Hillary Clinton ou le paradoxe du genre

En mars 1992, en pleine campagne présidentielle de son gouverneur de mari, Hillary Clinton avait déclaré au cours d’un discours: « Nous aurons une femme à la présidence d’ici 2010. » Se voyait-elle déjà concrétiser cette ambition politique et mettre un terme à la domination masculine du champ politique réaffirmée par Habermas dans sa préface de l’édition de 1990 de l’Espace public: « L’exclusion des femmes a été un élément constitutif de la sphère publique politique »?

Dans l’histoire américaine, il n’y avait guère avant elle que Madeleine Albright et Condoleeza Rice pour tenir un rôle politique d’envergure nationale, même si le nombre, faut-il pour autant parler de record, au congrès américain est actuellement de 74 « représentantes » sur 435 (17%), auxquelles s’ajoutent 16 sénatrices sur un total de 100 membres du Sénat.

La promesse de Bill d’avoir « deux Clinton pour le prix d’un » proférée au cours de sa première campagne présidentielle de 1992 a bel et bien été honorée par un mandat de huit ans en tant que sénatrice de l’Etat de New York. L’ex-« première dame la plus insultée de l’histoire des Etats-Unis » (selon l’expression de Philippe Boulet-Gercourt du Nouvel observateur) se bat frénétiquement pour se maintenir dans la course à la nomination décidée en août prochain lors de la convention démocrate à Denver. La route n’est pourtant pas sans embûche et l’avantage actuel de son rival Obama (142 délégués de plus, restent encore les 800 « super délégués » qui ne se prononceront qu’au terme de la convention) n’est pas pour rassurer ses supporters.

Aussi est-il pertinent de reposer cette question, lancinante mais néanmoins prégnante dans cette course à l’investiture: sa « féminité » lui est-elle défavorable et est-elle, tout simplement un facteur dans cette élection?

Le « gender gap » ou l’XY de l’identité politique

La personnalisation des campagnes politiques, invention américaine s’il en est et que les démocraties européennes ont vite fait d’importer, n’est plus à questionner. Dans « Les Tyrannies de l’intimité » (1979) déjà, le sociologue Richard Sennet dénonçait ce star système politique qui promeut des individus et non plus des groupes (les bons vieux partis d’antan) dans une culture sécularisée qui prône l’intimisme et la « proximité » comme valeurs fondamentales. Mais cet être au « charisme sécularisé », ce « petit homme qui est devenu le héros des autres » peut-il être une femme?

L’image de Hillary Clinton s’est jusqu’à présent construite sur une série de tensions, celle de la candidate rompue à l’exercice de la praxis politique et néanmoins femme. Et pourtant l’on ne pourrait dire qu’elle a joué, joue, de sa féminité, elle aurait même plutôt cherché à gommer le caractère féminin de son personnage pour ne garder que le mot « politique » de l’expression « femme politique ». En termes d’ »éligibilité », sa crédibilté, et, partant, sa légitimité politique, n’est plus à construire. Comble d’injustice, sa maîtrise sacerdotale des dossiers la rendrait même pourtant antipathique. Selon une enquête récente du Centre de recherche Pew pour le public et les médias », 43% des démocrates blancs déclarent qu’elle est « difficile à aimer » et près de 6 électeurs démocrates sur 10 pensent que Barack Obama va remporter la primaire.

Elle peut néanmoins compter sur des soutiens substantiels, au premier rang desquels… les femmes! Autre élément marquant, selon une autre enquête publiée en février par le même centre de recherche, 38% des démocrates estiment qu’elle est la plus à-même de « diriger le pays » contre 28% pour son adversaire. Le « gender gap » (qui veut, schématiquement, que les femmes préfèrent donner leur soutien à une candidate) et son expérience jouent donc pour elle. Paradoxe du système tout entier, on en arrive à dire qu’elle ne joue de son genre
qu’indirectement au travers des « issues » (thèmes de campagne) abordées prioritairement dans sa campagne: l’éducation, une couverture médicale pour tous, la famille alors même que le modèle de communication politique made in USA personnaliserait le débat reléguant au second plan, précisément, les thèmes de campagne.

