
Pourquoi c'est si compliqué d'élire un président américain
Le 4 novembre, le candidat élu ne sera pas forcément celui qui aura obtenu le plus de voix. Un héritage de l'histoire américaine.

Un conseil : ne déduisez rien des six points d'avance de Barack Obama sur John McCain dans les sondages nationaux, on ne peut rien faire de ce chiffre. Al Gore se souvient que gagner le plus grand nombre de suffrages en 2000 ne l'a mené nulle part.
Celui qui remportera l'élection du 4 novembre doit gagner 270 grands électeurs, attribués Etat par Etat, selon une cuisine compliquée rappelée tous les quatre ans.
Les pères fondateurs n'ont pas voulu un suffrage universel direct
Dans son excellent livre « Aux sources de l'Amérique », Corine Lesnes, correspondante du Monde à Washington, revient sur l'origine du système électoral. Elle note qu'en définissant les institutions politiques à la fin du XVIIIe siècle, les pères fondateurs « ne croyaient pas que la voix du peuple était infaillible ».
Ils n'ont pas cherché à créer une démocratie (le mot démocratie n'apparaît ni dans la déclaration d'indépendance, ni dans la constitution) mais se sont méfié de toutes les concentrations de pouvoir et ont établi des compromis entre Nord et Sud, entre petits et grands Etats.
« L'égalité n'est pas le principe fondamental , écrit Corine Lesnes : c'est “ l'équité ” qui fonde le système. En tranchant pour un système de suffrage universel indirect, “ ils ont décidé que les petits Etats auraient une représentation plus importante que celle que la démographie devrait leur donner. ”
“ Avec 37 millions d'habitants, la Californie désigne cinquante-cinq grands électeurs, soit un pour 673 000 habitants. Avec 500 000 habitants, le Wyoming, le plus petit Etat, a droit à trois grands électeurs, soit un pour 160 000 personnes. ”
Inutile de faire campagne en Californie, l'Etat le plus peuplé
Les Etats décident de la façon dont ils désignent leurs grands électeurs. Dans la plupart d'entre eux, c'est la règle du “ winner takes all ” : le candidat qui obtient le plus de voix dans un Etat emporte l'ensemble de ses grands électeurs.
Autrement dit, gagner la Californie pour un démocrate avec 80% des suffrages plutôt que 60% ne lui offrira pas un grand délégué supplémentaire. Les candidats concentrent donc leurs efforts sur les Etats les plus disputés, les swing states .
C'est la raison pour laquelle certains Etats sont inondés de publicité et ratissés par les candidats (vous pouvez retrouver leurs déplacements sur cette carte) tandis que d'autres sont complètement ignorés.
Regardez cette fascinante carte des déplacements des candidats établie par le New York Times, depuis l'entrée en campagne et on se demande pourquoi on ne parle pas plutôt de l'élection du président de l'Iowa.
Plutôt que les sondages nationaux, les analystes politiques préfèrent suivre les sondages Etat par Etat.
Vous pouvez d'ailleurs retrouver une magnifique carte des derniers sondages Etat par Etat et institut par institut établie par RealClearPolitics.
Il est même possible de comparer les derniers sondages à la façon dont ces Etats ont voté lors des dernières élections. La carte du scrutin de 2004 est surprenante : le rouge (républicain) y domine massivement. Pourtant, il aurait suffi que la Floride ou l'Ohio basculent dans le camp des bleus (démocrate) pour que Kerry gagne l'élection…
Le Washington Post a une carte interactive qui vous permet de tester toutes les combinaisons possibles pour qu'un candidat rassemble les 270 grands électeurs qui peuvent le faire gagner.
La partie ne se joue pas qu'entre Obama et McCain. Dans certains Etats, des “ petits ” candidats se présentent (la liste des candidats proposés n'est pas la même dans chaque Etat, puisque chaque Etat définit des conditions différentes pour qui veut se présenter).
Par exemple, on peut se demander si la candidature du libertarien (la droite antigouvernementale) Ron Paul dans le Montana, un Etat traditionnellement “ rouge ” (républicain), chipera assez de voix à McCain pour permettre à Barack Obama de rafler la mise dans cet Etat.
Les Etats-Unis pourraient-ils abandonner ce système des grands électeurs ?
