Qui a vraiment fait gagner Barack Obama ?

Poids des femmes, des jeunes, du vote racial, de l'économie… Comment expliquer la large victoire du candidat démocrate.

Lors d'une conférence de la Ligue des citoyens latino-américains, 8 juillet 2008 (Jonathan Ernst/Reuters).

Cent ans que les Américains ne s'étaient pas déplacés aussi massivement. Même le taux de participation à l'élection de John F. Kennedy est dépassé : 66% des électeurs sont allés voter ce mardi. Il y a certes la personnalité de Barack Obama. L'homme a séduit le monde entier. Sa méthode, ensuite. Bien entouré, le candidat a mené une campagne efficace et bien rôdée. Mais comment expliquer cet engouement ?

Les moins de 30 ans à 66%

Les jeunes se sont davantage impliqués dans ces élections qu'en 2000 et 2004. Vincent Michelot, auteur du « Président des Etats-Unis : un pouvoir impérial », explique que les jeunes de 18-25 ans ont deux fois plus voté qu'en 2000 parce que Barack Obama incarne une nouvelle génération de démocrates :

« Le parti fait sa mutation en remettant l'Etat au goût du jour sans en faire le remède à tous les maux. La notion de responsabilité reste importante. »

Les jeunes ont surtout joué un rôle dans l'excellente campagne du démocrate, nuance Denis Lacorne, remarqué pour son essai « De la religion en Amérique ». Un réseau de militants extrêmement actifs ont sillonné le pays pour pousser les gens à s'inscrire, à voter.

Un accompagnement dans la durée qui a fait ses preuves, comme le raconte Pascal Riché, de passage en Virginie. Bref, Barack Obama, entouré d'une équipe dynamique, est littéralement aller « chercher chaque voix avec les dents ». Il a ainsi réussi à attirer des catégories traditionnellement rétives à participer aux scrutins.

Les latinos à 66%

Au Nouveau-Mexique, au Nevada et en Californie et dans une moindre mesure en Floride, au Texas et en Arizona, cette communauté qui avait été séduite par Bush en 2004 (il avait alors recueilli 40% de leurs suffrages) a massivement voté pour Barack Obama. Que s'est-il passé ?

Selon Frédérick Douzet, spécialiste en questions politiques et urbaines :

« En 2006, ils défilaient contre le durcissement des lois contre les clandestins avec des banderoles : “Nous marchons aujourd'hui, nous voterons demain.” Et ils l'ont fait. »

Depuis des mois, les positions hostiles du parti républicain contre l'immigration ont fait fuir les latinos -15% de la population américaine.

Frédérick Douzet estime qu'une des raisons principales de la désaffection des Cubains pour John McCain tient au reniement de son projet de loi favorable à la légalisation partielle des immigrés clandestins, en 2003 :

« John McCain aurait pu capitaliser la sympathie qu'il avait alors chez les latinos mais il les a braqués… »

D'autres facteurs ont fait flancher les hispano-américains. Le gouverneur du Nouveau-Mexique, Bill Richardson, s'est prononcé pour Obama et a ainsi pu drainer une partie de ses électeurs. La jeune génération d'origine cubaine et nombreuse en Floride, est par ailleurs moins hostile aux démocrates que leurs parents et arrière-grands-parents.

Vincent Michelot précise :

« Des Hispaniques plutôt aisés, comme en Floride, frappés par la crise, ont été sensibles aux discours et promesses économiques de Barack Obama. »

Les femmes à 56%

Les femmes se sont déclarées favorables à Barack Obama tout au long de la campagne. Pour Denis Lacorne, le vote féminin détermine une élection. L'universitaire avance qu'en 2004, John Kerry a peut-être perdu à cause des « security mums », ces mères de famille un peu angoissées qui ont besoin d'un président « fort » pour les rassurer sur l'avenir de leur progéniture. Barack Obama serait donc rassurant. Il suffisait de voir les visages de ses électrices durant son discours de victoire.

