L'obstination des Dardenne, en route vers une troisième palme ?

L'acteur Jérémie Renier ('Le Silence de Lorna') à Cannes (Eric Gaillard/Reuters).

Clint Eastwood (« L'Echange ») et Steven Soderbergh (« Che ») arrivent bientôt à Cannes et font figure de favoris logiques de la compétition. Mais, attention aux outsiders ! Et surtout aux outsiders belges. Les frères Dardenne ont déjà remporté deux palmes d'or. « Le Silence de Lorna », présenté aujourd'hui, pourrait bien être la troisième.

Son regard noir et volontaire, son énergie butée, témoignent de ses capacités de résistance. Elle va en avoir besoin… Elle s'appelle Lorna. C'est une fille d'aujourd'hui, vivant quelque part en Belgique. On la suit d'un guichet de banque (où elle dépose quelques dizaines d'euros), à un centre de téléphonie (où elle appelle fébrilement son petit ami).

Sa course obstinée l'entraîne ensuite vers un pressing (où elle bosse pour pas grand chose), puis à son domicile (où elle cohabite avec son époux Claudy, un junkie en manque de tout et surtout d'amour). Lorna doit toujours cavaler plus vite, sinon, c'est la chute.

Lorna, la petite Albanaise, est rentrée dans une combine louche

Bientôt, on comprend dans quel piège s'est enfermée cette héroïne qui n'a rien d'héroïque. Pour obtenir la nationalité belge, ce sésame, Lorna, la petite Albanaise, est rentrée dans une combine louche. Son complice : un malfrat, chauffeur de taxi de profession, faisant son beurre de la misère ambiante.

Le mariage avec Claudy n'a servi qu'à obtenir des papiers en règle, histoire de convoler prochainement en secondes noces avec un mafieux russe prêt à payer cher, très cher, pour à son tour devenir Belge. Mais que faire de Claudy ? Divorcer ? Trop long. L'éliminer ? Pourquoi pas. Que vaut la vie d'une épave en sursis quand il s'agit de faire tourner l'économie clandestine ? Et quels sont les rouages de cette dernière dans un univers si libéral qu'il justifie tout et n'importe quoi ? Les frères Dardenne sont des cinéastes obstinés. Depuis « La Promesse » (1996), ils filment des histoires simples et désolantes qui, sans un gramme de pathos, enregistrent la réalité de l'époque dans ses aspects les moins reluisants. Leur premier sacre cannois en 1999 (« Rosetta »), puis le second en 2005 (« L'Enfant ») n'ont pas calmé leurs ardeurs, leur exigence.

Arta Dobroshi, parfaite inconnue, habite chaque plan du film

« Le Silence de Lorna » est un nouveau coup de maître qui confirme l'absolue nécessité des frères dans le cinéma contemporain. Un film d'une rigueur et d'une intransigeance rares. Dans un style qui n'appartient qu'à eux -alliance de réalisme brut et de construction exemplaire-, les Dardenne suivent leur héroïne, contrainte par les contingences de céder à l'abjection, avant, peut-être, de résister avec les moyens du bord, qui sont faibles.

A travers le parcours affligeant de ses personnages, le film observe l'horreur sociale contemporaine. Sa minutie glaciale ne s'accompagne d'aucune leçon de choses, d'aucun discours surplombant. La mise en scène palpite avec Lorna. Epouse ses soubresauts nerveux, ses efforts désespérés pour gagner sa parcelle de bonheur. Souffre avec elle quand la folie guette.

D'une sobriété à toute épreuve, « Le Silence de Lorna » n'en est bien sûr que plus bouleversant. A l'image de l'actrice principale, une parfaite inconnue, qui habite chaque plan du film avec une conviction et une pudeur déchirantes. Cette jeune femme s'appelle Arta Dobroshi. La voir consacrée par un prix d'interprétation, dimanche, ne serait que justice.

Garrone enregistre la réalité de la Camorra, la mafia napolitaine

Et en Italie, quoi de neuf ? Qui pour redonner des couleurs à une cinématographie qui, à quelques exceptions près (en premier lieu, l'indispensable Nanni Moretti), ne donne plus guère de raisons de s'enthousiasmer ? Cette année, à Cannes, deux films figurent en compétition.

Premier concurrent : « Gomorra », de Matteo Garrone, consacré à la Camorra napolitaine ou, plus précisément, aux conséquences terrifiantes de son inscription dans le tissu local. Un tissu déchiré de partout, imbibé d'hémoglobine…

Adaptation du best-seller sulfureux de Roberto Savianio (depuis la publication du livre, l'auteur vit sous la menace permanente de la mafia), le film ne fait pas mystère de ses visées polémiques.

