13/05/2009 à 15h29

62e édition du Festival : « Do you speak Cannes ? »

Olivier De Bruyn | Journaliste

« Sanction fauteuil », « T’as une invit ? », « T’en es à combien ? », « zzzzzzzzz »... Petit précis de vocabulaire de la Croisette.


Isabelle Hupert à Cannes le 13 mai (Jean-Paul Pelissier/Reuters)

Et hop, c’est reparti ! Le festival de Cannes, 62e du nom, déroule ce soir son tapis tout rouge avec la projection de « Là-haut », le nouveau film d’animation des studios Pixar. En attendant le début des hostilités, arrêtons-nous sur le vocabulaire local. La « sanction fauteuil », qu’est-ce que ça veut dire ? « T’as la pastille ? », késaco ? « Vous avez droit à treize minutes », ça désigne quoi ? Décryptage du « parler Cannes ».

Cannes, ses mœurs, ses poses, ses tics... Parallèlement à l’essentiel (les films et leurs auteurs, lire le programme ci-contre), le festival obéit à des rituels ésotériques auxquels correspondent des expressions typiquement locales. Florilège.

« La sanction fauteuil »

Les immenses salles du Palais du festival ne font pas de cadeaux aux films, même quand elle sont remplies exclusivement par « les professionnels de la profession ».

Si certaines projections se déroulent dans un silence quasi-religieux, d’autres donnent lieu à des comportements déviants en tout genre, surtout quand les auteurs, genre Michael Haneke ou Gaspard Noé, tous deux en compétition cette année, aiment tester les résistances du spectateur à l’ultraviolence.

Rires à contretemps, commentaires à voix hautes, quolibets, insultes entre les pro et les anti... A mesure que le festival approche de son dénouement, les nerfs s’échauffent et la patience s’émousse. Et quand de polémiques vociférantes, il n’y a pas (cette année, on annonce le nouveau Lars Von Trier, « Antichrist », comme potentiellement semeur de bordel), d’autres méthodes existent pour signifier son désappointement.

Devant un film trop long de trop, des rangées de spectateurs dépités peuvent ainsi quitter la salle sans se soucier du bruit engendré par le rabattement intempestif de leur fauteuil. Ça s’appelle une « sanction fauteuil ». Et ce n’est gentil ni pour le film ni pour ceux qui l’aiment.

« T’as la pastille ? »

Quant aux films...
Programme potentiellement excitant pour la 62e édition cannoise. La plupart des 20 films en lice pour la Palme d’or sont redevables à des auteurs ayant déjà, à titres divers, marqué l’histoire du Festival, voire celle du cinéma.
Le plus jeune metteur en scène français en activité (Alain Resnais, 86 piges, mais un imaginaire juvénile qui ridiculise la concurrence) croisera ainsi avec ses « Herbes folles » quelques habitués des lieux : Pedro Almodovar (« Les étreintes brisées »), Quentin Tarantino (« Inglorious Basterds »), Michael Haneke (« Le ruban blanc »), Jane Campion (« Bright Star ») ou Ken Loach (« Looking for Eric », fable sociale et footballistique incarnée par un certain Eric Cantona).
Parmi les autres films en compétition, on observera avec attention le nouveau Jacques Audiard (« Un prophète » ), ainsi que « Visage », de l’excellent Tsai Ming Liang et « The time that remains », du Palestinien Elia Suleiman. Verdict le dimanche 24 mai. D’ici là, Rue89 sera à Cannes et racontera les grands moments du festival.

Le festival de Cannes, c’est son boulot, établit une hiérarchie annuelle dans les valeurs du cinéma d’auteur mondial. Mais il n’y a pas que les films qui sont classés. Les 25 000 accrédités ne sont évidemment pas tous logés à la même enseigne et les cartes d’accréditations obéissent à un code couleur savant qui renseigne sur votre cote d’amour au baromètre local.

