Pourquoi l'Amérique ne veut pas d'un président infidèle

L'ex-candidat à la Maison Blanche John Edwards est allé sur le plateau de la chaîne ABC reconnaître qu'il avait trompé sa femme Elizabeth. Dans un communiqué, il a fait un mea culpa expliquant sa » sérieuse erreur » .

Ancienne journaliste au Wall Street Journal et auteure d'un livre sur les codes culturels de l'infidélité (Lust in Translation : The Rules of Infidelity From Toyko to Tennessee), Pamela Druckerman nous explique pourquoi les aventures d'un homme politique américain peuvent faire l'objet de tant d'attention.

Est-ce que les Américains attendent plus d'un président en matière de fidélité ?

On attend des hommes politiques ce qu'on attend des autres citoyens. Le président français me semble avoir un peu plus un statut de quasi royauté. Mais les standards changent pour les présidents en même temps que pour les Américains. C'est pour ça que Kennedy a pu s'en tirer tranquille (de l'infidélité) mais pas Bill Clinton. Entre temps, on avait eu le mouvement de libération des femmes, des changements dans les lois sur le divorce, le développement des thérapies… Les femmes ont commencé à avoir des attentes pour leur mariage qu'elles n'avaient pas avant.

Et puis on a commencé à voir la façon dont les gens se comportent dans leur mariage comme un indicateur de leur personnalité. L'idée latente c'est que si vous pouvez trahir votre femme, vous pouvez trahir votre pays. Ce n'est pas une interprétation que l'on fait en France.

Dans une tribune, vous écrivez en plaisantant « aux Etats-Unis, on dit : “Le problème ce n'est pas l'aspect sexuel avec quelqu'un d'autre, c'est le mensonge qui va avec” alors qu'en France, on dirait plutôt “le problème ce n'est pas le mensonge, c'est le sexe'”

Oui, aux Etats-Unis, nous avons cet idéal de transparence totale dans le couple que je crois vous n'avez pas en France. Il y a l'idée en France qu'un peu de mystère est une bonne chose. En Amérique, on tend à penser que plus vous êtes ouverts entre vous en couple, mieux c'est, et qu'à chaque fois qu'il y a mensonge, cela diminue le mariage.

C'est aussi comme cela que l'on considère la relation entre le Président et le pays. S'il y a mensonge là-dessus, les gens se disent : “Mais de quels autres mensonges est-il capable ? ‘

Ceci dit, les Américains sont aussi de plus en plus tolérants sur le sujet. McCain a déjà admis qu'il avait trompé sa première femme. Les Américains ont été épuisés par l'affaire Clinton, mais au moment de son procès en destitution, sa cote de popularité n'avait jamais été aussi haute ! C'est quelque chose dont on peut se remettre en politique.

Il faut garder à l'esprit que ces scandales sexuels fonctionnent comme des tornades médiatiques.

Pourtant, dans le cas de John Edwards, la blogosphère a critiqué les grands médias qui n'écrivaient pas une ligne sur le sujet. (John Edwards avait disparu des spéculations pour être le vice-président d'Obama par exemple, sans que les médias ne disent pourquoi). Il aura fallu qu'il fasse sa confession pour que tous les médias en parlent…

Oui parce que personne ne veut jamais être le premier à en parler. Mais dès que la porte est ouverte, tous les médias s'y précipitent avec des recettes qui semblent les mêmes à chaque fois.

Justement, il semblerait qu'une des étapes inévitables, ce soit d'aller se repentir à la télévision en parlant de la relation adultère comme d'une maladie qui vous est tombée dessus. On en oublierait qu'ils ont d'abord passé un bon moment !

Oui, il faut que vous disiez que c'est à cause de l'alcool, ou que vous avez un problème de sex addiction’… Edwards a dit que c'était le sentiment de pouvoir qui lui était monté à la tête… Mais vous ne pouvez jamais dire ‘elle était vraiment sexy’. Après vous dites que vous êtes en cours de traitement, que vous êtes en thérapie, seul ou avec votre conjoint… Mais ce qu'il faut savoir, c'est aussi comme cela que ça se passe dans la vie privée des Américains : on suit le même script.

7 commentaires sélectionnés

Portrait de Gotch

De Gotch 15306

ancien ouvrier de la banque | 16H39 | 10/08/2008 | Permalien

Que veut dire « infidélité » ? Quand ma femme s'est retrouvée dans une situation physique telle que plus rien ne pouvait s'accomplir au niveau vie de couple, elle m'a très vivement conseillé de chercher des aventures ailleurs, sachant que ce n'était pas cela qui comptait.

Le côté physique n'est pas tout, et elle l'avait parfaitement compris. Elle savait me garder, même si autre chose arrivait ailleurs. Cependant, je ne l'ai jamais fait, malgré sa bénédiction.

Une telle situation, je crains que nos amis EtatsUniens mettent du temps à la comprendre.

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De Gotch 15306

ancien ouvrier de la banque | 17H01 | 10/08/2008 | Permalien

Les « valeurs » chrétiennes ont été le ciment des pionniers qui ont fait les Etats-Unis. C'est un syncrétisme entre le protestantisme outrancier des Pilgrim Fathers et le catholicisme irlandais, assez poussé dans ses manifestations lui aussi.

La rencontre de ces deux extrêmes assez proches malgré tout a produit un mélange bizarre, très conformiste pour des gens qui se considèrent comme très libres.

