Jouer à domicile, un handicap pour le cinéma français?

François Bégaudeau, dans 'Entre les murs' de Laurent Cantet (DR).

« Entre les murs », de Laurent Cantet, troisième concurrent français de la 61e édition, est le dernier film de la compétition cannoise. Et aussi l’ultime chance pour les forces nationales de décrocher une palme d’or qui se dérobe sous ses pieds depuis 1987 (Sous le soleil de Satan, de Maurice Pialat). Pourquoi une si longue absence ?

Le complexe du recevant

Jouer à domicile, un handicap ? Il faut croire. Toujours sur-représenté dans la sélection (au moins trois films) et dans la composition des jurys (cette année, ils sont trois sur neuf : Jeanne Balibar, Marjane Satrapi, Rachid Bouchareb), le cinéma hexagonal, a priori, semble considérablement avantagé. Et pourtant… Depuis 1987, Pialat et Sous le soleil de Satan, sacré sous les huées de la foule, la France repart bredouille de la course à la médaille d’or et doit se contenter d’accessits.

Version optimiste : les jurés hexagonaux rechignent, par pudeur ou par crainte du soupçon de favoritisme, à célébrer des confrères qu’ils fréquentent à longueur d’année. Version pessimiste : une certaine mesquinerie règne dans la grande famille du cinéma français et il convient de ne point fêter ceux qui, vous ressemblant le plus, risquent de vous faire de l’ombre.

Cette année, on imagine, vu sa filmographie, qu’une Jeanne Balibar ne devrait pas être insensible aux subtilités d’Arnaud Desplechin ( »Un conte de noël), pour lequel elle a déjà joué, et de Philippe Garrel (La Frontière de l’aube »). Dans ce cas, saura-t-elle convaincre ses collègues ? Réponse demain, vers 20 heures…

L’intimisme en question

Refrain connu : le cinéma d’auteur français souffrirait d’une terrible uniformité. Privilégierait l’examen microscopique des états d’âme. Refuserait avec une obstination coupable de regarder le monde, la société ou les pages controversées de son Histoire. Résultat : les étrangers se foutraient de notre cinéma et son absence dans le grand registre des palmes d’or s’expliquerait par son manque d’ouverture, de générosité.

Le constat, surtout depuis quelques années, mérite d’être très sérieusement nuancé. Les films hexagonaux récemment récompensés -Indigènes, de Bouchareb ; Persépolis, de Satrapi- ne relèvent pas, c’est le moins que l’on puisse dire, du sacro-saint intimisme. Intimisme qui, d’ailleurs, donne parfois de sérieuses raisons de s’enthousiasmer. Ainsi, cette année, avec Un conte de Noël et La Frontière de l’aube.

N’empêche, le cinéma français n’est pas forcément considéré d’un bon œil, hors de nos frontières. À ce titre, jeter un œil aux cotations des critiques publiées quotidiennement dans les journaux professionnels est éloquent. Dans Le Film français où seuls les critiques de l’Hexagone s’expriment, les œuvres made in France sont régulièrement plébiscitées (l’an passé, Les Chansons d’amour, de Christophe Honoré, trônait sur le podium).

Phénomène inverse dans le journal américain Screen, où sont consignées les notes des journalistes internationaux (en 2007, les mêmes Chansons d’amour arrivait en queue de peloton). Un indicateur qui en vaut d’autres. Cette année, on relève toutefois que, dans Le Film français comme dans Screen, Un conte de noël est également bien perçu. Espoir légitime, côté Desplechin, donc.

Cannes, comme un miroir

Explication la plus sérieuse, enfin. Le cinéma français, en son centre (c’est-à-dire les budgets moyens, alimentant une création simultanément exigeante et populaire), connaît des difficultés inquiétantes, récemment soulignées avec pertinence et courage par le Club des 13.

La récompense suprême, à Cannes, échoie régulièrement à des films témoignant à la fois d’un regard personnel et d’une vocation d’ouverture. Soit les caractéristiques principales des films du milieu, aujourd’hui en souffrance dans l’Hexagone. L’absence de palmes d’or depuis 1987 ne fait peut-être que refléter l’aggravation des problèmes de la production en France. Production écartelée entre des mastodontes industriels formatés par et pour la télévision et des films d’auteur, trop souvent lovés dans un élitisme confortable. Au milieu, on souffre. Dommage, c’est là que se niche la vraie diversité…

Laurent Cantet, le dernier des Français

Ultime film de la compétition cannoise après les dispensables My Magic » (Eric Khoo) et Rendez-vous à Palerme (Wim Wenders), « Entre les murs est-il susceptible de s’immiscer dans le palmarès de la 61e édition, édition fructueuse en fictions motivantes ? Mystère. Une chose est sûre toutefois : le film passionne.

Adaptation du récit de François Bégaudeau (ex-prof, aujourd’hui journaliste multi-cartes et… acteur, puisqu’il interprète ici le rôle principal), Entre les murs plante sa caméra dans un collège du XXe arrondissement parisien, le temps d’une année scolaire, et n’en sortira plus.

Au plus près des élèves et des profs, fabriquant en permanence de la fiction avec un matériau documentaire (tous les jeunes comédiens, des amateurs, sont formidables de justesse), Entre les murs le bien nommé, court-circuite les artifices. Dynamite les rails de la pédagogie en images. Rend compte avec une puissance évocatrice rare, à travers le microcosme d’une classe ordinaire (son bazar permanent, ses bisbilles avec la loi, son enseignement parfois en souffrance…), de deux ou trois choses fondamentales qui se jouent ici et maintenant, dans un pays nommé la France.

