Hillary Clinton: quand et comment jeter l'éponge?

Des supporters de Clinton en Virginie Occidentale, le 12 mai (Jason Reed/Reuters).

Couverture de Time magazine, Vol. 171 No. 20 (DR).Le magazine Time titre "And the winner is…" avec une photo de Barack Obama. John McCain, candidat désigné par le parti républicain, et Obama, désigné au moins par le magazine Time, commencent à discuter des modalités d’un débat entre eux. Et pourtant, comme la dernière table d’un resto qui n’aurait pas remarqué le serveur en train de renverser les chaises sur les tables, Hillary Clinton continue à faire campagne.

Elle était seule sur le terrain dimanche pendant que les deux autres candidats prenaient un jour de repos. Jusqu’au dernier moment, elle a ratissé la Virginie Orientale qui vote ce mardi. Barack Obama, lui, sera dans le Missouri à l'heure des résultats. Oui, l’Etat a déjà tenu ses primaires il y a trois mois. Mais voilà une manière de faire comprendre que les primaires sont derrière lui, qu'il est passé en mode "campagne nationale" face à McCain, qu’il courtise maintenant les Etats clés du scrutin de novembre. Hillary Clinton peut organiser une "victory party" si cela lui dit, semble dire son absence de Virginie Occidentale.

A quoi va servir la victoire de Virginie Occidentale?

Que fera Hillary Clinton de cette victoire? Car elle gagnera. Avec peut-être même une quarantaine de points d’avance sur Obama, indiquent les sondages. Veut-elle rester dans la course et continuer à lui démontrer, qu’elle seule est capable de rallier le vote populaire blanc (les sondages de Virginie Orientale montrent que moins d’un Blanc sur cinq s'apprêterait à voter Obama), essentiel pour gagner les élections de novembre? Les six derniers scrutins ne comptent pas assez de délégués pour qu’elle rattrape son retard sur Obama. Mais elle pourrait espérer que les 250 "super délégués" qui ne se sont pas encore prononcés entendent son argument. Compte-t-elle rester en embuscade jusqu’à la dernière primaire du 3 juin en espérant une énorme bourde d’Obama (la fatigue aidant, on vient de l’entendre dire qu’il avait "déjà été dans 57 Etats").

A défaut de pouvoir rallier suffisamment de délégués, le critère pour remporter l'investiture, on entend l'Hillaryland développer de nouveaux arguments. En suffrages exprimés, elle pourrait passer devant Obama, insiste son directeur de campagne (ce serait gagner le vote populaire "pour jouer à Al Gore" comme l'écrit Maria-Pia Mascaro). Depuis 1916, tous les démocrates qui sont allés jusqu'à la Maison Blanche avaient gagné les primaires de Virginie Occidentale (donc ni Al Gore ni John Kerry), assure encore Hillary Clinton. Elle donne l'exemple de John Kennedy qui, avant la Convention du parti, n'avait pas suffisamment de délégués… "Mais il avait quelque chose d'aussi important: le soutien de la Virginie Occidentale."

Numéro 2 du ticket?

Souhaite-t-elle utiliser ce triomphe pour décrocher la vice-présidence? Si elle raccrochait sa besace électorale pleine de "blue-collars" (vote ouvrier) après sa victoire haut la main de Virginie Occidentale, elle pourrait faire valoir qu’elle a gagné des Etats clés et des électeurs dont il a besoin… Howard Wolfson, son directeur de communication, a assuré ce weekend que la vice-présidence n’intéressait pas Hillary. Mais, a observé le journaliste Carl Bernstein, retourner au Sénat l’intéresse probablement encore moins.

Les Obamistes n’ont pas intérêt à ce que leur adversaire quitte la course trop brutalement. Parmi les dernières primaires restantes, une franche victoire de Clinton est prévue dans quelques Etats (notamment le Kentucky). Si Hillary se retirait, Obama pourrait quand même perdre face à une non-candidate… Un coup dur en terme de communication politique.

Il n'y a plus de démocrate pour la pousser vers la sortie.