Le « savoir émouvoir »

Il ne faudrait pas pour autant sous-estimer sa capacité à jouer la carte du pathos, cette dimension émotionnelle de la vie politique bien décrite par Philippe Braud dans son ouvrage « L’émotion en politique ». Ce savoir émouvoir, elle l’a mis en œuvre récemment, et à deux reprises, essuyant des larmes à deux reprises. De la même manière son prénom étendard, véritable logo de campagne, montre qu’elle fait bien de cette élection une histoire personnelle. « Hillary for president »: la disparition intéressante de son nom (de jeune fille, Rodham, qu’elle a souhaité garder en épousant Bill Clinton en 1975 pour n’accoler ce dernier qu’en 1982 après la défaite de celui-ci au second mandat de
gouverneur de l’Arkansas…) n’est plus une question d’autonomie ni même une volonté de se démarquer de vingt ans de dynastie clintonienne parfois encombrante mais bien plutôt la quête effrénée et vitale d’une proximité avec l’électorat. Elle ne sera certes jamais une girl next door tout à fait ordinaire, au moins saura-t-elle apparaître simple, accessible, tout simplement humaine. Fait intéressant, son adversaire se pressente, lui, sous le slogan « Obama for America »…

Obama: le miroir inversé

On a, par un raccourci légitime, souvent rapproché ces deux candidatures dans ce qu‘elles ont de nouveau, pour faire simple: une femme, un noir. Or il semble bien au contraire que ces deux candidats, loin même d’être complémentaires (malgré le rêve pari un peu fou d’un « ticket » Clinton-Obama dont l’ordre resterait à définir) ne sont définitivement pas les deux faces d’une même pièce démocrate. Bien sûr, il a dû lui aussi faire face aux stéréotypes au cours des primaires (10 % des Américains, 14% des républicains, pensent toujours qu’il est musulman) mais alors qu’il aurait su, lui, s’affranchir du clivage noir/blanc, candidat « post-racial » autoproclamé, elle serait toujours pour sa part enfermée dans un clivage homme/femme. Et les sites de campagne officiels nous présentent même une image inversée des schémas attendus: celui d’Obama nous donnant à voir un portrait de famille alors que Hillary apparaît seule sous un profile avantageux. Quant au registre de l’émotion, l’enquête du Pew center montre qu’il est celui capable
d’ »inspirer », de se « sentir optimiste et fier » et seulement 13% des électeurs démocrates trouvent qu‘il est « difficile à aimer ». La couverture médiatique de sa campagne a également été jusqu’à très récemment extrêmement positive, sinon partisane, alors que Hillary Clinton, héroïne (voire martyre pour un temps, rappelez-vous l’épisode
Monica) et anti-héroïne à la fois, cristallisait des espoirs et tout autant de haines.

Nouveau modèle positif tant attendu, les portes du sésame politique ouvertes à elles par le biais du sénat en 2000 (avec 55% face au républicain Rick Lazio, elle avait obtenu, fait intéressant dans la campagne actuelle, 90% du vote des noirs américains) saura-t-elle relever le défi de sa propre prophétie auto-révélatrice d’il y a 16 ans ? Ou bien le « Time for change » tournera-t-il définitivement à l’avantage d’Obama?


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14H15 30/04/2008

Les médias américains - mais aussi pas mal de médias, ailleurs dans le monde - ont joué au mauvais jeu des « faiseurs d’opinions » au profit de B. Obama et surtout CONTRE H. Clinton.
C’était « tendance ».

C’était avant tout non démocratique.

Une femme très bien informée, très bien préparée commence à retourner les faiseurs d’opinions. Non parce qu’ils reconnaissent avoir plus qu’exagérer en mettant H. Clinton au pilori et Obama au pinacle, mais parce que la mode Obama s’épuise comme la campagne du même. Ce candidat ne sait plus quoi dire ni quoi faire, aujourd’hui, pour démentir les thèses qu’il mettait en avant à l’époque toute proche où elles lui semblaient personnellement profitables.
Que le monde puisse échapper à la mode est de toute façon un voeu pieux !

 
stephanemot | Auteur à Séoul
04H06 01/05/2008

N’inversez pas les rôles : Barack cherche à placer le débat sur le fond, c’est Hillary qui persiste à fouiller dans les poubelles depuis qu’elle sait que sa seule issue est de détruire son concurrent.