François Martin (Bégaudeau, donc), prof de français trentenaire, louvoie entre pédagogie décontract’ et souci de structurer ses ouailles. Transmission de l’imparfait du subjonctif et pêtage de plombs consécutif à une surdose de stress. En face de lui, le groupe. Son énergie en pagaille. Ses crispations. Ses origines diverses et ses conflits communautaires plus ou moins larvés. Ses mots, surtout, son langage qui butte contre les conformismes de la loi éducative. En toile de fond, discrète et pourtant omniprésente, le social déchiré et l’intégration problématique. Des rouages démocratiques qui, parfois, grincent salement.

Laurent Cantet ( »Ressources humaines, Vers le sud…) se méfie comme de la peste de la grande leçon de choses et du cours magistral. Il cerne ses motifs au cœur des situations fictionnelles, en plein dans le mille bordélique de la classe, dans le nerf du verbe professoral et adolescent. Formidable d’énergie et de sensibilité, la mise en scène épouse les mots et les maux des élèves et de leurs profs. Enregistre la vie qui circule avec ses crises de rire et ses doutes profonds. Le film n’a rien du bon élève, mais il mériterait trois fois plutôt qu’une de figurer au tableau d’honneur du festival.

Entre les murs De Laurent Cantet - Avec François Bégaudeau - En salles le 15 octobre.


En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.

 
patrick du 14 | naze
15H53 24/05/2008

entres les murs devrait pit être avoir le prix de la mise en scènes

 
kawouede
23H38 25/05/2008

Bien vu !
Espérons que ça fera réfléchir les gens sur les mesures Darcos…

 
annette83
20H11 25/05/2008

Visiblement ça a marché !
Comme quoi … Le pouvoir du buzz ?

 
mick69
20H46 25/05/2008

« Entre les murs » était un roman bête et démagogique. Les sous-doués de France Culture et Télérama lui avaient donc donné un prix. Ci-dessous, un extrait qui montre la bêtise hallucinante du professeur Begaudeau:

« Tu connais quand même le pays qui s’appelle l’Autriche, Ming ?
- Non
- Bon ben franchement c’est pas la peine de s’esquinter le cerveau là-dessus, parce qu’en gros, c’est un pays qui n’a aucune importance dans le monde et pas même en Europe. Est-ce que quelqu’un connaît un Autrichien célèbre ?
Aucun doigt levé, c’était plié.
- Voilà, j’vous le disais. Si une bombe rayait l’Autriche de la carte, personne s’en rendrait compte.»

 
Crispus
22H14 25/05/2008

« Tu connais quand même une forme d’expression qui s’appelle le second degré,mick69 ? ». Esquinte-toi un peu le cerveau là-dessus, parce qu’en gros ton post, sous sa forme actuelle,n’a aucune importance.

 
mick69
10H06 26/05/2008

T’es gentil mais j’ai entendu l’auteur du roman assumer totalement cet extrait dans une interview à France Culture. En fait des tas de profs à la pédagogie neuneu pensent la même chose : surtout ne pas humilier l’élève, ne pas lui donner de mauvaises notes et le laisser dans son ignorance

 
Bois-Guisbert | Rédacteur
09H32 26/05/2008

Il a bon dos, le deuxième degré :o)

C’est un fait que quand je vois la faune qui hante certains de nos quartiers, je me demande très sérieusement ce qu’elle en a à foutre de l’Autriche… Mais pas seulement, aussi de l’Espagne, d’Andorre, de la Grande-Bretagne, de la Belgique, du Luxembourg, de l’Allemagne, de la Suisse, de l’Italie, de Monaco.

Pour en avoir à foutre quelque chose, il faudrait déjà savoir que ça existe !!!

D’ailleurs, pour parachever le panorama, qu’est-ce que ladite faune en a à foutre de la France elle-même, perçue dans le meilleur des cas, comme la salope, qu’on nique en la méprisant du plus profond de soi !

 
FabiendeMénilmontant | journaleux - blogueur
22H07 25/05/2008

Comme je le signale ici:
http://menilmontant.noosblog.fr/mon_weblog/2008/05/une-palme-dor-p.html
le film est seulement tourné dans le 20e, tiré de l’ouvrage éponyme rédigé dans le 19e. Pour habiter ce coin du 20e depuis près de douze ans (et l’Est parisien depuis 18 ans), je peux dire qu’il y a une nuance entre Françoise-Dolto et les autres collèges, même s’ils se situent proximité !

 
kawouede
23H40 25/05/2008

Merci Fabien, toujours l’info qui tue, du local au global ! En tout cas ça fera peut-être réfléchir l’opinion vis-à-vis de la politique de Darcos-Sarkozy.

 
FabiendeMénilmontant | journaleux - blogueur
14H04 26/05/2008

Désolé de dire (ou d’écrire) la vérité Kawouede. Ce n’est pas de ma faute si ce journaliste de Canal + et de Playboy était enseignant dans le 19e et pas dans le 20e… mais tot le monde ayant, hier, relaté la même « bonne » parole, j’ai rectifié.

Pour ce qui est de faire bouger les choses… on verra !