L'Amérique inquiète pour son porte-monnaie

Barack Obama a mené une campagne attentive aux problèmes économiques grandissants de la classe moyenne : crédit, épargne, travail, santé, retraite… En s'attachant à dépasser tous les clivages pour s'adresser à tous. Pour Vincent Michelot :

« Depuis 1932, aucune élection américaine ne s'est déroulée au cœur d'une crise aussi grave. L'enjeu en matière d'économie a été énorme ! »

« La révolte des classes moyennes » a fait se tourner l'Amérique-oubliée-dont-les-médias-ne-parlent-pas vers le parti démocrate. Barack Obama est ainsi parvenu à rogner un peu sur l'électorat traditionnel du parti républicain.

George W. Bush

Il est le président américain le plus impopulaire depuis Truman en 1956. De son bilan, rien de positif ne semble avoir été retenu (sauf deux ou trois choses par Guillemette Faure). Son parti trinque.

Sa couleur de peau

Un sans-faute dans la communauté noire : près de 95% des électeurs afro-américains ont choisi Obama.

Mais en ne se posant jamais comme un représentant de la communauté noire, le démocrate a convaincu qu'il pouvait être le « président de tous les Américains » et non le porte-parole des Afros-américains. L'historien Jacques Portes va plus loin :

« Les Etats-Unis nous étonneront toujours oui ! Mais je pense que si Obama avait été un Noir du Sud des Etats-Unis, portant des revendications contre l'esclavage, il n'aurait pas eu ses chances. »

Historique, émouvante, réjouissante : l'entrée de Barack Obama à la Maison Blanche prouve que cette question n'était pas la plus importante. L'Amérique aurait donc changé ?

« Non, répond Vincent Michelot,l'Europe voit mal ce qui change aux Etats-Unis. Sur l'effet Bradley, on se trompait, le pays a changé depuis une vingtaine d'années ! L'enjeu était é-co-no-mi-que. »

(Source des chiffres : sondage national de sortie d'urnes sur un échantillon de 10 500 électeurs.)

4 commentaires sélectionnés

Portrait de Monk

De Monk

Musicien | 19H44 | 05/11/2008 | Permalien

Ce qui a fait gagner Obama c'est des moyens, une logistique et une exploitation de son potentiel absolument inégalés dans l'histoire politique américaine.

Il a assumé et joué jusqu'au bout son rôle de Candidat noir, il a eu une tactique inébranlable, pas de scandales politique majeurs, un vrai programme politique (non, obama n'est as juste un bel orateur), et surtout il a su séduire une Amérique qui demandait désespérément un peu d'air frais sur dix ans de politique Bush ;

Il a été le plus malin, le mieux conseillé, celui qui, le mieux su capter les aspirations de l'Amérique.

Contrairement à MacCain, qui lui a été éclaboussé par un nombre plus que suffisant de scandales, (et je ne parle pas de Sarah Palin, qui est l'épine dans le pied de MacCain), a prouvé son impulsivité, une négligence des problèmes économiques (aux débuts de la crise surtout) et écologiques…

Et sa victoire vous étonne ?

Moi oui.

Portrait de Canadien_volant

De Canadien_volant

Waterloo... Morne plaine | 17H50 | 06/11/2008 | Permalien

Ce qui a fait gagner Obama ?
-1- Le bilan de Bush (un peu) mais pas tant que cela : le niveau des votes complets ne renvoie pas les Républicains dans leur arrière-cour. Bush a fait voter les Démocrates, ce qui a compensé la mobilisation des chrétiens évangéliques constatée il y a 4 ans.
-2- La mauvaise campagne de McCain et le choix de sa VP qui envoyait un message clair : nous sommes une citadelle assiégée et nous devons tout faire pour maintenir notre style de vie (forages pétroliers, diminution des taxes…) sans tenir compte de ce qui se passe dehors. Le discours de fin de McCain a révélé la vraie personne : un homme sincère et d'une haute tenue morale. Quel dommage -pour lui- qu'il ne soit pas parvenu à faire passer cette image ; mais il fallait sans doute rassurer le bloc républicain.
-3- Le travail et l'organisation d'Obama. Quelqu'un qui sait si bien planifier, organiser et s'entourer a de sérieux atouts pour le job qui l'attend.
-4- le charisme d'Obama : pour ceux qui ont la possibilité de suivre ses discours en VO, il est difficile de ne pas avoir le frisson. C'est un orateur hors-pair.
-5- le discours et la vision d'Obama. Il s'est fait au contact des gens, il a une femme exceptionnelle qui lui a maintenu les pieds sur terre. Il a une vraie vision politique de l'Amérique et du monde (on est d'accord ou pas). Il a également un vrai programme. Alors, il va sans doute demander à des Démocrates et Républicains de venir gouverner avec lui : est-ce hypocrisie ou désir de faire collaborer tout le monde ? (d'autant qu'il ne faut pas oublier que Démocrates et Républicains ne sont pas si différents sur de nombreux points).