Fidèle à son modèle littéraire, le cinéaste enregistre la réalité de la Camorra en restant collé aux basques de quelques personnages ordinaires, habitant dans une cité anonyme et sinistre. Le trafic de came, la circulation des armes et l'exploitation dans les ateliers clandestins y dessinent un quotidien uniformément noir.

Après un prologue prometteur, le film s'enlise et tombe dans la complaisance

« Gomorra » épouse le destin morose de ses principaux protagonistes : un gamin perdu, des ados simulant le geste de Scarface, de pseudo-caïds faisant régner la loi du sang. Garrone montre avec un certain talent formel comment la pieuvre étend ses tentacules partout dans la communauté et même (façon Francesco Rosi) comment les acteurs les moins fréquentables de la sphère économique favorisent le système trouble. Notamment en s'adonnant à un business terriblement lucratif grâce aux déchets toxiques venus de toute l'Europe.

Et puis ? Et puis, rien, ou presque. Après un prologue prometteur, « Gomorra » se satisfait de son dispositif polyphonique. S'enlise. Paraît chercher ce qu'il veut raconter. Pire : le film s'abîme plus d'une fois dans la complaisance. Le cinéaste enchaîne les plans chocs, les cadrages esthétisants et au final fait œuvre maniériste sur un sujet qui, de toute évidence, méritait mieux.

On se souvient alors du premier plan. Ou comment une poignée de mafieux, en pleine séance d'UV, sont canardés par des confrères armés jusqu'aux dents, le tout déroulant sa violence abjecte sur fond de variété italienne tonitruante. Et l'on se dit que le problème de « Gomorra » est niché quelque part dans son point de vue, peut-être inconsciemment séduit par ce qu'il entend dénoncer avec rage. Dommage…

Le Silence de Lorna de Jean-Pierre et Luc Dardenne, avec Arta Dobroshi, Jérémie Renier…
Gomorra de Matteo Garrone, avec Toni Servillo, Maria Nazionale…

32 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

  • Téléchargez votre photo sur votre page perso. Elle apparaitra à côté de vos réactions.
  • Merci de respecter la charte des commentaires, sans quoi nous nous réservons le droit de supprimer votre réaction.
  • Les commentaires sont fermés après quatre jours.
Portrait de Numerosix

De Numerosix

Prisonnier dans le village global | 18H35 | 19/05/2008 | Permalien

Ou comment une poignée de mafieux, en pleine séance d'UV, sont canardés par des confrères armés jusqu'aux dents, le tout déroulant sa violence abjecte sur fond de variété italienne tonitruante.

La couleur de l » hémoglobine est bleu, avec les UV , comme pour un massacre de Schtroumpfs ?

Ils ont pas l » air géniaux géniaux , ces films a Cannes , cette année , à part la super interprète de lorna , la pauvre petite albanaise .. ( ce que je veux bien croire ..)

Portrait de Les Chats

De Les Chats

En grève du zèle contre le nettoyeu... | 19H03 | 19/05/2008 | Permalien

Parenthèse :
Paraît que ce soir il y a un film des frères Cohen sur Arte « The barber »

Portrait de Numerosix

à Les Chats Portrait de Les Chats De Numerosix

Prisonnier dans le village global | 19H13 | 19/05/2008 | Permalien

Ouais c'est pas le meilleur , mais pas mal . C'est les frères Cohen , quand même ..

C'est l » histoire d » un mec qui fume des cigarettes en noir et blanc .
Bonne soirée

Portrait de déluge

à Numerosix Portrait de Numerosix De déluge

menuisier | 20H52 | 19/05/2008 | Permalien

DVD ! ! ! ! PAS TV ! ! ! ! !

Portrait de Thomas Cadène

à déluge Portrait de déluge De Thomas Cadène

Dessinateur | 22H14 | 19/05/2008 | Permalien

oui ! Vive le DVD. On zappe la télé, on zappe la dépendance au programme et on se ruine en videoclub (on peut pas tout avoir)

d'ailleurs à ce propos pourquoi le VOD est il si cher ?

Portrait de oursonne

à Thomas Cadène Portrait de Thomas Cadène De oursonne

22H46 | 19/05/2008 | Permalien

Donc nouvelle dépendance aux dvd…..