Trois Américains sur quatre sont favorables à une élection au suffrage universel direct. Mais, écrit Corine Lesnes :
“ Pour changer le système, il faudrait un amendement constitutionnel, donc une majorité de deux tiers au Congrès, et la ratification de trois quarts des Etats, ce qui a peu de chances de se produire ”.
Après le foutoir du scrutin de 2000 et l'élection de George Bush malgré la victoire d'Al Gore, le système du collège électoral a été vivement remis en cause. Au scrutin suivant en 2004, le Colorado proposait par référendum à ses électeurs d'affecter les grands électeurs à la proportionnelle. La proposition a été rejetée.
Pour les Etats les plus disputés, renoncer au “ winner takes all ” et au collège électoral, c'est aussi abandonner les avantages politiques que vous valent d'être courtisé pendant la campagne (les candidats par exemple promettent de pousser les biocarburants, alors que plusieurs Etats céréaliers du Midwest comptent parmi les “ swing states ”, si la Floride n'était pas un swing state, on peut parier que l'embargo contre Cuba aurait été levé depuis longtemps).
Une nouvelle idée fait son chemin, nous apprend Corine Lesnes : le National Popular Vote, qui consisterait pour les Etats à attribuer automatiquement leurs grands électeurs au candidat arrivé en tête au plan national. La démarche, astucieuse, permet de changer le système pas à pas, sans amender la constitution fédérale. Le principe a déjà été adopté par quatre Etats à la suite du Maryland en 2007.
► Aux sources de l'Amérique, Les enfants de Washington face à leur histoire de Corine Lesnes - éd. Buchet-Chastel - 211p., 18€.
► Rectifié le 29 octobre à 12h L'Etat le plus visité est l'Iowa (à cause des primaires) et non l'Ohio.
Photo : Les portraits des présidents George Washington, Thomas Jefferson, Theodore
Roosevelt et Abraham Lincoln sur le mont Rushmore, dans le Dakota du Sud (DR).
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De Thomas GREDAT
| 19H36 | 28/10/2008 |
Où il était important de rappeler que, malgré ce que serinent depuis quelques semaines des media sous le charme du charismatique candidat démocrate, et qui prennent leurs désirs pour des réalités, Barack Obama n'a pas encore course gagnée. Il ne faut pas surestimer la volonté de changement des Grands Electeurs.
Je me suis toujours demandé d'où venait ce système des Grands Electeurs. Merci Guillemette !
De Alexander Doria
étudiant | 20H32 | 28/10/2008 |
D'où vient l'institution présidentielle américaine. Elle est issu en fait d'un compromis entre trois écueils :
— La crainte d'une nouvelle monarchie, qui vienne se substituer à l'ancienne domination anglaise. D'où une volonté de contenir au maximum l'exécutif. De plus, les États tiennent à leur autonomie et ne veulent qu'une Union souple.
— En même temps, le caractère inapplicable, pour un aussi vaste et divers territoire, d'appliquer les recettes de la démocratie cooptée à l'antique. En effet, le congrès installé en 1776, baignait dans un flou juridique total (sans raison apparente, chaque État avait un nombre de délégué s'étendant de 2 à 7), et s'avéra incapable de gérer correctement la guerre contre la puissance coloniale, qui ne put être gagnée que grâce à la fougue de certains patriotes, et l'appoint de l'armée française. Qui plus est, une fois la guerre close, les USA connaissent une grave crise économique qui rend d'autant plus nécessaire la présence d'un leadership.
— Enfin, le rejet par la classe politique, composée dans sa grande majorité d'aristocrates virginiens, de la « mobcracy », ou du gouvernement de la foule. Le modèle de la première démocratie moderne n'est pas tant Athènes, en effet, que Sparte ou Rome : soit donc des Républiques qui sachent contourner à la fois la domination des tyrans et la tyrannie du peuple.
De fait l'institution présidentielle n'est nullement au départ destinée à être l'émanation de la vox populi. Elle n'est qu'un rouage, parmi d'autre de la démocratie américaine, dont l'action est surtout limitée dans la constitution aux affaires extérieures et à la gestion de la guerre. Le scrutin de son élection est décidé par les États, qui recourent dans la plupart des cas au suffrage censitaire. De fait, à la fois pour éviter de donner une trop grande légitimité au chef de l'État, et pour ne pas être victime de la mobcracy, les virginiens vont élaborer un système de grand électeurs, sorte de sas entre le peuple et son élu. On reproduit ainsi le modèle des oligarchies à l'antique : haine du monarque et crainte des tribuns se conjuguent dans cette Respublica virginienne.