Le syndrome de la « confession » est un aspect de ce comportement, qui n'existe par exemple aucunement dans les civilisations orientales, pourtant souvent très policées, très « maniérées », très codifiées.

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De Panama

enseignant | 17H12 | 10/08/2008 | Permalien

La dernière question posée, et la réponse, sont très éclairantes. Vu d'ici, on a toujours tendance à vouloir ramener la politique américaine au poids de la religion. C'est sûrement très réducteur (comme Français nous avons un mal fou à admettre que les Américains puissent être un peu complexes…).

L'explication fournie par Edwards me semble révélatrice d'un phénomène important, qui est la « médicalisation » de ce qui autrefois aurait été appelé une faute. Qu'il s'agisse d'adultère, de drogue, d'alcool, voire de criminalité, une tendance lourde est d'interpréter ces conduites en termes d'addiction, et la réponse doit donc être d'ordre thérapeutique. C'est d'ailleurs sans doute un discours qu'un démocrate tiendra plus facilement qu'un républicain.

En arrière-plan, cependant — du moins dans le cas précis de l'adultère — cette explication revient à dire que l'on n'était pas vraiment libre, que le jugement était momentanément aboli… Ce qui reste une manière de se trouver une excuse.

Il me semble que c'est Tocqueville qui explique pourquoi les Américains sont si impitoyables pour l'adultère : lorsque les mœurs sont vraiment démocratiques, chaque homme est censé pouvoir épouser la femme qu'il aime (et réciproquement), donc il n'a pas d'excuse s'il la trompe. En France, poursuit Tocqueville, il subsiste quelque chose des mœurs d'Ancien Régime : quand les mariages ne sont pas vraiment libres, les « unions passagères ou clandestines » sont plus excusables. « Rien ne sert mieux à légitimer l'amour illégitime aux yeux de ceux qui l'éprouvent ou de la foule qui le contemple, que des unions forcées ou faites au hasard. »

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De stephanemot

Author & Chief AtoZ Officer | 09H06 | 11/08/2008 | Permalien

La dimension puritaine me parait un peu sous-estimee ici. Un phenomene recurrent mais « ressuscite » pendant les annees 80 (annees Reagan + annees SIDA) et plus encore sous Bush Junior, un fondamentaliste pur jus - http://e-blogules.blogspot.com/2007/08/universal-declaration-of-independ… )

On a tout de meme affaire a un pays qui declenche une procedure d'impeachment pour un president qui ment a propos d'une liaison au bureau, mais ne bouge pas d'un orteil pour un president qui ment entre autres a propos d'une guerre responsable de plusieurs centaines de milliers de morts (http://e-blogules.blogspot.com/search/label/impeachment ).

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De Béatrice1

| 14H11 | 11/08/2008 | Permalien

Bien entendu, je ne portais aucun jugement (je ne peux pas saquer Sarkozy), je faisais une constatation : même Mitterrand a dû s'afficher à la messe avant d'être élu dans ce pays prétendûment laïc, et il a dû cacher sa seconde famille plutôt que de divorcer de Danielle car il pensait que ça nuirait à sa carrière politique. Alors attention à la paille et à la poutre.

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De Aargh

du Vaucluse | 14H25 | 11/08/2008 | Permalien

je trouve tout-de-même que le comportement privé d'un homme politique est révélateur de son éthique et de sa personnalité.
Savoir qu'un homme politique est un coureur, qu'il trompe allègrement son conjoint, qu'il prend la femme d'autrui, qu'il se trouve un nouvel amour fou en quelques semaines, ça en dit long sur son niveau de probité et de conscience, et ça permet des interprétations intéressantes de ses comportements.

Portrait de Panama

De Panama

enseignant | 15H52 | 11/08/2008 | Permalien

Quand Tocqueville décrit les mœurs « démocratiques », il ne fait pas de la statistique, mais décrit un système de valeurs : il s'efforce d'expliquer les « idées sociales », les normes partagées, qui orientent le jugement public.
Par ailleurs, une partie de son raisonnement repose sur le fait, qu'il estime fondateur de la démocratie, de l'égalisation des conditions : « en principe », il n'y a pas de classes sociales au sens des différents « Etats » de l'Ancien Régime (aristocratie, clergé, tiers-état), mais seulement une vaste bourgeoisie. Les écarts sociaux - qui sont évidemment une réalité, et une nécessité aussi - sont des écarts de fortune, mais ne sont pas censés reposer sur la naissance.

Mais encore une fois, il s'agit d'un point de vue de sociologue qui s'intéresse aux valeurs, pas d'un statisticien. Les deux sont importants. Et la question noire, que vous soulevez, est évidemment elle aussi d'importance majeure — puisqu'elle est la principale exception au système théorique des valeurs américaines.

Quant à la question plus précise de la fidélité dans le mariage, loin de moi l'idée de nier qu'elle soit liée à un modèle de société. Je pense seulement que ce modèle peut être fondé en valeur sur le consentement libre des parties, ou, par exemple, sur la transmission du patrimoine. Et que cela fait tout de même une différence dans la manière de l'envisager, ainsi qu'une différence dans la manière dont la « pression sociale » s'exerce. C'est pourquoi je trouve profonde l'idée que le jugement public est plus sévère parce que le choix du conjoint est réputé libre et personnel.

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