Le Sénateur Clinton mène une campagne à la Karl Rove au point d’obtenir le soutien total des ultraconservateurs (cf http://blogules.blogspot.com/2008/03/les-conservateurs-poussent-clinton…. ou plus récemment le sondage FOX News la plaçant devant Obama face à McCain).

J’ai globalement apprécié la présidence Clinton et j’avais une image globalement positive d’Hillary jusqu’à l’automne dernier. Mais depuis qu’il fait face à la concurrence interne au sein du parti, le camp Billary (Billarsea en incluant Chelsea) n’a cessé de dépasser la ligne jaune pour parvenir à ses fins.

Il y a besoin d’un changement à deux niveau : en finir avec l’ère Bush-Cheney et en finir avec la mainmise des Clinton sur l’appareil du parti démocrate.

Je rêve d’un ticket Obama-Pelosi.

 
Olif _archipolak | varsolidaire a la bonne cause
14H34 30/04/2008

Je trouve les deux slogans de campagnes tres representatifs des positions adoptees par ceux deux candidats : Hillary passe son temps a essayer de casser le Barack pour se hisser au rang de candidat democrate en continuant a distiller la peur chez le ricain moyen, alors qu’Obama essaye de proposer une alternative moins alarmiste et bien plus positive.
Elle ne semble pas realiser a quelle point son acharnement joue en la defaveur des democrates, qu’ils soient pour elle ou pour Obama… Elle veut etre la premiere, la plus baleze, la mieux, et l’amerique se tappe deja un megalo depuis assez longtemps (trop meme) pour meriter une megalotte.

 
Jaycib | Entre l'arbre et l'écorce
16H17 30/04/2008

Je me contenterai d’un commentaire à propos d’Obama, que vous qualifiez péjorativement de « candidat ‘post-racial’ autoproclamé ».

Obama tranche par rapport à son prédécesseur des années 80 Jessie Jackson, un pur produit du ghetto ne trouvant de légitimité que (a) dans sa qualité d’ancien collaborateur (alors peu en vue) de Martin Luther King dans la défense des droits civiques, et (b) dans sa capacité de candidat NOIR allié à d’autres minoritaires (hispaniques, blancs radicaux en rupture de ban, certains éléments du mouvement féministe, etc.) au sein d’une alliance dite « arc-en-ciel ». Il s’agissait d’une coalition tendant à associer des ‘communautés’ et respectant le clivage imposé par l’ordre sociologique établi entre races, ethnies, groupes linguistiques, genres.

Obama est tout autre. Il n’est PAS issu de l’esclavage, ne revendique PAS l’héritage de Booker T Washington, Langston Hughes et autres chantres historiques de la minorité noire, il n’a même pas été militant des droits civiques. De plus, il mène une existence bourgeoise, vit dans l’aisance, et a de tout temps compté au moins autant de Blancs que de Noirs parmi ses amis.

Il s’insurge néanmoins contre un système qui voudrait le classer (le « rapetisser ») au rang de simple candidat noir. Ce n’est pas un candidat noir, c’est un candidat métis, donc à double appartenance raciale, à savoir une catégorie ethnique non reconnue aux Etats-Unis. La preuve en est qu’il n’y a pas eu d’équivalent au mot métis en anglais des Etats-Unis jusqu’à une période très récente. A la place, on a pu parler de « mulatto », terme directement emprunté à la vulgate racialiste, ou pire, de « mestizo » (mot repris de l’espagnol et utilisé le plus souvent pour caractériser les Mexicains et autres Sud-Américains à l’héritage génétique « trouble » (indio-négro-hispanique) peu apprécié aux USA).

La novation de la candidature d’Obama se situe précisément dans sa revendication de double appartenance. Il est Blanc ET Noir, statut que la société américaine ne reconnaît pas, au moins au stade fondamental de l’état civil et de la pratique sociale. Quand on a ne serait-ce que 5-10 % de sang noir dans les veines aux Etats-Unis, on est Noir, point barre…

Obama a voulu faire de cette dualité une force, et c’est en cela que se situe sa radicalité. Nul avant lui n’a pu ou osé le faire.

Mais voilà, il y a son association avec le pasteur Wright, un Noir pur et dur s’inscrivant dans la tradition du ghetto et de la lutte désespérée du Black Power et le proclamant haut et fort, parfois avec une outrance facile à comprendre, mais qui effraie beaucoup d’Américains.

