02/08/2008 à 13h36

John Edwards, les rumeurs d'infidélité et les médias

Guillemette Faure | Journaliste

Barack Obama pourrait avoir à naviguer en évitant les éclaboussures d’un scandale sexuel. John Edwards, l’ex-colistier de John Kerry et ex-candidat des primaires démocrates, est soupçonné d’avoir eu un enfant d’une liaison extra-conjugale et d’en avoir fait porter le chapeau par un de ses amis. Rien que de très privé, pourrait-on se dire.


Barack Obama et John Edwards en campagne le 14 mai (Reuters)

Une affaire d’adultère d’un démocrate qui n’est plus ni sénateur ni candidat peut-elle vraiment avoir un impact électoral après un mensonge d’Etat pour justifier une guerre ? Rien n’est exclu. Après tout, Monica Lewisnky a probablement plus contribué à la victoire de George W. Bush que Karl Rove. Le scandale Mark Foley (un député de Floride accusé de relations avec ses stagiaires mineurs) n’est pas étranger à la défaite des Républicains au Congrès en 2006.

Et, comme souvent aux Etats-Unis, émerge l’argument « It’s not the crime, it’s the cover up » (ce n’est pas le crime qui pose problème mais la façon dont on a essayé de le cacher). L’affaire Monica, ce n’est pas une pipe, mais un mensonge. Dans le cas du Watergate, c’est la révélation d’efforts d’obstruction de la Justice de Nixon qui le pousse à la démission.

La rumeur Edwards

Ex-sénateur de Caroline du Nord, ex-candidat aux primaires en 2004 et en 2008, et ex-colistier de John Kerry en 2004, John Edwards est une figure démocrate populaire. Sa femme, Elizabeh, dont l’Amérique a suivi la lutte face au cancer, l’est encore plus. John Edwards a mis en avant son couple (racontant par exemple qu’ils continuaient à fêter leur anniversaire de mariage chez Wendy’s, une chaîne de restaus bon marchés, la seule qu’ils pouvaient s’offrir quand ils étaient jeunes).

La rumeur d’une liaison entre John Edwards et Rielle Hunter, une documentariste qui avait travaillé pour sa campagne, apparaît en septembre dernier lorsque ses vidéos sont retirées du site du candidat. Le National Enquirer, magazine à potins, assure que les deux ont une liaison, puis qu’elle est enceinte de lui. Andrew Young, un ami de John Edwards et membre de son équipe de campagne, lui aussi marié et père de famille, fait un communiqué pour demander à ce qu’on mette fin aux rumeurs et assurer qu’il est le père de l’enfant.

Des bruits continuent à circuler pendant les primaires, nourris par la disparition de son épouse à ses côtés, puis lorsque Edwards met un terme à sa campagne quelques jours après avoir promis de rester en course jusqu’à la fin.

La semaine dernière, le National Enquirer raconte comment il a coincé l’ex-sénateur démocrate sortant à 2h45 d’une chambre d’un hôtel de Beverly Hills où il allait voir Rielle Hunter avant, poursuivi par des journalistes, de s’enfermer un quart d’heure aux toilettes. Un agent de sécurité de l’hôtel a confirmé à Fox News la présence de John Edwards et la rencontre avec National Enquirer.

Le National Enquirer affirme maintenant que Rielle Hunter, la mère de l’enfant d’Edwards, recevait 15000 dollars par mois pour « couvrir » l’affaire. L’argent, toujours selon le tabloïd, lui parvenait via un « riche collègue » d’Edwards qui en versait aussi à l’ami d’Edwards qui avait assuré que l’enfant était de lui.

La nouvelle fait réagir la blogosphère

Politiquement, John Edwards était sur la liste des possibles colistiers de Barack Obama, et plus vraisemblablement encore, était pressenti pour être « attorney general » (ministre de la Justice). Comment l’équipe de campagne d’Obama va t-elle gérer Edwards ? Est-ce qu’il va venir à Denver ? Est-ce qu’il y fera un discours ?

