ses films, Ken Loach s'engage et ça me plait »
(De Cannes) A gauche, un immense cinéaste, passionné de foot. A droite, une ex-star du ballon rond, caractère de feu et pieds en or. Au centre, « Looking for Eric », présenté ce week-end à Cannes. Une fable sociale, morale et politique qui confirme que Ken Loach est immense et Cantona toujours étonnant. Rencontre avec « King » Canto.
Comme tout le monde, Ken Loach a probablement des défauts, mais, à ce jour, on ne les connaît pas.
Non content d'avoir signé quelques-uns des films les plus importants de ces dernières années (« Le vent se lève », palme d'or en 2006, « It's a free world »…), il assouvit aujourd'hui un vieux fantasme en mariant ses préoccupations de toujours (attachement aux personnages empêtrés dans la mouise du réel ; clouage au pilori des dégâts induits par le libéralisme triomphant) à son amour absolu pour le ballon rond.
Loach aime l'esthétique du jeu, la ferveur du stade, l'emballement puéril une heure trente durant pour les acteurs du rectangle vert. L'essence profondément populaire du foot lui plaît, et il ne jette pas son bébé adoré avec l'eau saumâtre du bain : le chauvinisme débile, le hooliganisme, le business obscène…
Eric, vieux supporter de MU, n'a plus les moyens d'aller au stade
Dans « Looking for Eric », Ken Loach fait ce qu'il a (presque) toujours fait. Il filme, sans didactisme, des gens simples aux prises avec les périls de leur temps. Soit l'itinéraire tristounet d'Eric Bishop, un prolo anglais quinqua, lâché par sa femme, déprimant dans son job (tri postal), ne comprenant pas grand-chose à son ado de gamin, promis au chômage de longue durée, shooté aux jeux électroniques et autres conneries générationnelles.
Vieux supporter de Manchester United, Eric, comme la plupart de ses potes, n'a plus les moyens d'aller au stade depuis que son club, devenue entreprise cotée en bourse, vend ses abonnements à l'année, à des tarifs dignes de l'opéra.
Alors il suit les matchs au pub, descend des bières avec ses vieux copains et refait le match (le monde) en attendant des jours meilleurs.
Son club de toujours a bien changé ? Il n'est pas le seul. Pendant que Manchester United épouse le cours sauvage de la modernité libérale, le fils d'Eric fricote dangereusement avec une bande de mafieux locaux qui font leur beurre du délabrement social. Eric ne reconnaît plus rien. Ni son vieux club, ni son fils, ni sa vie. Ne sachant plus à quel saint se vouer, il broie du noir, somatise, s'use dans l'insomnie jusqu'au jour où…
Et Cantona survient en ange gardien. Too much ? Même pas
Jusqu'au jour où, audace scénaristique énorme, un ange-gardien survient dans sa vie et l'aide à retrouver un bout de confiance en lui. Cet ange gardien, on l'aura compris, c'est Eric Cantona, ex-star des belles années de Manchester United, présentement métamorphosé en double de lui-même.
A grands coups d'aphorismes bien sentis et de conseils vitaux, il épaule notre pâle héros et, avec lui, renversera peut-être les montagnes ennemies.
Le scénario fait peur ? Oui, il fait… Seulement voilà : Ken Loach, comme toujours aidé par son fidèle collaborateur Paul Laverty (autre dingue de foot), est bien trop futé et subtil pour s'abîmer dans la niaiserie.
Dans « Looking for Eric », film léger et profond, réaliste et utopique, Loach autopsie son époque, rend hommage à la beauté du geste (sur le terrain et dans la vie), scrute les horreurs du temps (triomphe arrogant du fric-roi), et rêve à voix haute de revanche contre le mauvais sort. (Voir la bande annonce)
A l'origine du film, la rencontre entre Loach, qui désirait depuis des lustres tourner un film autour du foot, et Cantona, dingue de cinéma et acteur depuis sa retraite sportive. Ce dernier se souvient :
« J'avais écrit un traitement de quelques pages sur les rapports entre un fan et moi. Je l'ai soumis à Pascal Caucheteux [producteur des films de Desplechin et Audiard, ndlr] et nous avons cherché à qui confier la réalisation d'un film sur le sujet.
Je voulais absolument un cinéaste qui connaisse et aime le foot et je n'imaginais pas cette fiction située ailleurs qu'en Angleterre. Ken Loach était donc l'homme idéal. »
« Une énorme part d'humour et d'autodérision »
Depuis longtemps, avant même d'arrêter sa carrière de footballeur, Cantona est passionné par le cinéma. Quand on l'interroge sur les metteurs en scène qui l'ont marqué, l'homme répond spontanément « Fassbinder, Pasolini », et il ne rigole visiblement pas.
