Lou Ye, Campion et Guédiguian : des films d'amour et d'audace

(De Cannes) Amours gay et clandestines dans la Chine contemporaine (« Nuits d'ivresse printanière » , de Lou Ye). Amours romantiques dans l'Angleterre puritaine (« Bright Star », de Jane Campion). Amours résistantes dans la France occupée (« L'Armée du crime », de Robert Guédiguian)… Les premiers jours du festival de Cannes soumettent la passion à la question.L'occasion, aussi, de parler du monde comme il va (mal)…

'Nuits d'ivresse printanière' (DR).

Lou Ye, la Chine dans le viseur

2006. Lou Ye, figure du cinéma indépendant, débarque à Cannes avec « Une jeunesse chinoise », une évocation âpre du mouvement étudiant de 1989 et des événements de la place Tian'anmen. Résultat : un film inégal sur la forme, mais passionnant sur le fond (au menu : émancipation politique et sexuelle), qui valut à son auteur une interdiction de tournage de cinq ans dans son pays natal.

Qu'à cela ne tienne : prenant son courage et sa caméra à deux mains, Lou Ye a contourné le diktat liberticide. Il a tourné dans la clandestinité son nouveau film à Nanjing, l'a monté et post-produit en France, et l'a montré hier à Cannes en exclusivité mondiale, ce qui, on s'en doute, n'enchante guère les autorités de Pékin.

Dans « Nuits d'ivresse printanière », le cinéaste empoigne un sujet éminemment sulfureux, vu le contexte local. Première séquence, deux hommes s'étreignent, se roulent des patins, se déshabillent, se sucent, s'adonnent à une sodomie frénétique… Un troisième les observe, en fait un espion engagé par la régulière d'un des deux types.

Lou Ye se garde d'en montrer trop (pas de plans sur les sexes), mais, à cette (importante) nuance près, joue la carte de l'explicite brûlant. La suite du film, une sorte de chassé-croisé érotico-amoureux dans les nuits interlopes de Nankin, reste fidèle à la première séquence et donne à voir l'obsession sensuelle et (accessoirement) la crise existentielle d'une poignée de jeunes chinois d'aujourd'hui.

La liberté de l'esprit et la liberté tout court passent par la liberté du corps. Fort de cette belle et ambitieuse idée du cinéma, Lou Ye, caméra à l'épaule, suit les dérives de ses protagonistes et maintient le reste (contexte moral et social de la Chine contemporaine) dans une discrète toile de fond.

Hélas, si l'audace du cinéaste entraîne -c'est bien le moins que l'on puisse dire- un respect de principe, le film s'abîme dans la répétition et une certaine préciosité formelle… A force de jouer la carte de l'accumulation et de laisser hors-champ le tumulte du monde, Lou Ye tourne dangereusement en rond et son film avec lui.

Du coup, problème, on en vient à se demander si « Nuits d'ivresse printanière », situé ailleurs qu'en Chine, présenterait un réel intérêt… Mais voilà : le film se passe là-bas, ici et maintenant. Et du coup, les réticences (euphémisme) ne pèsent pas forcément très lourd face au courage d'un metteur en scène bien décidé, à ses risques et périls, à bousculer les tabous. Ce à quoi sert aussi le cinéma.

'Bright Star' de Jane Campion (DR).

Jane Campion, le romantisme sinon rien

Voilà une cinéaste qui réapparaît toujours là où on ne l'attend pas. Et on
l'en remercie… Après « In the Cut », son film magistral tout entier consacré au plaisir féminin qui ne laissait rien (ou presque) dans l'ombre, Jane Campion prend en apparence le contre-pied d'elle-même.

Angleterre, 1818. John Keats, futur superman de la poésie romantique, mais pour l'heure dandy désargenté, tombe amoureux de sa jeune voisine, Fanny
Brawne, une demoiselle corsetée par les mœurs de son temps et agitée d'un tempérament volcanique. Entre les deux : coup de foudre, pâmoison sensuelle, amour fou. Mais idylle mise à mal par la pauvreté, la maladie et pire encore…

Sur le papier, le projet de « Bright Star » menaçait de s'abîmer dans l'académisme costumé et l'évocation pompière d'un génie poétique touché par la grâce. Il n'en est rien. Jane Campion, à sa manière (infiniment subtile et délicate), fait subir au film d'époque le même traitement que lui infligea en son temps Maurice Pialat dans « Van Gogh ».

