A Denver, la vie d'Obama coulée dans le moule américain

A Kansas City, Obama regarde sa femme intervenir à la Convention de Denver, le 25 août (Jim Young/Reuters).

(De Denver) Oubliés le père kenyan et l'enfance en Indonésie. Lundi, au premier jour du grand raout démocrate à Denver, la vie de Barack Obama avait perdu toute trace cosmopolite. « C'est vraiment une histoire américaine », a-t-on entendu toute la soirée.

Fils d'un père kenyan et d'une mère américaine remariée avec un Indonésien, des demi-frères et sœurs sur presque tous les continents, c'est notamment par son parcours atypique -raconté dans son livre « Les Rêves de mon père » que Barack Obama s'était fait remarquer. Or, depuis sa victoire aux primaires, alors qu'il cherche à toucher l'électorat général, le candidat démocrate lime les parties les plus exotiques de sa vie.

Pendant les primaires, Hillary Clinton battait Barack Obama auprès des classes populaires. Les notes de campagne de la candidate, révélées par le magazine Atlantic Monthly, montrent que son stratège Mark Penn et son époux Bill Clinton avaient envisagé d'attaquer son rival sur son » manque de racines américaines » . Al Gore en 2000, puis John Kerry en 2004 ont pâti de sembler trop distants de l'Amérique ordinaire.

A l'approche du scrutin de novembre, on sent les démocrates nerveux à l'idée que leur candidat peine à toucher l'Amérique profonde. Alors coup de ciseaux dans sa biographie : plus américaine, plus ordinaire, moins élitiste. C'est surtout sa femme Michelle qui s'en est chargée lundi soir. Son frère, Craig Robinson, entraîneur d'une équipe de basket, la présente sur scène. Il raconte leur père employé d'une station d'épuration, la petite maison, les efforts de leurs parents pour qu'ils fassent des études, la télé limitée à une heure tous les soirs.

Comment peut-on appeler son enfant Barack Obama ?

Quant c'est au tour de Michelle, à ces souvenirs, elle ajoute l'arrivée de Barack au cabinet d'avocat où elle travaillait. Elle se souvient s'être dit « Barack Obama… comment peut avoir l'idée d'appeler son enfant Barack Obama ! ». Elle semble dire aux Américains : moi aussi, je suis comme vous, je l'ai trouvé bizarre au début :

« Même s'il avait ce nom marrant, j'ai vu que sa famille était comme la mienne, il avait grandi élevé par des grands-parents d'origine populaire tout comme les miens, et par une mère célibataire qui se battait pour payer ses factures, tout comme nous et, comme les miens, ils mettaient de côté pour qu'il puisse avoir les opportunités qu'eux n'avaient pas eues. »

Et la femme du candidat de raconter la vie de famille avec leurs deux filles, Malia, 10 ans, et Sasha, 7 ans, d'évoquer le jour où ils sont sortis de la maternité, les regards que Barack, roulant lentement, jetait dans le rétroviseur sur sa femme et sa fille. Une famille ordinaire, en somme.

Avant Michelle Obama, on a entendu la demi-sœur de Barack. Maya Soetoro-Ng, 37 ans, est bouddhiste, mariée à un canadien d'origine chinoise. Son père, indonésien, est le deuxième mari de la mère de Barack. A une époque, les Obama disaient que quand ils se réunissaient en famille, c'étaient les Nations unies. Mais pas une plaisanterie de ce type ce soir. Plutôt que du reste du monde, Maya Soetoro-Ng parle des valeurs que leur mère leur a inculquées, de ce grand frère qui l'a emmenée dans toutes les fêtes de petites villes américaines, de sa vie de prof à New York. Là aussi silence sur l'Indonésie et discrétion sur Hawaï, cet Etat atypique où ils ont grandi et où elle a longtemps vécu.

Il y a deux mois, le camp d'Obama diffusait une publicité mettant en scène les Dunhams, ses grands-parents maternels (donc blancs). Les sept autres demi-frères et sœurs de Barack Obama, nés de son père africain, et dont il mentionne les rencontres dans son autobiographie, ne seront pas évoqués à la Convention.