Joueur atypique, suspendu à de nombreuses reprises pour ses frasques et pétages de plombs, régulièrement viré de ses clubs successifs, Canto, sur un terrain, n'a jamais rien fait comme tout le monde. Aujourd'hui, sur l'écran ou dans ses diverses activités (dont la photo) il continue de butiner où bon lui semble :
« En fait, j'ai toujours eu envie de jouer, toujours… Avant, je jouais au foot et faisais des passes. Aujourd'hui, je suis acteur et je donne la réplique. Ce n'est finalement pas si différent. En fait, j'ai toujours été comédien.
Dans “Looking for Eric”, l'expérience était forcément étrange : je joue mon propre rôle. Enfin, presque. Je joue Cantona, dans la perception qu'en ont les autres. Tout l'intérêt réside dans ce décalage.
Il y a une énorme part d'humour et d'autodérision dans le film. Dès l'origine du projet, nous étions d'accord avec Loach là-dessus. Il ne fallait en aucun cas paraître arrogant ou prétentieux, cela aurait été un contresens. »
« J'aime les gens qui aiment le jeu, et lui l'aime infiniment »
Dans « Looking for Eric », la légèreté n'est pas l'ennemie de la pertinence politique et sociale. Le tout culminant dans un final drolatique et percutant, dont il convient bien sûr de ne rien dévoiler. Le regard sur le monde comme il va (mal) reste donc typiquement loachien. Lucide et fiévreux. Cantona poursuit :
« Dans tous ses films, Ken s'engage et ça me plaît. Il a très bien compris la spécificité du foot anglais et ce que représente l'attachement à un club. J'aime les gens qui aiment le jeu, et lui l'aime infiniment.
Et, bien sûr, il sait combien les choses ont changé ces dernières années et à quel point le foot est à l'image de la société. Le film témoigne aussi de tous ces bouleversements. »
« Looking for Eric », fable à la Capra plantée dans la réalité de l'époque, connaît ce week-end les honneurs de la compétition cannoise. Sur les marches, Loach avec son éternel sourire timide et Canto, qui en a vu d'autres, grimperont le grand escalier du palais sous les spots des photographes.
Le film et ses acteurs (en premier lieu Steve Evets, dans le rôle d'Eric Bishop) méritent évidemment beaucoup mieux que les cinq minutes réglementaires d'exposition people. Le film sort en salles le 27 mai/ Aucune raison de ne pas s'y précipiter.
► Looking for Eric de Ken Loach - avec Steve Evets, Eric Cantona… - sortie le 27 mai.
- 9851 visites
- Version imprimable
Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89
Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)
Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)
En savoir plusAccrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.
123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque


























36
(Pour réagir, connectez-vous)
De Phil2922
Retraite invalidité | 14H04 | 18/05/2009 |
Cantona aime bien ceux qui s'engagent, pas dans l'armée bien sûr…
Thank's the King…. ! !
http://phil195829.overblog.com
De Bête à part
parmi nous autres. | 14H05 | 18/05/2009 |
.
Depuis quelques jours ce film fait causer sur Inter… Oh que ça donne envie ! ! Oh que c'est appétissant !
.
De Shix
Madteam since 2010 | 14H12 | 18/05/2009 |
Je dois avouer que je suis assez dubitatif sur ce film. Mais comme Ken Loach ne m'a jamais déçu, j'ai envie de croire que nous allons encore voir un grand film qui met en exergue la misère sociale et les affres du libéralisme tout en nous faisant prendre de passion pour des héros simples, victime de nos temps changeants.
Cantonna, j'ai envie de voir ce qu'il va apporter à tout ça. Malgré tout ça me fait un peu peur qu'un footballeur, aussi original soit-il, s'invite dans ces grandes fresques des frasques libérales de notre époque. Maisd'ici à ce que je vois le film, je vais faire confiance à Ken Loach. De my name is Joe au vent se lève en passant par Land of Freedom ou It's a free world, j'ai tant apprécié ce cinéaste que je lui dois bien ça …
à Shix
De monika
ex secrétaire médicale | 12H25 | 19/05/2009 |
Personnellement je n'ai pas envie de voir ce film car j'aimerais avant toute chose que ce brave Cantonna articule un peu mieux, au lieu d'ânonner, car question diction il n'est pas au top ! difficile de suivre un film dans de telles conditions.