Alors, Obamania ? … Les USA sont un pays étonnant avec une résistance et une énergie qu'ils semblaient avoir perdues. On a rarement idée en Europe de la difficulté de la vie de beaucoup de gens. Si quelqu'un tel qu'Obama parvient à remettre la machine sociale en route, ils pourraient en surprendre beaucoup. L'enthousiasme des Américains doit sans doute être jugé à cet espoir : pas celui du sauveur mais celui du pilote qui remet le navire dans l'axe et obtient de chacun qu'il rame en cadence.
On peut ne pas le croire : réalisme ou cynisme ?
On peut aussi l'espérer : montrer qu'une société peut faire avancer les choses par la collaboration plutôt que par la compétition n'est pas un vain projet. Et cela permet de croire de nouveau en la chose politique. Un peu d'utopie ne peut pas faire de mal.

Ceci étant dit, Obama va s'occuper des USA en premier et tenter de leur redonner le leadership. Si l'Europe (et la France) se perd(ent) dans des discussions stériles sans vision politique, elle verra juste passer le train.

Pour conclure, l'élection d'Obama semble une très bonne chose qui a fait sauter des verrous dans un pays qui attendait un déclic. Le slogan « yes we can » est un des meilleurs. « Nous“* n'avons pas intérêt en France à ce qu'Obama réussisse son pari car une Amérique forte sera la mort de l'Europe comme entité politique, mais il n'attend pas notre avis…
* Je ne vis pas en France

Portrait de stephanemot

De stephanemot

Author & Chief AtoZ Officer | 00H36 | 06/11/2008 | Permalien

pour moi le plus beau chiffre c'est les 43% de blancs, un score comparable aux candidats democrates precedents et meme meilleur que pas mal d'entre eux.

l'Amerique est de nouveau un grand pays :
http://e-blogules.blogspot.com/2008/11/america-is-great-country.html

Portrait de kessy007

De kessy007

kessy007.blogspace.fr | 18H05 | 06/11/2008 | Permalien

L'intelligence de Barack a été de ne pas tomber dans les travers raciaux. Il a tout fait pour défendre les américains sans faire une distinction de provenance ou de couleur de peau. Les médias français ont fait montre de leur nullité en matière de traitement de la question raciale au cours de ces élections. Ils n'avaient de cesse d'interviewer des noirs et parler de la question noire comme cela était l'enjeux du vote américain. Les enjeux était économique je le concède à l'auteur de cet article mais pas seulement. L'enjeu était le vivre ensemble unis contrairement aux élections français où Sarkozy a prôné pendant toute sa campagne la division et l'élargissement du gap entre les riches et les pauvres et ce, sans vergogne. Les élections américaines se sont gagnées sur la volonté du peuple de ce pays d'être de nouveau aimé par le monde et de sortir de conflit ridicule fomenté pour des raisons ridicule et tuant la jeunesse de ce pays. C'est une ouverture au monde, un cri d'amour des américains : « aimez nous ! ! ». Ce pays s'est construit sur l'immigration depuis 500ans.

Les Américains se sont ouverts au monde avec cette crise mais la tendance est visible depuis une dizaine d'année. Ils ont observé les autres et modifié leur mentalité sinon nul besoin de vous dire qu'il n'aurait pas élu le candidat démocrate.

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