Portrait de parti

à déluge Portrait de déluge De parti

punishment park | 22H33 | 19/05/2008 | Permalien

et d'abord ce sont les frères coen…bon je me suis enfin remis de « there will be blood »…les frères coen en ontcommis de bien bons…des films…« fargo », « blood simple », « arizona junior », « barton fink »…les foireux restent à « camping »

Portrait de déluge

à parti Portrait de parti De déluge

menuisier | 08H08 | 20/05/2008 | Permalien

Mes deux préférés restent « Big Lebowsky » et surtout « O'Brother.. ».
Bonjour !

Portrait de Numerosix

à déluge Portrait de déluge De Numerosix

Prisonnier dans le village global | 10H16 | 20/05/2008 | Permalien

Ha, Big Lebowsky !
C'est pourtant pas si vieux, comme film . Quoi de comparable , aujourd » hui ?

Portrait de parti

à déluge Portrait de déluge De parti

punishment park | 19H52 | 20/05/2008 | Permalien

aah le coup de l'urne près de la falaise…du pur chaplin…
salutations déluge

Portrait de Gudule

à parti Portrait de parti De Gudule

09H04 | 20/05/2008 | Permalien

euh, lamorille, « there will be blood », c'est pas un film des deux frangins.
Si tu es comme moi tu confonds avec « no country for old men », impossible à se rappeler ce titre.
Je suis allée au ciné voir « there will… » en pensant voir l'autre ^^
Mais contente quand même parce que je voulais le voir et wouaouh !
re-waouhouh

Sinon, VU « the barber », vachement bien quand même.

Portrait de parti

à Gudule Portrait de Gudule De parti

punishment park | 19H56 | 20/05/2008 | Permalien

je me suis mal fait comprendre…je signalais juste une p'tite erreur sur l'orthographe des frères coen…
une seule bouse selon moi, le film avec clooney et une pulpeuse dont je neme souviens plus le nom…comme je ne me fie qu'à ma mémoire en évitant d'avaler du wikipédia…ça fait deux trous…et ça me vexe…
yes pour the barber

Portrait de otto didakt

De otto didakt

citoyen en colère | 19H11 | 19/05/2008 | Permalien

je me souviens de la « baffe » que j'avais reçu en découvrant le Rosetta des frères Dardenne :
l'impression que le cinéma renaissait à travers de nouvelles formes cinématographiques (ou plutôt une nouvelle façon de raconter, sans le pathos habituel pour ce genre d'histoire)

j'ai eu plus de mal avec L'enfant, dans un premier temps presque insupportable, mais la deuxième vision m'a fait complètement adhérer

j'espère que Le Silence de Lorna sera du même tonneau !

allez les Dardenne, c'est bientôt la fin du championnat, et que la force soit avec vous - ah non, c'est pas Indiana, j'ai du me tromper de blockbuster…

Portrait de Thomas Cadène

à otto didakt Portrait de otto didakt De Thomas Cadène

Dessinateur | 22H13 | 19/05/2008 | Permalien

la force c'est star wars si je peux me permettre. Certes il y a quelques passerelles entre les deux (lucas et Ford) mais bon rendons à Luke ce qui est à Luke.

Je me souviens de l'enfant. Un choc mais aussi une vraie difficulté de spectateur. Je n'ai jamais trop su qu'en penser. ce qui est déjà une manière d'en dire du bien j'imagine.

(et c'est bien aussi les blockbusters… enfin certains…)

Portrait de otto didakt

à Thomas Cadène Portrait de Thomas Cadène De otto didakt

citoyen en colère | 08H10 | 20/05/2008 | Permalien

c'était un vanne, si je peux me permettre, en mélangeant les blockbuster : Indiana Jones à Cannes en promo réalisé par Spielberg et produit par Lucas je crois, et la force « symbole » de puissance et de réussite (évidemment Star Wars de Lucas)…
that'all !

Portrait de parti

à otto didakt Portrait de otto didakt De parti

punishment park | 22H40 | 19/05/2008 | Permalien

certes..une grosse baffe avec « la promesse »…mais le méga bourre-pif…c'est « freaks » et « vertigo »…que des morts qui nous parlent de la vie…

Portrait de dalun

De dalun

19H22 | 19/05/2008 | Permalien

hate de voir « le silence de lorna “ ; ce que je lis ici ,et ce que j'ai pu en entendre ailleurs, donne envie !

Portrait de zénon denon 84

De zénon denon 84

Bonne | 19H28 | 19/05/2008 | Permalien

C'est vrai je me souviens de Rosetta,
C'etait il y a bien longtemps…
J'ai comme l'impression que s'il repassait sur
ARTE par exemple ,il ferait un tabac ;
Oui,à l'époque ce fut une « baffe “ mais une bonne !

