
Eastwood, Gray : l'Amérique joue à domicile

Clint Eastwood (« L'Echange ») et James Gray (« Two Lovers ») investissent signent deux films qui réveillent l'œil et l'esprit. Le président du Jury, l'imprévisible Sean Penn, garant d'une certaine idée de l'indépendance, restera-t-il indifférent face aux fictions de ses deux confrères ? Suspense.
Grand bazar à Cannes. Les projections s'enchaînent à un rythme frénétique. Et leurs horaires, soumis à des modifications intempestives, entraînent des déraillements divertissants chez les professionnels de la profession. Le film de James Gray (« Two Lovers »), prévu hier soir à 22 heures, a finalement déroulé ses premières bobines une bonne heure plus tard, sous les vivats de la foule journalistique internationale, qui n'en pouvait plus de poireauter derrière les barrières de sécurité, les pieds écrasés, la gueule chiffonnée et les insultes aux lèvres, échangées dans toutes les langues du monde.
Début du film vers 23 heures, donc, dans une ambiance électrique que l'on peut difficilement imaginer ailleurs qu'à Cannes, ce temple du cinéma d'auteur se transformant parfois en annexe du Parc de Princes (le hooliganisme journalistique existe, on l'a rencontré) ou en jardin d'enfants hystériques. Deux heures plus tard, tout le monde s'en retourne en son logis. Renonce aux breuvages alcoolisés. Sirote une tisane. Et se couche le pouce dans la bouche en réglant son réveil à la bonne heure. Et pour cause, à 8h30, aujourd'hui, il s'agissait de découvrir le nouveau Clint Eastwood. Excellente forme requise, évidemment.
Nul besoin de pistonner le dernier des grands cinéastes classiques américains
L'immense cinéaste, à l'heure du palmarès, aura-t-il droit à un coup de piston de la part de son cadet Sean Penn, le président du jury, qui fut l'un de ses interprètes dans « Mystic River » ? Il n'est pas certain que le vétéran ait besoin d'une recommandation. « L'échange », logiquement un des films les plus attendus de la compétition, plonge dans le Los Angeles des années de la prohibition. Flics corrompus, déliquescence généralisée et, au milieu de la pagaille, une mère courage (Angelina Jolie) qui élève son marmot sans l'aide de personne. Un jour de boulot, mauvaise idée, elle laisse seul son marmot à la maison. À son retour, le gamin a disparu. La police locale, soucieuse de briser sa mauvaise image dans la population, se décarcasse et retrouve bientôt le disparu. Convocation des médias, histoire de célébrer en direct les retrouvailles mère-fils. Catastrophe : le gamin n'est pas le bon. La maman est effondrée, la police aussi qui, ne voulant pas perdre la face, cherche par tous les moyens à faire passer l'héroïne pour une déséquilibrée, une irresponsable.
Inspiré d'événements réels s'étant déroulés dans la ville des anges en l'an 1928, « L'Echange » met en scène le combat bouleversant (forcément bouleversant) d'une femme contre la gabegie policière, l'internement psychiatrique abusif et autres aberrations. Sur le chemin de l'héroïne, des catastrophes en série (apparition d'un « serial killer » d'enfants), un pasteur généreux et intègre (John Malkovich), une lutte à armes inégales qui entraîne la ville entière à se passionner pour la cause maternelle.
Clint Eastwood, refrain connu, est probablement le dernier des grands cinéastes classiques américains. Et sa filmographie compte probablement plus de chefs-d'œuvre que celles de tous ses confrères U.S. réunis (« Bird », « Impitoyable », « Sur la route de Madison », on en passe). Il lui arrive aussi de signer des fictions beaucoup moins convaincantes. Des films où l'affrontement entre les forces du bien et celles du mal arbore un manichéisme tout sauf relatif. C'est le cas avec « L'Echange », fiction 100 % carrée où Clint, indiscutable d'un point de vue formel, n'échappe pas aux pièges lacrymaux de son sujet. Et prend virilement parti pour les forces de la loi, la vraie, censée remettre de l'ordre dans la décadence de l'époque. La prestation (correcte) d'Angelina Jolie semble taillée pour le prix d'interprétation. Problème : à l'écran, on voit plus la performance de la comédienne (à la ville pasionaria people de la cause des enfants) que le destin bouleversé de son personnage. Au final, une déception à laquelle on ne s'attendait pas.