Fini donc l’époque où des ténors du parti démocrate supporters d’Obama appelaient Hillary Clinton à abandonner la course. L’Etat-major du parti, lui aussi, marche sur des œufs. Si Obama remporte l’investiture du parti, il aura besoin des supporters d’Hillary Clinton. Pas question de se les aliéner. Certes, un élu du Tennessee l'a comparée au personnage de "Liaison Fatale" que l'on croyait noyée ("Glenn Close n'aurait pas dû ressortir de la baignoire") mais il s'est vite excusé. On entend maintenant Obama et son directeur de campagne, David Axelrod, louer les qualités d’Hillary Clinton, sa combativité (le compliment tire vers l’autopromotion: vous vous rendez compte? Il a battu la machine des Clinton!).

Enfin, dernière inconnue: les caisses (vides) de la campagne d’Hillary Clinton endettée à 20 millios de dollars. A t-elle besoin de continuer à faire campagne? Compte t-elle faire pression sur la campagne d’Obama en échange d’un coup de main financier.

Enfin, pour le parti et les supporters d’Obama, il ne s’agit plus seulement de voir si Hillary Clinton continue à faire campagne mais surtout de voir comment. La sénatrice de New York ne fait plus allusion qu'en creux à l'inexpérience d'Obama ("je n'ai pas besoin d'une visite guidée de la Maison-Blanche") et réserve désormais ses attaques à John McCain. On l’a entendue promettre à un parterre de supporters:

"On aura un nominé, un parti uni et on va battre McCain et reprendre la Maison-Blanche."

Son directeur de campagne, Howard Wolfson, s’est, lui, montré, plus agressif à l’encontre de l’autre candidat démocrate :"si Barack Obama veut qu’Hillary Clinton quitte la course, qu’il la batte. En Virginie occidentale, à Porto Rico, dans le Kentucky" (trois primaires où elle a l’avantage). Bill Clinton, de son côté, continue à laisser entendre dans ses meetings que le rival de sa femme est un élitiste… Le genre d’étiquette qui pourrait coller à Obama jusqu’au scrutin de novembre. Exactement ce que le parti démocrate redoute.

John Edwards, ex-candidat, ex-colistier de John Kerry en 2004 a assez bien résumé la pensée du parti sur le sujet en expliquant dimanche dans l'émission "Face The Nation" que le maintien de la candidature de la sénatrice de New York ne lui posait aucun problème:

"Si elle fait campagne pour elle, ce qu’elle a bien le droit de faire, elle doit faire attention à ne pas porter tort à nos chances, celles du parti démocrate, pour l’automne."

Autrement dit, elle peut continuer à faire campagne aussi longtemps qu’elle veut dans son coin, tant qu’elle n’attaque pas le futur candidat du parti.


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Par Jaycib
11H51    13/05/2008

Merci pour ce compte rendu.

Tout ce qui est rapporté n'est que politicailleries à la sauce US. Elles ont malheureusement leur importance à ce stade, tout comme lors de scrutins antérieurs.

Un mot sur la Virginie Occidentale : ce n'est pas un état clef, cer il est faiblement peuplé et tout acquis au candidat démocrate depuis des décennies. Si Obama l'emporte définitivement à la convention Démocrate, la V.O. votera démocrate, quel que soit l'élitisme supposé d'Obama. Historiquement, la V.O. est un état montagneux, minier, et carrément prolétaire dans le contexte américain pris dans son ensemble. Il est peuplé d'une majorité de "petits blancs" d'origine ouvrière. Il faut se souvenir à cet égard que la V.O. est le lieu de naissance (à l'extrême fin du 19ème siècle) du seul grand mouvement syndical ouvrier radical de l'histoire des USA. Ce syndicat, l'IWW, a été décimé par les coups portés par le gouvernement fédéral, y compris l'assassinat de son leader Joe Hill.

Pour le reste, tout n'est que calcul cynique. Le vainqueur de novembre devra gagner la majorité des états les plus peuplés (NY, Californie, Texas, Illinois, Michigan, Pennsylvanie, etc.). Ca me paraît cuit pour les Démocrates au Texas, mais il y aura vraisemblablement une bataille de chiffoniers pour les autres.

Les déclarations de Bill Clinton sont d'une parfaite mauvaise foi : presque par définition, un candidat noir n'a pas vocation à être un produit de l'élite ! C'est le monde à l'envers... Mais cette attaque sournoise est habile, Bill Clinton ayant conservé une très bonne réputation au sein des syndicats (ou de ce qu'il en reste) et des couches laborieuses en général.