La grandeur d’Obama, dont la candidature peut être critiquée sous d’autres aspects – absence de programme clair, naïveté supposée, inexpérience politique –, peut être aisément reconnue dans le discours qu’il a été amené à prononcer suite aux premières révélations concernant la radicalisme noir de Wright. Obama y affirme en effet qu’il lui est parfaitement impossible de choisir entre son identité noire et son identité blanche, et que c’est donc lui demander l’impossible que de renier la première ou la seconde. En ce sens, la candidature d’Obama peut être, sans aller chercher trop loin, assimilée au combat de la négritude (tendance Senghor) intimement associée à l’humanisme européen et à l’arabité (son deuxième prénom, Hussein, révèle ses antécédents familiaux musulmans, mais n’est l’indice d’aucun islamisme, contrairement à ce que des cercles républicains mal intentionnés sont prompts à invoquer). En ce sens, il a fait entendre un langage précédemment inusité aux Etats-Unis et qu’on peut sans excès qualifier de ‘post-racial’.

Au début des primaires, j’avais opté pour la candidature d’Hillary Clinton du fait de sa compétence (qui antidate celle de son mari Bill : ses écrits sur le droit de la famille, etc., étaient déjà largement connus aux USA quand lui-même n’était qu’un candidat balbutiant au poste de gouverneur de l’Arkansas), mais son comportement au fil de la campagne me déçoit. Et les attaques portées par son camp contre la prétendue « négralité » foncière d’Obama (guilt by association) est proprement écoeurante, surtout si on se rappelle que Bill était considéré de son temps par la communauté noire américaine comme faisant partie de la famille…

On rétorquera que ce genre d’attaque est de bonne guerre dans une campagne électorale aux couteaux plus ou moins tirés qui sont le propre de ce genre d’exercice aux Etats-Unis.

Mais on ne m’ôtera pas de l’idée que la rupture qu’incarne Obama en matière raciale revêt une importance bien plus grande, qualitativement et historiquement, que la promotion des femmes dont Hillary voudrait bien être la principale illustratrice aujourd’hui.

 
Marie Brunerie | Prof à Sciences Po Toulouse
18H04 30/04/2008

entièrement d’accord avec votre analyse et rien de péjoratif dans la formulation « candidat post-racial auto-proclamé ». Il est bien le premier à s’être présenté, lui-même, comme « post-racial » au cours de la dernière DNC (democratic National Convention) de juillet 2004, en vue, précisément, de dépasser le clivage noir/blanc.
pour info, un passage brillant de ce discours qui a fait date et intitulé « the audacity of hope », titre qu’il a repris pour son livre publié l’an dernier:

« Well, I say to them tonight, there is not a liberal America and a conservative America - there is the United States of America. There is not a Black America and a White America and Latino America and Asian America - there’s the United States of America. »

 
Biquette | Enseignante - Ecrivain
15H51 02/05/2008

Psychiatre pour chiens bilingues ? Formidable. Voulez-vous m’épouser?

Plus sérieusement, j’ai lu avec grand intérêt votre commentaire, qui est venu grandir un peu plus l’admiration que je voue au formidable Obama.

 
Jaycib | Entre l'arbre et l'écorce
09H38 04/05/2008

Désolé, je pratique la discrimination positive et exclus donc les chèvres de ma clientèle (ou de mon entourage). De toute manière, ces dernières n’en font qu’à leur tête et ne se prêtent guère à la psychanalyse.

Au sujet d’Obama, je ne suis pas sûr de sa grandeur politique. Mais c’est un superbe orateur au charisme indiscutable. En décembre à l’université Georgetown de Washington, il a, m’a-t-on dit, prononcé un discours passionnant de deux heures sans consulter aucune note.

 
18H01 30/04/2008

Un papier sur les casseroles de B. Obama.
Et hop….
Un papier sur les chances et les qualités de H. Clinton…
- fair and balanced -

 
22H26 01/05/2008

La question du sexage est absolument centrale dans cette élection. Il faut parler nouveau et… l’étant-femme n’est pas nécessairement automatiquement le propos nouveau… Obama joue sa puissante carte oratoire ainsi que sa solide carte de sexage contre Madame Clinton. Voici comment…

http://ysengrimus.wordpress.com/2008/04/29/obama-nest-pas-un-precheur-ma…

Paul Laurendeau