Et James Gray : est-il aussi doué dans le registre de la romance que dans celui du film noir ? Après ses trois pépites réalisées en quinze ans (« Little Odessa », « The Yards », « La Nuit nous appartient », qui sort début juin en DVD aux éditions Wild Side), le metteur en scène, pourtant réputé pour sa lenteur, revient à Cannes pour la seconde année consécutive avec « Two Lovers ». Il y retrouve son comédien fétiche (Joaquin Phoenix) et y dirige une actrice spécialisée dans les bluettes (Gwyneth Paltrow), imprévue dans les parages. Le résultat est à la hauteur des espérances. Dans le noir ou le rose (rose très relatif), James Gray met finalement toujours en scène la même histoire : affrontement entre la loi et la pulsion, la famille et la liberté, la raison et le désir…
Il traite aujourd'hui ses thèmes de prédilection dans une histoire d'amour a priori simplissime, mais en fait secrètement dérangée. Leonard, la trentaine bien sonnée, vit toujours chez papa-maman, dans la communauté juive new-yorkaise. Le garçon souffre de déséquilibres nerveux. Il ressemble à un ado maladroit, jamais à sa place en ce bas monde. Ses parents admonestent une douce pression pour qu'il rentre dans le rang adulte et entame une idylle avec la fille des Cohen, famille avec il convient, business oblige, d'entretenir des relations cordiales. Leonard n'est pas insensible au charme rassurant de sa promise. Il pressent qu'elle pourrait soigner ses blessures secrètes. Mais bientôt, il rencontre sa nouvelle voisine. Coup de foudre. Pâmoison passionnelle. Révélation majeure. Et plus encore…
La réciprocité, hélas, n'est pas d'actualité. Carburant aux pilules d'ecstasy dès le petit-déjeuner, maquée avec un homme marié, la voisine est une fille brisée, inconstante, qui voit juste en Leonard un meilleur copain potentiel, nounours affectueux sur l'épaule duquel il fait bon poser sa chevelure blonde les jours de naufrage intérieur. Et puis ? Et puis tout se complique.
Qui hormis Scorsese filme New York comme James Gray ?
Drôle de film. Avec une naïveté assumée, Gray filme ses personnages comme des adolescents qui, déjà épuisés par la vie, à la limite de la rupture (la folie rôde sur le film), auraient balancé aux orties le cynisme, le second degré, la distance. Ne reste plus que l'essentiel : le désarroi, la quête affective, l'embrasement érotique. Et la lutte destructrice entre le désir et la culpabilité. Subtil et terriblement inventif (personne, à part Scorsese, ne filme New York comme James Gray), le cinéaste met en scène ses protagonistes inconsolables aux prises avec des perturbations qui ne relèvent pas du simulacre. Les névroses suicidaires sont également partagées dans « Two Lovers » et la fusion intermittente des corps ne constitue qu'une pause dans un quotidien ennemi où les codes sont autant de contraintes.
On peut être perturbé, au début, par le jeu outré de Joaquin Phoenix, sa maladresse forcée. Mais rapidement le film emporte tout sur son passage. La mise en scène relève du grand art, sans que rien, jamais, ne relève de l'ostentation. Les scènes d'intérieur, dans l'appartement familial, sont nimbées d'une lumière crépusculaire qui correspond intimement aux sentiments indicibles des personnages. Les étreintes ultrasensuelles prennent des allures de tragédie vitale. James Gray, surtout, n'a pas peur de filmer les larmes des garçons, le désarroi, la tristesse sans fond. Son film, d'une sensibilité extrême, à vif, réveille des émotions qui n'attendaient que ça. Merci à lui.