Portrait de marmotte64

De marmotte64

Super héros | 19H36 | 19/05/2008 | Permalien

Je n'aime pas le festival de Cannes.

Je ne peux plus supporter le festival de cannes, toujours les mêmes personnes, les mêmes metteurs en scène, les mêmes acteurs, les mêmes palmes. Comme s'il fallait obligatoirement saluer les mêmes idoles encore et toujours. Comme si on était là devant l'oméga du cinéma, un brin élitiste, et tellement tourné sur lui même qu'il ne sait plus se renouveler.

Encore supporter les sourires de connivences de ces acteurs trop heureux d'être parmi les happy few, mais trop égocentriques pour en profiter autrement qu'en ayant l'air blasé.

Le comble du chic étant bien sur de dénigrer ce petit monde quand on est pourtant si ouvertement et manifestement fier d'en être.

Je n'aime pas le festival de Cannes.

Portrait de Numerosix

à marmotte64 Portrait de marmotte64 De Numerosix

Prisonnier dans le village global | 19H50 | 19/05/2008 | Permalien

C'est pas un truc pour les marmottes , Cannes .
Mais je suis d » accord avec vous , ça sent le vieux ,on dirait ( je n » y suis pas) vivement la révolution ..

Portrait de Charles Mouloud

De Charles Mouloud

Bras gauche de la Vénus de Millau | 19H55 | 19/05/2008 | Permalien

Rien , walou, keutchi sur les merveilleux films des frères Goasguen !

La trilogie néo-Barthienne sur les errances métaphysiques de deux kangourous japonais dans les Monts d'Arrées, ne font pas une ligne dans les médias.

Les fondues enchainées savoyardes alliées aux travelling post Marker, les lumières et la photographie de ce génial Mich Le Duff, sous le soleil crépusculaire des Abers, semblent laisser de marbre les happy fews des journalistes loréalisés.

Je suis désespéré et déçu de voir rue89 s'aligner de la sorte sur la pensée pélliculaire unique.

Portrait de Charles Mouloud

De Charles Mouloud

Bras gauche de la Vénus de Millau | 19H56 | 19/05/2008 | Permalien

sniffff !

Portrait de la rousse de poche

De la rousse de poche

20H37 | 19/05/2008 | Permalien

je reviens du ciné ou j'ai vu « ciao stefano » un très bon film italien, allez y vite avant qu'il ne soit trop tard..

Portrait de yan

à la rousse de poche Portrait de la rousse de poche De yan

loin | 21H29 | 19/05/2008 | Permalien

Yep, les citronniers et ciao stephano, mes 2 dernières belles séances cinoche

Portrait de tarim

De tarim

20H40 | 19/05/2008 | Permalien

VIVA GARREL

Portrait de parti

à tarim Portrait de tarim De parti

punishment park | 22H42 | 19/05/2008 | Permalien

lequel ?

Portrait de azerty69

De azerty69

ExecutieveBranleur | 09H38 | 20/05/2008 | Permalien

Cannes c'est des riches cinéastes/producteurs de bonne droite ultra consommateur aux 4 divorces et aux 3 amant(e)s, roulant en caisse a 1m€, qui élisent comme films des oeuvres intellectuelles de gauches, humanistes, écologiques que personne n'auraient été voir si ils n'avaient pas eu le label « cannes ».

Les frères dardenne ne font pas du cinéma, ils font de la propagande humaniste visuel.

Portrait de Numerosix

à azerty69 Portrait de azerty69 De Numerosix

Prisonnier dans le village global | 10H20 | 20/05/2008 | Permalien

Ils « exploitent » de la propagande humaniste visuelle ?

Ca fait plaisir de se lâcher sur Rue89, même quand c'est un peu injuste ..

Portrait de patrick du 14

De patrick du 14

toujours naze et qui cotises pas | 10H40 | 20/05/2008 | Permalien

le silence de lorna , ça me parle je verrais en attendant çe soir bin arte , un mec qui fume en noir et blanc me parles itou et j'lais pas vu

Portrait de Galletas

De Galletas

11H13 | 20/05/2008 | Permalien

C'est vrai, pourquoi nous parler des films « palmables » ?

J'espère que vous ne ferez un bel article sur le 3e maillon de la trilogie « Profils paysans » de Depardon : la vie moderne.

Une œuvre du photographe qui depuis 2000 pourrait bien prétendre à la Palme si on avait bien voulu la laisser concourir.

Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89

Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)

Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)

En savoir plus

Accrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.

123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque

Connectez-vous pour entrer votre code