De h-r
14H20 | 18/05/2009 |
27 mai ? on va se précipiter !
Ce film apparaît comme une perle de K.Loach, encore une.
Moi qui vivait en Angleterre dans les années 90, je peux vous assurer que Cantona c'était un Dieu, un vrai !
« OUH ! AH ! CANTONA ! »
Et d'après la bande-annonce, Loach a joué sur cet aspect, si on assimile en France le personnage de Cantona à un ange-gardien, pour les anglais ça ressemblera plutôt à une rencontre avec le Christ (ou apparenté).
La foi, l'équipe, les potes : une allégorie de la société dans ses déboires et ses espoirs…
à h-r
De jccman
(Ingenieur laser) | 23H15 | 18/05/2009 |
Moi je vis à Manchester, et je peux assurer que c'est toujours un Dieu !
De aartaud
lambda | 14H36 | 18/05/2009 |
Merci pour votre papier, il donne bien plus envie que la bande annonce que je trouve fort mauvaise.
De Victor Nettoyeur
Tacleur | 14H37 | 18/05/2009 |
Le football fait sa mue, le FC United of Manchester est né en 2005 depuis le rachat de Man Utd par Glazer. Eric Cantona leur a même souhaité de gagner la coupe d'europe des clubs champions dans 50 ans. L'autogestion dans le foot existe depuis peu et se veut un réel pari sur l'avenir… to be continued :
http://www.myfoot.fr/victornettoyeur/3688/fc-united-of-manchester-versus…
De Keldan
Polytoxicomane à temps partiel | 15H00 | 18/05/2009 |
Le vent se lève, c'est bien ce film qui fait l'apologie de l'assassinat de Michael Collins ?
Pour être gentil, on peut dire que mis en parallèle avec le film Michael Collins, ça donne deux visions d'un même évènement…
En tout cas, c'est sur que Loach peut être qualifié d'engagé, on ne peut pas dire qu'il cache son drapeau rouge, et je dirais même que c'est le seul réalisateur communiste que je connaisse.
Mais bon, un film sur le foot, ça reste un film sur le foot… Même Kusturica n'a pas su me motiver à regarder son truc sur Maradona…
à Keldan
De Bête à part
parmi nous autres. | 16H18 | 18/05/2009 |
.
Etait-ce un objectif ? …. pour Kusturica, de vous motiver.
Si oui, vous marquez un but.
.
à Keldan
De Bête à part
parmi nous autres. | 16H28 | 18/05/2009 |
.
« Mais bon, un film sur le foot, ça reste un film sur le foot… »
ça vous dit quelque chose ? …
Me direz-vous que « ce n'est pas un film sur le foot. »….
.
à Bête à part
De Pablito
17H17 | 18/05/2009 |
Héhé : -)
Rien que de voir cette image cela me fait sourire en repensant à ce très beau film.
Pas de footballeur professionnel dedans à ma connaissance, mais Guy Roux comme conseiller technique quand même !
Trincant Trincant Trincant !
But But But !
Sacré Dewaere….
à Bête à part
De Keldan
Polytoxicomane à temps partiel | 09H26 | 19/05/2009 |
Non, je ne sais absolument pas ce que c'est.
à Keldan
De vecchia
ouvrier | 10H52 | 19/05/2009 |
« coup de tete “
un film sur le vrai monde du foot (toujours actuel)
De Al nasr al tair
15H13 | 18/05/2009 |
C'est bien la première fois qu'un journaliste (visiblement emballé ) me donne envie d'aller voir un film qui parle de foot…Comme quoi !
Quoi que Ken Loach, on y va… forcement …
« Lucide et fiévreux » c'est exactement ça….
à Al nasr al tair
De Ben85
ramoneur | 16H16 | 18/05/2009 |
Ken Loach, c'est toujours du bon, tu as raison !
Et Canto, c'est quand même pas un footeux comme les autres…
Allez, je dis banco, je me laisse tenter !
à Ben85
De Al nasr al tair
17H20 | 18/05/2009 |
Pas un footeux comme les autres …vrai. Mais aussi mauvais comédien qu'il a été bon au stade (dit on ), pourtant ce type là me botte…
à Al nasr al tair
De Ben85
ramoneur | 18H20 | 18/05/2009 |
Je te confirme qu'il a été un footeux génial (élu meilleur joueur mancunien de tous les temps par les supporters anglais… des Anglais qui élisent un Français, c'est te dire s'il était exceptionnel ! ). Aujourd'hui encore, dix ans après sa retraite, les fans de Manchester chantent encore son nom lors de certains matches…
En tant que comédien, c'est clair que c'est pas Louis Jouvet ou Lawrence Olivier, mais comme il joue un rôle proche de ce qu'il a vraiment été, peut-être qu'il sera assez bon, à l'image de Johnny quand il a joué dans « Jean-Philippe ».
