« Le jour où Barack Obama est devenu noir » n'existe pas

Cette semaine, Le Monde 2 consacre un article titré « Le jour où Obama est devenu noir » au « moment charnière » où Obama prend conscience de sa couleur de peau :
« Et puis un jour, dans Life, Barack tomba sur la photo d'un Noir qui avait essayé de changer de peau. “Je sais”, écrit-il, “que la lecture de cet article a été pour moi une attaque en forme d'embuscade. […] Il y avait un ennemi caché quelque part, un ennemi qui pouvait m'atteindre sans que personne le sache, pas même moi.”
Il poursuit : “En rentrant chez moi, je me rendis dans la salle de bains et me plantai devant la glace. Tout était là, en place, intact, j'étais le même que d'habitude. Est-ce que j'avais quelque chose d'anormal ?
Mais si j'étais normal, l'autre possibilité ne me faisait pas moins peur, la perspective que les adultes qui m'entouraient vivaient dans un monde de fous. […] Mon regard sur le monde avait été modifié, et ce, de manière définitive.'”
Problème : cet article de Life n'existe pas.
Une affabulation d'enfant dont il s'est convaincu ?
C'est le Chicago Tribune qui s'en est aperçu au cours d'une longue enquête sur la jeunesse du candidat.
Pas de trace dans les archives de Life (ni d'autres magazines) d'un article racontant les efforts d'un Noir pour se blanchir à l'aide de produits chimiques, comme il le raconte dans ses mémoires.
L'anecdote (ça peut être une simple affabulation d'enfant à laquelle il a cru) semble, selon le Chicago Tribune, rentrer dans un schéma d'écriture de sa biographie “Les Rêves de nos pères”, “en exagérant ses luttes sur les questions raciales, ou en éludant les plus douloureux moments de sa vie privée”.
Tout comme le personnage du jeune copain noir en colère qui éveillait Obama aux injustices raciales semble avoir été exagéré selon l'intéressé. Les conversations que les deux garçons avaient ne portaient pas sur les questions de race, raconte t-il aujourd'hui au Chicago Tribune, mais sur le sentiment d'abandon d'Obama par ses parents (son père a quitté le foyer familial quand il avait 2 ans, sa mère, restée en Indonésie quelques années après son remariage, le confie à ses grands-parents).
Un sens aigu du “storytelling”
Ce n'est pas le premier détail autobiographique sur lequel Barack Obama semble avoir pris quelques libertés.
On l'a entendu en campagne en Alabama mentionner des événements de l'histoire des droits civiques ayant influencé sa naissance… quand il était né quatre ans avant lesdits événements.
Il remercie la famille Kennedy parce que c'est grâce à des vols instaurés entre le Kenya et les Etats-Unis par le président John F. Kennedy que son père a pu venir du Kenya aux Etats-Unis (les vols ont eu lieu alors que son père était déjà aux Etats-Unis).
Pendant la campagne, il a aussi dû faire marche arrière sur l'idée que son oncle ait participé à la libération d'Auschwitz… camp de concentration libéré par les soviétiques (son grand-oncle a participé à la libération d'un autre camp).
Ce ne sont peut-être pas des petits mensonges. Barack Obama a certainement pu découvrir de façon brutale son identité d'homme noir. Peut-être que l'histoire familiale a été racontée ainsi, ou qu'il a voulu se convaincre de ces détails. Mais cela semble montrer en tout cas qu'il a un sens aigu du “storytelling”…
► A lire aussi : Etats-Unis : pourquoi Barack Obama est-il noir ?
Illustration : photomontages de Barack Obama. L'original est au centre (DR).
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De Homere
nc | 05H43 | 02/11/2008 |
Noir ? Blanc ? … et pourquoi pas metis, simplement et veritablement, comme ma fille. Serait temps de passer a autre chose… Il me semble que l'Amerique, si elle elit Obama en novembre, elira un president metis, pas noir, pas blanc, et c'est tres bien comme ca.
De Alex Engwete
Consultant | 07H25 | 02/11/2008 |
Trois remarques :
1) Le « je » autobiographique est comme le « je est un autre » de Rimbaud. En voulant se narrer soi-même, on se fait nécessairement personnage fictionnel mis en jeu dans un « chronotope » qui suppose la mobilisation de tout le dispositif d'une narration fictionnelle. On est donc ici dans un territoire où les frontières entre le réel et l'onirique sont nécessairement floues. C'est la norme de l'écriture autobiographique depuis Saint Augustin et ses « Confessions » ! Pour contourner ce travers, Régis Debray, dans ses textes autobiographiques, a inventé le dispositif qu'il appelle « hétérobiographie » : au lieu de se raconter par le menu détail, il brosse le tableau d'une section de sa génération dans lequel il espère se reconnaître !
2) Si l'on n'a pas trouvé d'articles précis dans le magazine « Life » sur ces produits d'éclaircissement de la peau, cela ne veut point dire qu'on n'en trouverait pas mentionnés dans d'autres magazines. Ces produits cosmétiques à base d'hydroquinone ont fait et continuent à faire tant de ravages dermatologiques parmi certains Noirs — surtout parmi les femmes noires tant d'Afrique que de la diaspora — qu'ils sont aujourd'hui interdits avec des peines et des amendes assez lourdes encourues pour leur commercialisation. Certaines rumeurs prétendent d'ailleurs que Michael Jackson se les applique pour « s'éclaircir » la peau. Il est donc possible qu'Obama soit tombé sur un article documentant l'utilisation de ces produits dangereux dans un quelconque magazine.
3) Obama a commis une erreur comme peut en commettre n'importe qui en rapportant l'anecdote de son grand-oncle, Charlie Payne (présenté lors du discours d'acceptation d'Obama à Denver), qui a effectivement participé, avec ses camarades de la 89ème « Infantry Division », à la libération du Camp d'Ohrdruf, une subdivision du Camp de Buchenwald, le 4 avril 1945 !
Voici une photo récente de Charlie Payne :