Pour les journalistes (environ 4000 à suer de concert dans les salles), le classement coloré est en gros le suivant. « Jaune ». « Bleu ». « Rose ». « Rose pastille ». « Blanc ».

« Blanc », vous êtes le roi, c’est tout juste si vous faites la queue. « Jaune », vous pouvez aller vous balader sur la plage. Entre les deux, vous risquez de vous heurter à des salles déjà pleines (« bleu »), vous devez vous astreindre à des séances précises (« rose »), ou ferez à peu près ce que vous voudrez (« rose pastille », en quelque sorte l’antichambre de la « Blanche »).

D’où l’angoisse du festivalier à l’heure de retirer son précieux sésame. D’où la question qui tue, la valise à peine ouverte : « T’as la pastille ? ». On a vu des gens pleurer ou hurler (ou les deux) devant une couleur à leurs yeux disgracieuse. Au royaume de la couleur, mieux vaut ne pas être daltonien.

« Y’a des navettes ? »

Le saviez-vous : les fêtes cannoises n’ont pas toutes lieu à Cannes intra-muros. Sur les hauteurs ou plus loin sur la côte bling-bling, les plus prisées nécessitent même des déplacements usants pour les nerfs et douloureux pour le porte-monnaie.

Si vous avez obtenu une invit’ susceptible de décontracter les videurs patibulaires à l’entrée, il faudra donc vous mettre en quête d’un moyen de locomotion. Du pain béni pour les taxis locaux (grands vainqueurs du festival depuis plusieurs décennies), à moins que les organisateurs des fêtes, grands princes, aient mis à la disposition du festivalier un système de navettes aller-retour. Sinon, on le sait, l’important, à Cannes, ce sont les films.

« T’en es à combien ? »

Les fêtards sont légion, les cinéphiles obsessionnels aussi. Les premières projections cannoises démarrent à 8h30 pétantes. Si certains, à cette heure, déboulent le tee-shirt fripé et l’haleine douteuse, d’autres, carnets de projo en mains, attaquent leur journée en concoctant un emploi du temps en béton armé.

Les dernières projos déroulant leurs bobines en général vers minuit, on peut voir à Cannes, par jour, 7 ou 8 films. La formule « T’en es à combien ? » signale donc l’obsession cinéphile. Mais elle peut également servir dans les fêtes, devant le buffet encombré de coupes de champagnes (tièdes).

« T’es plutôt Debussy ou plutôt Lumière ? »

Non, le festivalier n’est pas (pas forcément en tout cas) victime d’une remontée d’acide. Plus simplement, quand il n’a rien de passionnant à raconter à son voisin de projo ou de queue, il lui arrive d’entamer ce débat fondamental. Objet : comparer les qualités respectives des deux grandes salles du « Palais », la salle Debussy et la salle Lumière, donc. On peut aussi se taire.

« T’as une invit ? »

Peu d’invités, beaucoup de demandes. Les fêtes d’après films sont plus ou moins courues selon la notoriété des people et des organisateurs (bâillement). Cette année, on peut sans risque parier sur une grosse affluence à la fête Tarantino (staring Brad Pitt, Diane Kruger, Mélanie Laurent...).

Plus que les commentaires éventuels sur le film, le « t’as une invit’ » retentit alors dans tous les coins du Palais des festivals, lieu stratégique entre tous. Certaines personnalités en vue et réputées pour leur bienséance intellectuelle se « lâchent grave » à Cannes et se prostitueraient pour obtenir un carton.

Sinon, on repère facilement les invités à un « dîner officiel » après la projo presse du soir. Parmi la meute en jean tee-shirt, quelques « pingouins » (comprendre, en smoking et noeud-pap’) sont installés l’air de rien ou l’air de ceux qui en sont.

« On se voit à Cannes ? »

Trois semaines avant le début des festivités, il est de bon ton, à Paris, de montrer que l’effervescence pétille. Trop de films à voir, trop d’interviews à préparer, trop de valises à boucler... Le « On se voit à Cannes ? » fait le bonheur des projections de la capitale. Il sévit jusque dans les salles d’attente de l’aéroport ou sur le quai de la gare, direction : en bas.