Tout va changer avec l'évolution de l'idée démocratique au cours du XIXe siècle : le Suffrage Universel se généralise et devient la norme, tandis que le président croit en importance (Lincoln étant le premier cas d'un « président américain » au sens actuel du terme : exception faite de Jefferson et de Smith, tous ses prédécesseurs sont des fonctionnaires falots). Aussi ce système de grand électeur qui avait son sens autrefois, où les USA étaient une république romaine, qui avait pour légitimité non pas le peuple mais la Raison (nécessité d'une distanciation), a-t-il perdu tout sens aujourd'hui. Il est grand temps en effet de mettre fin à cette institution obsolète, auxquels seuls les notables des États sont peut-être encore attachés.
De N.Ivanov
voix de la Transpoutpanie | 20H50 | 28/10/2008 |
Le suffrage universel pose de nombreux problèmes aux états-unis comme ailleurs. La question des grands électeurs, par exemple, que pose Guillemette est très intéressante. Comme le relève l'article, les grands électeurs , ce système indirect, ne tient pas uniquement compte de la démographie.
Pourtant le principe démocratique est (passons sur les inégalités antiques) hérité de Hobbes. La souveraineté est le fruit de la conjonction de toutes les parts de souveraineté en un seul être, sensé les représenter. J'entends : tout citoyen est souverain en démocratie, mais délègue sa part de souveraineté à une entité ( individu ou groupe), par son vote ; c'est le Léviathan. Monstre sacré, censé incarner la volonté globale plus que commune, le Leviathan n'a que faire des opinions individuelles, il les transcende, (c'est à dire les ignore, quand il ne s'agit pas de ses proches). Ce principe n'est pas respecté en théorie aux états-unis, mais n'est respecté nulle part dans les faits. Les promesses ne sont que rarement tenues, les lobbies corrompent ce jeu théorique, et les citoyens, quand ils sont intéressés, sont intoxiqués. Je n'ai pas la solution, mais le Leviathan, respecté en théorie ou pas, ne me satisfait pas.
De Jool H
MC | 00H51 | 29/10/2008 |
Quelques remarques :
La différence du nombre de représentants n'est pas vraiment un signe de manquement démocratique. En tout cas il existe aussi en France pour les législatives : la 2e circonscription de Lozère compte 34 400 habitants, alors que la 5e du Val d'Oise en compte 188 134. Les petits départements sont donc aussi sur-représentés par rapport à leur poids démographique. Et avec un rapport de 5 contre 1, soit pire encore que Californie/Wyoming.
Ensuite il faut avoir les yeux de la foi pour voir un président de l'Ohio dans la carte des déplacements des candidats. C'est juste représentatif des centres urbains aux US, en enlevant la Californie et la Texas qui sont déjà acquis.
Enfin la carte de 2004 n'a rien de surprenante, Bush avait gagné les vastes états ruraux avec une faible densité de population, tandis que Kerry gagnait les états à plus forte densités. Forcément sur une carte le rouge des républicains domine. Le rouge dominera probablement aussi la carte de 2008 malgré la victoire d'Obama. A moins qu'il ne gagne de facon écrasante, et c'est tout ce qu'on lui souhaite. L'excellent site http://www.fivethirtyeight.com/ évalue la probabilité d'une victoire de McCain à moins de 4%.
De Lowestone
Doctorant | 11H42 | 29/10/2008 |
Tout à fait, il y a une erreur d'analyse dans le texte.
L'état le plus visité est l'Iowa ce qui s'explique par le fait qu'il était le premier état à organiser les primaires. Les autres états qui se démarquent sur cette carte sont d'ailleurs le New Hampshire, la Caroline du Sud et la Floride qui étaient également tous les trois parmi les premiers à organiser les primaires.
Conclusion, cette carte des déplacements montre surtout l'importance des primaires et la concentration des déplacements sur les premiers états à voter. Ce sont ces états qui éliminent la majorité des candidats et donnent ainsi l'orientation de toute la campagne des primaires.