à Ben85
De Al nasr al tair
19H13 | 18/05/2009 |
Je suis sans doute un peu dur : -) Dans un film dont j'ai oublié le nom ; il joue un rôle de boxeur assez convaincant surtout quand il pique une grosse colère et casse tout dans un bar… Un film de Becker il me semble.
Les jeunes autour de moi confirment c'est une légende vivante en Angleterre, à ce point là je croyais pas………..
à Al nasr al tair
De Ben85
ramoneur | 19H37 | 18/05/2009 |
Le film de Becker, c'est « Les enfants du marais »… Un bon film, comme tout ce que fait Becker.
D'ailleurs, ça n'a rien à voir avec Canto, mais je te conseille le dernier film de ce réalisateur, « Deux jours à tuer », avec Albert Dupontel et Pierre Vaneck. Si tu ne l'as pas vu, ça vaut le détour.
à Ben85
De Al nasr al tair
20H57 | 18/05/2009 |
Dupontel ça c'est ma tasse de thé ! ! ! film enregistré sur canal je verrai ça le we prochain.
De Camille
Mauvais genre | 15H46 | 18/05/2009 |
Voila qui fait envie !
De dulconte
Mordu par un fachogarou | 15H52 | 18/05/2009 |
Sacré Cantona quand même !
De vinz13
bisounours gauchiste | 16H18 | 18/05/2009 |
« L'hypothèse la plus raisonnable qui, après élimination, se présente à l'esprit, c'est que si les intellectuels, dans leur masse, haïssent le football, c'est évidemment parce que ce dernier incarne le sport populaire par excellence. »
Jean-Claude Michéa in « Les intellectuels, le peuple et le ballon rond », Éditions Climats
L'histoire du football ces 30 dernières années, c'est l'histoire d'une OPA malheureusement réussie du capital sur le football. Sport inventé par l'aristocratie mais presque confisquée par les classes populaires, sport de masse haïe par les bourgeois parce qu'échappant originellement à son contrôle. Mais voilà, l'ordre marchand ne supporte rien qui puisse exister en dehors de lui, et progresse en absorbant ses marges transformant le sport en spectacle.
à vinz13
De dulconte
Mordu par un fachogarou | 16H50 | 18/05/2009 |
On ne peut pas détester le foot simplement parce que c'est profondément chiant ?
à dulconte
De vinz13
bisounours gauchiste | 17H38 | 18/05/2009 |
Parfaitement…comme on a le droit de ne pas aimer les films de Ken Loach, pour les mêmes raisons.
En ce qui me concerne, j'adore les deux.
à vinz13
De Yago
11H16 | 19/05/2009 |
Moi j'aime Canto pour son authenticité. Ce mélange de panache et d'étroitesse qui le confère à la mégalomanie, en nous faisant hésiter entre la gêne et le rire. Un trait de caractère bien Marseillais je crois.
Je ne vais pas tomber dans la caricature du poète aux humeurs contraires, mais sa vie n'a rien à voir avec une celle d'une icône figée à la Zidane. Chez Zidane tout ce qui est vrai est secret, chez Canto, tout ce qui est apparent est faux. La seule chose d'acquise avec Eric, c'est que c'est toujours Canto qui décide, pour le meilleur et pour le pire.
Les Anglais l'ont bien compris et je ne pense pas qu'ils se fixent sur son œuvre footbalistique pour l'apprécier. Cantona est un bouffon au sens noble du terme.
à vinz13
De sûrderien
paresseux | 17H26 | 18/05/2009 |
Apparemment , m. Michéa hait les intellectuels !
De EulChe
Humaniste hère | 16H18 | 18/05/2009 |
« Comme tout le monde, Ken Loach a probablement des défauts, mais, à ce jour, on ne les connaît pas. » … Et un « amour absolu » pour le foot, vous ne trouvez pas que c'est suffisant ?
Blague à part, Loach + Cantona, ça ne peut pas être mauvais.
De nemo3637
Déchoukeur | 20H43 | 18/05/2009 |
Quelqu'un qui dénonce l'injustice et la trahison et qui aime le foot, ne peut pas être foncièrement mauvais.