« On se voit à Paris ? »

Douze jours durant, à Cannes, il est de bon ton de montrer que l’on n’a pas une minute à soi. Trop de films à voir, de fêtes à honorer, de cartons à retirer, d’aspirine à déglutir. Le « On se voit à Paris ? » fait le bonheur de la croisette. Il sévit jusque dans les salles d’attente de l’aéroport ou sur le quai de la gare direction : là-haut.

« C’est quoi ta palme ? »

Trois jours avant le palmarès, on n’échappe pas à cette question cruciale, à laquelle tout un chacun répond en général : « Ma palme du cœur ou celle du jury ? ».

Si vous êtes snob, vous donnerez gagnant un film ne figurant pas en compétition, marquant ainsi votre mépris souverain pour la sélection officielle.

« Tu le regardes où le match ? »

Chaque année, c’est pareil. Le festivalier, qui est parfois aussi un fanatique de foot, subit un dilemme cornélien. Renoncer au grand match qui intervient toujours pendant le festival ou « rater » un film en compétition.

L’an passé, la projection (4 heures) du très austère « Che » de Steven Soderbergh tombait pile-poil le soir de la finale de la Ligue des champions. Un entracte entre les deux parties du film donna l’occasion à de (très) nombreux festivaliers (pourtant cinéphiles du genre dogmatiques) de prendre la poudre d’escampette pour aller goûter à d’autres joies du visuel.

Pour aller où ? Eh bien pour s’entasser dans une chambre d’hôtel, ou pour rejoindre un bistro près la gare où les « vrais gens » de Cannes s’usent les cordes vocales devant un grand écran et une pizza quatre fromages. Un choix de vie.

Cette année, coup de bol, l’incontournable Manchester-Barcelone aura lieu le 27 mai. Trois jours après l’extinction des feux cannois. Soulagement.

« C’est la dernière fois que je viens »

Version hard du également très commun « C’était mieux l’année dernière ». De toute façon, en règle générale, rappelons-le, c’était toujours mieux l’année dernière.

Mais à force de radoter l’axiome, il faut bien en rajouter une louche. D’où le fatal « c’est la dernière fois que je viens », prononcé avec la moue dubitative et la pose blasée de rigueur. Les mêmes que l’année prochaine ça va de soi.

« J’ai vu machin dans la rue »

« Cannes est un village, tu sais ». Au détour d’une rue, attablé dans un resto, déambulant l’air de rien, le festivalier croise parfois des célébrités comme si de rien n’était.

Pas un Brad Pitt, soit, mais sans souci un Spike Lee, un Vincent Gallo (portant un tee-shirt siglé Gallo, comme ça on est sûr que c’est lui), voire un Philippe Garrel, aperçu l’an passé hilare à la terrasse d’un resto (et reprenant deux fois, oui deux fois, du dessert), alors que son très beau «  La frontière de l’aube » avait essuyé une vilaine sanction fauteuil le matin même.

« zzzzzzz »

Bruit de fond souvent entendu dans les salles les derniers jours du festival. En priorité face aux films contemplatifs venus de loin. Ces mêmes films, désignés de facto « imbitables » par les ronfleurs, ont de bonnes chances d’être considérés comme des « révélations » ou des merveilles « à la fois abstraites et concrètes » par une poignée d’insomniaques.

« Vous avez droit à 13 minutes »

Les interviews à la chaîne ou en groupe (junket) connaissent leurs heures de gloire durant le festival. Stressés sur leurs plannings chiffonnés, les attachés de presse font ce qu’ils peuvent pour « gérer la com’ » et n’hésitent pas le cas échéant à vous sortir physiquement de la chambre d’hôtel où, entre un confrère islandais et un collègue péruvien, vous tentez d’extraire trois paroles sensées à un réalisateur taïwanais visiblement jet-lagué ou/et mal remis de ses excès de la veille.