 
Par clive
13H08    13/05/2008

La caravanne des primaires a quitté l'Indiana, et, pendant que certains se répandent en projections stériles, d'autres peaufinent le système et avancent leurs pions...

la cour suprême a déclaré constitutionnelle la nouvelle loi de cet état exigeant une pièce d'identité officielle avec photo pour chaque électeur, dans le but d'éviter les fraudes des électeurs (sans rire...) et alors qu'il n'y a pas d'exemple d'une telle fraude.
Evidemment les premières victimes seront les pauvres, les noirs, les étudiants etc...

 
13H23    13/05/2008

Le calcul de Hillary (dont le chef de campagne a confirmé le maintien jusqu'à la fin des primaires le 3 juin) est simple : remporter le vote populaire grâce aux dernières primaires.

Le carton annoncé en WV et au KY ne suffira pas à rattraper le retard, mais HRC mise sans rire sur Porto Rico et ses 2.4 M de Démocrates. Elle y avait 13 point d'avance il y a un mois mais son avantage est structurel étant donnés les "demographics".

Que les Porto Ricains ne soient pas concernés par l'élection de Novembre ne change rien à l'affaire. Tout est une question d'image et de "momentum".

Pour peu qu'HRC scotche Oby à moins de 20% en WV, le doute peut s'installer. Inversement, s'il obtient plus de 30% et Hillary moins de 60% on ne peut pas parler de nouvelle dynamique. Les plus optimistes du clan Clinton évoquent du 80/20 voire du 90/10...

Les sondages sur les derniers états concernés par les primaires Démocrates :
http://www.usaelectionpolls.com/2008/state-polls.html et
http://en.wikipedia.org/wiki/Statewide_opinion_polling_for_the_Democrati...
Les sondages nationaux pour les candidats Démocrates :
http://en.wikipedia.org/wiki/Nationwide_opinion_polling_for_the_Democrat...

 
Par Jaycib
15H07    13/05/2008

Obama est "élitiste" tout simplement parce qu'il parle comme un être civilisé. Il n'a pas l'accent du ghetto, comme Jessie Jackson dans le passé. En d'autres termes, il appartient à l'"élite" parce qu'on ne s'attend pas à ce qu'un Noir (selon les critères américains, s'entend) s'exprime avec l'aisance des Blancs... Il est même diplômé des meilleures écoles, quelle horreur ! et quelle menace pour les Blancs auto-satisfaits !

A ce point de vue, Bill Clinton n'est pas exempt de racisme, lui non plus. Mais c'est une posture politicienne et électorale. On sait bien qu'il n'est pas raciste dans sa personne, tout comme George Wallace, autrefois gouverneur de l'Alabama et candidat ségrégationniste à la présidence en 68, dont les leaders Noirs de l'Alabama disaient qu'il les recevait volontiers dans sa maison et faisait preuve d'une grande bienveillance à leur égard, ainsi que d'une bonne connaissance des dossiers les concernant. Cela n'empêchait pas Wallace de vociférer comme un Klansman dès qu'il apparaissait en public.

L'un des aspects les plus troublants du racisme aux USA est la schizophrénie qu'il engendre même chez les mieux intentionnés. Et cela vaut pour les Noirs comme pour les Blancs.

Nous en sommes au point que décrit Hegel dans l'introduction à la Phénoménologie de l'Esprit : le Maître est le maître parce que l'Esclave a intériorisé l'image que le Maître a de lui (= celle d'un être bestial), et l'Esclave est l'esclave parce qu'il a intériorisé l'image que le Maître projette sur lui (= celle d'un oppresseur omnipotent).

Obama veut briser cette dialectique particulière, ce n'est pas le moindre de ses mérites.

 
18H36    13/05/2008

"En suffrages exprimés, elle pourrait passer devant Obama, insiste son directeur de campagne (ce serait gagner le vote populaire "pour jouer à Al Gore" comme l'écrit Maria-Pia Mascaro)"

Techniquement, et même en comptant la Floride et le Michigan... elle n'y arrivera pas:
http://www.realclearpolitics.com/epolls/2008/president/democratic_vote_c...