« Bright Star » cloue au pilori les figures imposées, inscrit la poésie de Keats dans le réel cru et dépeint avec une simplicité déconcertante l'attachement viscéral et nécessaire entre les deux amants chastes.

Alors que « In the Cut » faisait preuve d'une rare audace dans sa description du grand-huit érotique et sexuel, « Bright Star » ne montre rien, mais suggère tout. Dans le bruissement de la nature, des silences qui en disent long, des regards intenses, des approches timides, des paroles murmurées.

Intimiste et incandescent, pudique et bouleversant, « Bright Star » touche au plus profond et fustige le conformisme ambiant, si souvent overdosé de surenchères tocs et d'effets chics. Campion, championne ? Il y a de ça.

Guédiguian, l'amour résistant

Le réalisateur de « Marius et Jeannette », cinéaste politique s'il en est, nous le confiait l'an passé : lui qui, à travers ses microcosmes marseillais, n'a jamais cessé de filmer l'époque et ses tracas n'a (provisoirement) plus envie de planter ses scripts dans l'actualité.

'L'Armée du crime' de Guédiguian (DR).Il en profite pour tourner son premier film d'époque, « L'Armée du crime ».
Une évocation libre et nerveuse du groupe Manouchian, réseau de résistants communistes prenant tous les risques dans la capitale occupée pour combattre l'ennemi nazi et les sbires collaborateurs.

Présenté à Cannes ce week-end (hors compétition), le film est une réussite majeure. Guédiguian filme au plus près ces jeunes mecs -Arméniens, juifs, « métèques »- prêts à tout pour défendre une certaine idée de la liberté et accessoirement une certaine idée de la France.

Le cinéaste fait la chasse aux clichés, échappe aux écueils de la reconstitution proprette, filme la peur, la violence ou la lâcheté ordinaire (incroyable prestation de Jean-Pierre Darroussin, en fonctionnaire veule) avec une sobriété qui châtie l'héroïsation et disqualifie l'hagiographie.

Au cœur du récit : l'histoire d'amour entre Manouchian (Simon Abkarian, définitivement grand acteur) et sa Mélinée d'épouse (Virginie Ledoyen, remarquable). La romance ne sert pas de distraction sentimentale, mais sert l'énergie de ce film puissant, qui ne sacrifie pas le romanesque sur l'autel du politique.

Surtout, « L'Armée du crime » ne fait pas mystère de sa vocation pédagogique pour aujourd'hui. Qu'est-ce que l'appartenance nationale ? Qui sont les étrangers ? Quid du fantasme internationaliste ? Au sein de sa fiction historique, sans didactisme, Guédiguian soumet à la question notre présent. Un enchevêtrement temporel qui interroge la France là où ça fait (très) mal. (Voir la bande-annonce)

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4 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de moijepense

De moijepense

17H37 | 15/05/2009 | Permalien

 »…. le conformisme ambiant, si souvent overdosé de surenchères tocs et d'effets chics. » ca serait pas vous par hasard le conformiste ? parceque dans le genre gonflant votre article se pose là ! ! !

Portrait de eelisa

De eelisa

Délinquante au coin de la rue | 05H54 | 16/05/2009 | Permalien

Heureusement qu'il existe des cinéastes comme Guédiguian !

A voir et à revoir sans modération et tous ses films ! Un peu d'humanité enfin !

Portrait de Numerosix

De Numerosix

Prisonnier dans le village global | 10H55 | 16/05/2009 | Permalien

Réplique dans la bande annonce du Guédiguian :
- Rien ne peut arriver au « pays des droits de l'homme » ..

Je ne suis pas sur qu'on parlait comme ça en 1942 …

« Que tous les Français se groupent autour du Gouvernement et des cellules psychologiques que je préside pendant ces dures épreuves et fassent taire leur angoisse pour n'écouter que leur foi dans le destin de la Patrie et du vivre ensemble »
( discours du Marechal Pétain dans le film ? )

Portrait de Janus 333

De Janus 333

Slainte! | 06H07 | 17/05/2009 | Permalien

Même s'ils sont très inégaux ( » Lady Jane » était plutôt décevant ), les films de Guédiguian font toujours réfléchir, ce qui est assez rare dans le cinéma français actuel . J'attends avec interêt de voir « L'Arméé du Crime ».

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