Les quotidiens et magazines, eux, n’abordent pas le sujet. Ce n’est pas qu’il n’intéresse pas les lecteurs. Depuis le week-end dernier, « John Edwards » faisait partie des mots clés les plus recherchés sur le New York Times. Mais comme le laisse entendre le LATimes dans une note à ses blogueurs, le National Enquirer, un hebdo people à scandale, n’est pas une source suffisamment fiable pour que leur information soit prise au sérieux. Le LATimes demande à ses blogueurs de ne pas en parler :

« Il y a un peu de buzz concernant John Edwards et sa supposée liaison. Parce que le National Enquirer en est la seule source, nous avons décidé de ne pas couvrir les rumeurs et spéculations salaces. Je vous demande donc de ne pas bloguer sur le sujet jusqu’à nouvel ordre. »

Mais quel que soit l’intérêt ou non d’un sujet, est-ce qu’un journal peut demander à ses blogueurs de ne pas bloguer sur tel ou tel sujet ? L’éditeur se justifiera en disant qu’il s’agit de ne pas interférer avec l’enquête que des journalistes du quotidien sont en train de mener.

Le décalage entre le traitement de la blogosphère et celui des grands médias

Sur Slate, l’analyste des média Jack Shafer observe que les journaux couvrent plus rapidement les relations extraconjugales homosexuelles au nom de l’hypocrisie (par exemple des Républicains comme le sénateur d’Idaho Larry Craig qui défendait des positions politiques hostiles aux gays et s’était fait arrêter pour drague dans les toilettes d’aéroport). Si Edwards avait effectivement une double vie et s’il a demandé à un ami de faire un faux communiqué, les mêmes hypocrisies que dans l’affaire Larry Craig justifient des enquêtes.

Un blogueur de Business Week explique lui le silence des grands médias par le fait qu’Edwards n’est plus rien sur la scène politique après avoir perdu les primaires deux fois et déjà renoncé à rester sénateur. Il veut, aussi, bien croire que les journalistes ont envie d’épargner sa femme, malade, d’un scandale.

Enfin, peut-être encore, que comme l’avançait Pamela Druckerman, une Américaine qui a étudié l’infidélité en France et aux Etats-Unis, les Américains commencent à mettre la barre sacrée du mariage sans faute un peu moins haut.

Photo : Barack Obama et John Edwards en campagne le 14 mai (Reuters)

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  • G-Free
    G-Free
    membre de la FM Team
    • Posté à 14h04 le 02/08/2008
    • Internaute 48915
      membre de la FM Team

    Je trouve la réaction des journaux dits « sérieux » plus qu’honorable. En effet, il s’agit de vie privée.
    Cet homme n’est plus sénateur, il n’est plus candidat, il n’a plus de poids politique.
    Quel intérêt y a-t-il à se mêler de sa vie privée ?
    Des escapades comme celle-ci, on en trouve nombre, que ce soit aux USA ou ailleurs.
    Blâmer Obama pour cela prouverait une fois de plus le peu de jugement de la part d’une partie de l’électorat américain. Ce « scandale » (diffusé uniquement par un seul journal) est d’ordre privé, et n’a aucun rapport avec le candidat démocrate.
    J’espère que les américains le verront.

  • pablico
    pablico
    À la porte d'un sourd, 
un jour (...)
    • Posté à 14h32 le 02/08/2008
    • Internaute 14278
      À la porte d'un sourd, 
un jour (...)

    déplorable, sur toute la ligne. le Monsieur a une femme très malade, il doit continuer sa vie, assumer son équilibre, son métier et tout lui tombe dessus...

    On n’a pas à juger. Que ferait-on nous ?

    La presse, l’opinion publique, jette l’opprobre, sans se mettre à la place de l’homme, sa vie d’homme, son équilibre, son métier à assumer.

    on a pas à les envier tous autant qu’ils sont ! !

  • Laurent-Weppe
    Laurent-Weppe répond à TARPON
    • Posté à 22h20 le 02/08/2008
    • Internaute 32921

    Ha oui, c’est vrai : Clinton a fait les frais d’avoir menti : il est passé à l’époque de 60 à 70% d’opinions favorables, ça c’est payer le prix.

    Les histoires de culs sont un véritable test de rorchard : on pointe du doigt les hommes/femmes politique que l’on aime pas parce que ces « infortunes conjugales » servent de justificatif.

