03/10/2008 à 13h47

Un match nul, c'est une grande victoire pour Sarah Palin !

Guillemette Faure | Journaliste

Sarah Palin – Joe Biden ? Deux gaffeurs en perspective, ça promettait un joli spectacle. Sarah Palin allait-elle être au niveau de sa caricature, incapable de comprendre quoi que ce soit, et promettre de comprendre la politique étrangère parce que de sa fenêtre d’Alaska on voit la Russie ? Joe Biden allait-il réaffirmer que Hillary Clinton aurait été un meilleur choix de vice-présidente ? Une des boulettes auxquelles il a habitué les électeurs américains.

Rue89 a demandé à ses amis américains de vous faire partager leurs sagaces observations : Justin Vaïsse, chercheur à la Brookings Institution et blogueur sur Rue89, Dick Howard, professeur de philosophie politique, Armelle Vincent, journaliste à Los Angeles et blogueuse pour Rue89, et Emmanuelle Richard, journaliste à Washington.

Les colistiers de McCain et Obama ont bien masqué leurs faiblesses

D’abord côté Joe Biden... Justin Vaisse a relevé ses pare-feux internes :

« Biden a tellement internalisé la nécessité de ne pas parler trop longtemps (c’est un bavard invétéré) qu’au bout d’une minute trente, immanquablement, il s’interrompait lui-même d’un ’My point is…’ ou ’Bottom line : …’ pour se résumer. Et on lui a tellement dit de ne pas manquer de respect à Sarah Palin qu’il insistait pour se reprendre à chaque fois qu’il oubliait de mentionner son titre de gouveneur. »

Résultat :

« Biden a été impeccable, très présidentiel, très sûr tout en restant courtois, parfois ému (mais pas de façon trop artificielle), sachant attaquer son ’ami John’, vraiment très pro. »

Même victoire personnelle côté Sarah Palin. Justin Vaïsse estime qu’elle « a renversé l’impression désastreuse des derniers jours et qu’elle a su masquer ses faiblesses habilement » :

« Elle avait tellement bachoté qu’elle se sentait obligée de commencer ses dissertations par quelque chose comme ’Bien sûr je sais qu’il y a des sunnites et des chiites…’, façon de rappeler, mine de rien, qu’elle savait faire la différence (ça n’avait rien d’évident, après ses prestations de cette semaine, rappelons-le). »

C’est aussi pour ça qu’elle s’en est bien sortie : parce que la barre était placée si bas. C’est l’avis d’Armelle Vincent, qui suivait le débat dans un bar de Californie :

« Au bout de 5 minutes, j’ai compris que sa performance serait bien meilleure que ce qu’on attendait d’elle après les interviews avec Katie Couric. »

Même impression pour Emmanuelle Richard, qui suivait le débat à Washington :

« Bien sûr, elle n’a pas répondu aux questions, ou a régurgité des réponses toutes prêtes bien mémorisées. Elle est restée vague sur les projets de McCain mais n’a pas non plus fait de grosse gaffe tout en faisant du charme à la caméra. »

Un numéro de charme d’une ancienne journaliste habituée à la télé

D’après Justin Vaïsse, « le spectacle était plutôt du côté de Diane chasseresse. D’abord elle avait un sourire permanent, les pommettes toujours scotchées près des oreilles à la Ségolène, même quand il ne fallait pas, quand le sujet était grave ». Pour Emmanuelle Richard :

« On voit qu’elle a une expérience de journaliste de télé mais McCain aussi prend soin de parler aux Américains en regardant la caméra, contrairement à Obama. Quand elle lance ses oeillades, trémousse du nez comme Samantha dans ’Ma Sorcière Bien aimée’ c’est Tina Fey tout craché dans le sketch de Saturday Night Live : prise en porte-à-faux, de plus en plus adorable. »

Le format du débat permettait toutes les esquives

Peut-on vraiment parler de débat ? Gwenn Ifill, la modératrice, lançait des questions pour lesquelles les deux aspirants vice-présidents avaient 90 secondes pour répondre, et sans toujours se soucier de la question.

Un format déterminé grâce aux pressions des républicains, raconte Dick Howard. Donc pour lui, pas de surprise si Sarah Palin s’en est bien sorti : « 90 secondes, ça fait environ 1000 signes tapés à la machine... et pas de réponse, pas de vrai débat. »

Joe Biden à l’attaque

La stratégie de Joe Biden consistait à attaquer Bush-McCain, note Dick Howard, tandis que Sarah Palin se défendait en s’assimilant a McCain (sur le thème : un duo de rebelles). Howard l’a trouvée forte au début :

« En disant vous critiquez le passé, nous nous préoccupons de l’avenir (Biden ne disait pas grande chose sur ses projets d’avenir... le format aidant cette esquive). Comme il ne pouvait (ne voulait ?) pas répondre, elle a marqué un point. »

Joe Biden s’est attaqué au statut de maverick (rebelle) de McCain, réclamant de voir les différences de politique entre George Bush et ce dernier. D’après Dick Howard, il a fait mouche sur plusieurs attaques : « Par exemple quand il a dit que Cheney était le plus dangereux des vices-présidents dans l’histoire américaine ! »

Ou lorsque Palin a accusé Obama d’être prêt à discuter avec des dictacteurs, « Biden a fait remarquer que McCain avait declaré qu’il refusait de dialoguer avec le gouvernement espagnol, tout le monde a ri », a enregistré Armelle Vincent dans son bar de Los Angeles.