► L'Echange de Clint Eastwood - Avec Angelina Jolie, John Malkovich - En salles le 26 novembre 2008.
► Two Lovers De James Gray - Avec Joaquin Phoenix, Gwyneth Paltrow - En salles le 26 novembre 2008.
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De parti
punishment park | 21H39 | 20/05/2008 |
article intéressant mais l'emploi du « on » à propos de « votre » déception quant au film d'eastwood me paraît un peu déplacé…je n'ai pas vu les deux films (pour cause),j'aime les oeuvres des deux cinéastes…alors, svp, faîtes preuve d'un peu plus de « personnalité » en écrivant « je »…je suis déçu m'aurait paru plus convaincant…le « on » des critiques les enferme (une fois de plus) dans leur monde…de critiques…ceci dit, vous m'avez donné envie d'aller voir les deux…
salutations
De uppercut
22H48 | 20/05/2008 |
Et que l'ignorance cause de maux
A propos de l'actrice sur la photo du dessus elle à l'air de tripoter quelque chose avec sa main tout en étant dans les nuages c'est quoi ce cinéma ?
De Tarod
07H28 | 21/05/2008 |
Utiliser le « on » dans certains cas pour faire part de quelque chose de général mais là c'est utilisé clairement pour quelque chose de subjectif :
« La prestation (correcte) d'Angelina Jolie semble taillée pour le prix d'interprétation. Problème : à l'écran, on voit plus la performance de la comédienne (à la ville pasionaria people de la cause des enfants) que le destin bouleversé de son personnage. »
Si quand un spectateur voir plus l'actrice que le personnage qu'elle joue il ne peut s'en prendre qu'à lui même. Je ne lis pas les journaux « people » et donc je ne connais pas l'actualité précise de l'actrice cependant je l'ai trouvée très bien dèjà dans plusieurs films (Sans Frontières, Une Vie Volée etc…)
De Bon Scott
08H54 | 21/05/2008 |
Comme dit l'inspecteur Harry, « l'homme sage connait ses limites ! »
De Numerosix
Prisonnier dans le village global | 09H42 | 21/05/2008 |
Bon , alors si méme le vieux Clint realise des films pas terribles , maintenant , il n » y a plus qu'a s'enfermer dans une grotte d » ermite equipée en lecteur DVD , revoir tous les chefs d'oeuvres des 100 dernieres années et redescendre en ville dans cinq ou dix ans pour savoir si une hypotétique nouvelle vague n » a pas enfin nettoyé et emporté tout ce mazout cannois de 2008 qui colle au yeux ..
De Jess Feuillie
liberté et vérité | 10H52 | 21/05/2008 |
Cher journaliste, c'est pas un peu cours que de dire Clint+Sean=palme parce qu'amérique (diabolisée encore une fois, meme si c'est inconsciemment) ? ? ? ? ? ? ? ?
La preuve que ce fond antiaméricain est présent : objectivement, auriez vous choisi un titre similaire pour un film francasi et un préident de jury frcais ? ? ? ? ? ? ? Je ne crois pas et de mémoire n'est jamais vu ca ds les journaux.
Par ailleurs le film du grand Clint (ah l'acteur de la trilogie de Léone…) doit etre pas mal, en tt cas d'apres les critiques. Celui des Dardennes aussi et pour les autres aussi. Laissons le jury faire son boulot sans se préoccuper de la nationalité du juge, tt simplement. Les titres accrocheurs a la Libé ca a son charme, mais en meme temps, cest souvent ultra carricatural….
De uppercut
15H56 | 21/05/2008 |
@Jess Feuillie
moi je suis journaliste du Matin
et toi ,tu ne serais pas celui du soir
en principe oui : c'est le soir qu'on reconnait ses ami(e)s ..