    Personnelement, j’aime bien pointer du doigt Rush Limbaugh, qui est parti faire une croisière en république dominicaine les valises pleines de Viagra (obtenu illégalement), après avoir énormément hurlé contre Clinton, ou encore Newt Gingrich, qui a commencé une procédure de divorce alors que sa femme se remettait d’un cancer, ou même MacCain, qui a largué sa première femme pour aller courir après une jeune héritière dont la famille a financé toute sa carrière politique. Dans ces trois cas, je me moquerai certainement de ces histoires si ces trois individus n’avaient pas pasé des années à chanter les louanges du « mariage chrétien ».

  • Compte supprimé le 4 janvier 3
    • Posté à 23h35 le 02/08/2008
    • Internaute 41144

    Le patron d’Enron est en prison, l’ex-patron du Crédit Lyonnais a été promu, ou bien je me trompe ? En ce qui concerne le « puritanisme » américain, la contraception en général et la pilule en particulier ont été autorisées aux Etats-Unis bien longtemps avant de l’être en France - pareil pour l’avortement.

    Les « affaires du cul » sont parfaitement légitimes quand on découvre qu’un candidat « père-la-pudeur » moraliste (et qui veut faire voter des lois limitant la liberté sexuelle) a des maîtresses cachées, ou bien qu’un sénateur ouvertement homophobe (et qui tente de faire voter des lois discriminatoires envers les homosexuels) drague des petits garçons.

    L’affaire Clinton n’est pas tout à fait dans la même catégorie : après le Watergate, les Etats-Unis avaient mis en place un « procureur indépendant » doté de moyens illimités pour enquêter en toute liberté sur l’exécutif en cas de besoin - c’est ce système qui a été dévoyé par les Républicains pour abattre leur ennemi Clinton. C’était une grosse manoeuvre, le procureur n’avait rien d’« indépendant », et les Américains en ont eu marre que des fonds publics énormes soient utilisés dans cette affaire. Le poste a été supprimé.

    Il faut se méfier des préjugés et des clichés « comme de la peste »...

  • Yawn
    Yawn répond à Compte supprimé le 4 janvier 3
    amateur d'eau
    • Posté à 02h06 le 03/08/2008
    • Internaute 35717
      amateur d'eau

    Béatrice1, j’adore lire vos posts. Ils sont en général convaincants et très bien argumentés.

    Sur Clinton, au-delà de la haine que lui vouait ce réac de Kenneth Star, il faut dire qu’il n’était pas très net non plus. Comment a commencé l’affaire Lewinsky ? Clinton était poursuivi pour harcèlement sexuel par une femme nommée Paula Jones et les faits remontaient à l’époque où Clinton était Gouverneur de l’Arkansas (le harcèlement sexuel est interdit aux Etats-Unis, comme en France). C’est dans ce cadre que le nom de Monica Lewinsky est sorti. Il est clair que le fait qu’il ait eu une relation avec elle, aurait affaibli son cas dans le procès Jones et aurait pu lui couter pas mal en dommages et intérêts s’il était condamné. Lorsque, dans le cadre de l’affaire Paula Jones, Clinton a témoigné, il a déclaré qu’il n’avait jamais eu de relations sexuelles avec Lewinsky et il a gagné le procès en première instance. C’est ce faux témoignage qui lui a valu une procédure en destitution.

    Autant je pense que la vie sexuelle de Bill Clinton ne regarde que lui et qu’il a mené une excellente politique, autant je ne suis pas mécontent que, par principe, un faux témoignage d’un politique, surtout du Président, ne reste pas impuni.

    Une dernière remarque sur le procureur indépendant : il a bien été supprimé mais remplacé par le poste de Special Counsel. C’est Patrick Fitzgerald qui occupe ce poste et qui a obtenu la condamnation de Lewis « Scooter » Libby, le Dir Cab de Dick Cheney à 2 ans et demi de prison et 250000$ d’amende.

  • Yawn
    Yawn répond à dulconte
    amateur d'eau
    • Posté à 02h10 le 03/08/2008
    • Internaute 35717
      amateur d'eau

    Ce n’est pas le mensonge en soi qui a couté ses ennuis à Clinton mais, comme je le disais dans un autre post, le fait qu’il ait menti dans le cadre d’un témoignage en justice (le faux témoignage est puni dans de nombreux pays, y compris en France) dans une affaire de harcèlement sexuel où il était poursuivi.

    George Bush a menti (et fait d’autres trucs bien pire) mais n’a pas violé la loi pour autant. C’est ce qui fait qu’il s’en est sorti jusqu’ici.