Le parti républicain du Texas s'en est chargé. Une pub sur Internet reproche à Obama d'avoir critiqué les maisons de McCain. « Barack Obama vit dans cette maison (image de sa maison), veut vivre dans celle-là (image de la Maison-Blanche) tandis que son propre frère vit dans celle-là (image du bidonville du Kenya où vit son demi-frère George). »

Repatouillage de CV

La vie professionnelle d'Obama, elle aussi, a fait l'objet de quelques coupures à la Convention. Jerry Kellman, un homme de Chicago, vient raconter comment, au début des années 1990, il a convaincu un jeune diplômé d'accepter un salaire de 10 000 dollars par an pour aller faire du travail social dans les quartiers sensibles de Chicago. « C'est l'Amérique, c'est là que les rêves se réalisent », dit-il. Toute la soirée, les intervenants font de l'histoire d'Obama un « american dream ». « N'est-ce pas une formidable histoire américaine ? », interroge Michelle à propos du parcours de son mari qui a « boudé Wall Street ». « C'est l'histoire d'un jeune qui s'en sort avec des prêts étudiants et renonce à l'argent pour être travailleur social », insiste la sénatrice du Missouri Claire McCaskill, « une grande histoire américaine ».

A les entendre, il semblerait que Barack Obama n'ait fait que du travail social à Chicago. Si c'est bien à ce à quoi il s'est consacré après un an dans une entreprise financière à New York, il décide ensuite de reprendre ses études à Harvard Law School (mais sur la scène de la Convention, on ne cite pas l'établissement, pas question de se faire taxer d'élitisme). Retour à Chicago où il deviendra avocat, avant de commencer sa carrière politique. Elu au sénat de Chicago, Barack Obama brigue trop vite un poste au Congrès en 2002 et échoue. Pendant toutes ces années, il compose avec les règles de la politique locale. Dans sa présentation à la Convention, ces années-là sont occultées. Il veut incarner un nouveau souffle en politique. Pas question de suggérer qu'il en connaît les vieilles ficelles.

A la fin de la soirée, les délégués démocrates ont vu apparaître Barack Obama, par image satellite, sur le grand écran. Le candidat voulait faire un petit coucou à sa femme et à ses filles. « T'es dans quelle ville, papa ? “, a demandé Malia. Papa suivait la soirée sur le canapé du salon des Girardeau… une famille blanche de Kansas City.

Photo : A Kansas City, Obama regarde sa femme intervenir à la Convention de Denver, le 25 août (Jim Young/Reuters).

3 commentaires sélectionnés

Portrait de BrunoC

De BrunoC

( ° ) ( ° ) | 12H56 | 26/08/2008 | Permalien

« combien de gogos à convaincre que l'homme est plus important que la politique qu'il veut mener »

C'est la clé cynique d'un des articles de The Economist de la semaine.
En substance, l'hebdo regrette (évidemment) les prises de positions protectionnistes de début de campagne d'Obama, mais le journaliste ajoute rapidement, que de toutes façons les positions politiques… ça se change.

http://www.economist.com/opinion/displaystory.cfm ? story_id=11965260 (3eme paragraphe in english)

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De Jaycib

Désagrégé de l'Université | 14H05 | 26/08/2008 | Permalien

Je retiens surtout le « message » que Bill Clinton voulait faire passer pendant les primaires : un Barack Obama sans racines (américaines).

C'était une resucée de Maurice Barrès, est-il nécessaire de le rappeler ? avec tous les relents de racisme (antisémitisme à l'époque de Barrès) qui y sont associés. C'est curieux quand même cette propension des politiques américains en campagne à nous resservir des poncifs dignes du nazisme, mais sans vraiment en être conscients… ou en sont-ils conscients, au contraire ? (Bill Clinton a été un étudiant excessivement brillant aux USA comme à Oxford, et ne pouvait pas ignorer l'Histoire avec un grand H, y compris et surtout en Europe.)