«  Y paraît que... »

Le règne de la rumeur est un despote cannois bien connu. Cette année, parions sur : « Y paraît qu’Isabelle Huppert a obligé son jury à revoir une seconde fois le film d’Haneke. » « Y paraît que le film de Tarantino sera jamais prêt. », Voire un « Y paraît que Carla S. est dans le coin, tu crois qu’elle va jouer à la fête bidule... » On n’a jamais entendu : « Y paraît qu’ y aura pas de palme d’or cette année », mais on ne demande qu’à être surpris.


Dessin de Rémy Cattelain

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  • acteon54
    acteon54
    directeur d'association
    • Posté à 15h46 le 13/05/2009
    • Internaute 18776
      directeur d'association

    Ah ! cannes, enfin !

    Pendant quelques jours on oublie la grippe A, les licenciés de chez Caterpillar et tous les autres, tous ces fainéants d’étudiants qui bloquent les universités, l’Etat qui empêche l’enquête sur les biens des dictateurs africains, Julien Coupat en prison, les mensonges de Sarko sur le bouclier fiscal allemand, ceux de Besson sur le délit de solidarité, ceux d’Hortefeux sur les magasins fermés le dimanche sur les Champs Elysées, l’impunité totale des patrons voyous qu’aucune loi n’a finalement contraint à renoncer à leurs privilèges,

    Cannes c’est le glamour, les paillettes, la classe, la « grande famille » du cinéma,...

    Do you speak Cannes ? Si oui vous aurez traduit ces dernières lignes :

    Cannes, c’est la vanité, les lignes de coke plein l’pif, la « grande famille » des nantis qui décidément, ne vivent pas sur la même planète que nous...

    C’est indécent.

  • tipoux
    tipoux
    écocitoyen
    • Posté à 16h04 le 13/05/2009
    • Internaute 56930
      écocitoyen

    Y parait que ,
    mais bon rien de sérieux ,
    cannes 2010 aprés la crise... donc l’année prochaine se ferait sur Paris et cela pour faire des économies et diminuer l’empreinte écologique des festivalliers car plus de 60 % viennent de la capitale.
    En plus il y a plus lieux pour ce divertir et pour s’éclater
    pour le bronzage il y aura paris plage et les cabines à UV .
    bon on aura toujours de la jet à Cannes pour les weeks.
    y parait que...enfin bon rien de sérieux..

  • setori
    setori
    retraité
    • Posté à 16h05 le 13/05/2009
    • Internaute 43503
      retraité

    J’étais à CANNES lors du premier festival.Ca ne nous rajeunit pas mais c’était vachement sympa (expression de l’époque) pas bégeule pour deux ronds .Bien entendu le fric est tombé la dessus et comme toujours a tout perverti .Inévitable .Il ne sert à rien de le regretter car ainsi vont les choses mais le souvenir intime demeurera tout autant que les petits oiseaux me laisseront chanter....

  • h-r
    h-r
    • Posté à 16h49 le 13/05/2009
    • Internaute 37765

    Bon, blingbling & glamour ne sont plus à l’ordre du jour.
    Mais il faut reconnaître que les avis, récompenses, et découvertes du Festival de Cannes (y compris les films présentés en off, les caméras d’or, etc...), c’est quand même pas mal pour les cinéphiles amateurs A TRAVERS LE MONDE.
    Parce que si on s’em... en France, quand on est ailleurs, on apprécie les critiques, les orientations et les choix qui nous indiquent un film à découvrir dans quelque « cinema theater » ou dans un petit video club d’une petite communauté au milieu de nulle part.

  • debruxelles
    debruxelles
    De Bruxelles
    • Posté à 16h53 le 13/05/2009
    • Internaute 73286
      De Bruxelles

    et vous, elle est de quelle couleur votre pastille ?