On peut donc s'interroger. Ce d'autant plus que Clinton était considéré TRES favorablement dans les quartiers noirs durant sa présidence, et qu'Hillary s'est efforcée de bénéficier de cette image pour se lancer. Pas de pot, la couleur de peau d'Obama l'a privée de cet atout (entre autres) et il lui est très difficile aujourd'hui encore de pardonner à son ex-rival.

Les libertés indignes que prennent la plupart des candidats US dans leurs arguments de campagne, et qu'on n'est pas surpris de retrouver en France dans la bouche du seul Le Pen, seront, paraît-il, vite oubliées une fois les joutes électorales passées.

Voire… Toutes ces cochonneries alimentent en effet le tréfonds de haines de l'Autre et de tendances discriminatoires qui hantent l'inconscient américain depuis des siècles, et qui, aujourd'hui encore, constituent l'obstacle n° 1 qu'Obama va devoir surmonter. En comparaison, les omissions calculées du CV du candidat Noir sont vraiment vénielles, ce sont de simples non-dits, des petits « ajustements », des « adaptations » destinés à vaincre les réticences de l'électorat le plus vulnérable aux insinuations et aux attaques sournoises de ses adversaires.

Il est permis de déplorer ces ajustements, mais qu'est-ce au regard des turpitudes du camp de McCain ? La référence au domicile kényan du frère d'Obama -- allusion transparente à un « enracinement » supposé du candidat Démocrate dans le ghetto des pauvres, fût-il étranger -- sent la pourriture. Et c'est bien elle qu'on veut introduire dans le débat.

Entre l'aseptisation de la candidature d'Obama dont Guillemette nous fait part et l'enlisement du camp McCain dans la fange raciste, culpabilisante et xénophobe, mon choix est vite fait.

Portrait de Sedulia

De Sedulia

égérie | 23H12 | 26/08/2008 | Permalien

C'est vrai que les américains n'aiment pas les politiciens « élites » et que ceux-ci apprennent vite à cacher leurs études dans les meilleures universités. Il vaut mieux, pour un politicien, d'être ancien de l'« école des coups durs » que de Yale. On peut toujours surmonter le désavantage d'un diplôme de l'Ivy League (« ligue de la lierre » qui couvre les pierres anciennes de Princeton, Dartmouth, Brown) en racontant des histoires dans un accent du sud, en buvant dans les bars populaires, en jouant au saxophone….

Là, George Bush Sr avait du mal, et la nouvelle courait pendant sa campagne qu'il avait commandé un « round of beer » dans un bar pour tout le monde… en prenant pour lui-même un Courvoisier. Il avait aussi caché soigneusement le fait qu'il parle français, tout comme John Kerry, atout qui ne peut que les affliger dans les sondages : le mot « French » est un épithète dont ils veulent bien se passer, un tare irrémédiable au point que le fait que les français aiment bien Obama est capable d'être utilisé dans les pubs de McCain.

Normalement vous n'allez pas entendre le mot « Harvard » à la bouche des democrates pendant cette election. Les étudiants de Harvard ont l'habitude de dire qu'ils « vont à l'ecole a Boston » et parlent de la « H-bombe » qu'ils doivent parfois laisser tomber. La seule exception viendra si on veut rassurer des blancs comme ma mère, qui allait voter pour Hillary, mais maintenant choisit McCain car (elle dit) Obama « manque l'experience » pour diriger un pays. (Où la trouva-t-elle dans le parcours de Bush ? pour qui elle a voté à deux reprises à cause de son opposition à l'avortement ! )

Richard Hofstadter a écrit le tome definitif sur le sujet de l'anti-élitisme et l'anti-intellectualisme américaine. Son livre est hautement recommandé à tout étranger qui veut nous connaître.

P.S. L'usage de l'adjectif « états-unien » pour « américain » (adjectif employé par nous depuis le 17e siècle pour nous nommer) est une indication sans faille d'un commentateur qui ne comprend strictement rien au sujet.

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