Sarah Palin répond en figure de proue de l’Amérique profonde

Justin Vaisse a vu Sarah Palin faire « appel à son électorat blanc populaire et nationaliste (tous les clichés éculés de “America the beautiful” étaient là) » :

« Surtout, ce qui était frappant, c’est qu’elle se caricaturait elle-même, elle forçait le trait de la ’country gal’ (la “fille du terroir”), avec des clins d’œil, des exagérations d’accent, des clichés (’Joe Sixpack’, le cousin américain du bidochon), presque comme si elle avait besoin de simuler. »

Emmanuelle Richard a elle aussi trouvé l’accent de Palin un peu forcé « presque caricatural comme un personnage de feuilleton des années 50, genre ’I Love Lucy’. »

Dick Howard aurait voulu :

« Entendre Joe Biden dire à cette ’hockey mom’ (mère de famille qui emmène les enfants au hockey, ndlr) que gouverner les Etats-Unis est peut-être plus difficile qu’être maire de Wassila ! Mais cela aurait été sans doute perçu comme condescendant. »

Mais surprise, dans cette guerre que Palin voulait entre l’Amérique des petites villes (la sienne) et les politiciens élitistes de la côte Est (comme Biden), le second a su être un Américain comme les autres :

« Elle a martelé qu’elle était une mère de famille typique, il y a répondu en rappelant qu’il avait perdu sa femme, élevé ses fils seul… Il est devenu ému, sa voix hésitait. Coup d’humanisation donc. »

Palin rappelait dès qu’elle le pouvait qu’elle venait d’Alaska, « Etat riche en énergie », comme si elle allait apporter des camions citernes d’essence à Washington. Dans un débat qui méritait à peine son nom, Biden parlait couverture médicale quand il le pouvait, Palin répondait : les démocrates augmentent nos impôts.

Sur le fond, il n’y a guère que sur la guerre en Irak (on l’aurait presque oubliée dans la campagne) que les candidats ont affiché des nettes différences, Biden promettant, tapant du poing sur son pupitre, de sortir l’Amérique de la guerre, tandis que Palin l’accusait de « se rendre avec un drapeau blanc ». Justin Vaïsse :

« Au final, si le débat avait un côté bergsonien, il avait aussi un côté Beckett, un côté théâtre de l’asburde. Pour une raison simple : tout le pan financier de l’économie américaine est en train de s’écrouler, la crise du crédit grandit de jour en jour, on passe par un trou d’air béant dont personne ne peut assurer qu’il ne va pas déboucher sur une récession longue et peut-être sur une dépression, mais de tout cela, pas un mot dans le débat des vice-présidents. En cela aussi, c’était de la mécanique (rassurante) plaquée sur du vivant. Mais ça ne faisait pas rire. »

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  • Stump
    Stump
    Etudiant
    • Posté à 15h50 le 03/10/2008
    • Internaute 49938
      Etudiant

    J’ai vu le debat en direct hier et le spectacle etait vraiment affligeant, la rien de trop nouveau donc (au fond ils ne font que tracer la route de ce qui va bientot se faire en France), mais vraiment le plus insupportable c’est les mots d’ordres journalistiques.
    Le debat etait franchement sans interet, aucun, il n’etait qu’un pretexte a ce que les collistiers aient un temps d’antenne libre pour faire du spam, que Biden remplisse sont contrat en repetant au moins 2 fois par minutes « change » et Palin de repeter au mois 10 fois par minutes « we are sooo mavericks ». Pathetique.

    Biden avait effectivement l’air de se retenir de dire une betise en permanence, peu charismatique, regard de deterre, Palin vraiment nulle, on pourrait ressortir les commentaires d’Elkabbach aux guignols de l’info pour elle, lecture intempestive de ses fiches, hesitations, sourir force quand elle repete par coeur, les rares moments ou elle parle de fond elle avait l’air d’aller pleurer...

    Mais bon donc puisque tout ca etait prevu par les medias, on va dire que c’est un match nul.. on se refuse de donner une analyse avant les sondages surtout (cf debat Obama/MacCain, on depart match nul, une semaine plus tard, apres les sondages favorables on dit qu’Obama avait domine...). Exite donc le fait que Palin n’ait repondu a rien, alors qu’au moins on admettra que Biden ait essaye de donner quelques reponses (pour ceux qui n’ont aps suivi, un bon analyste americain il separe le fond (quand y en a) de la forme et ne garde que la forme).

    Mediocrite totale de la forme donc, mais le fond inexistant. Ca fait peur pour la plus-grande-democratie-du-monde.

  • Venezuela
    Venezuela
    vit aux Pays-Bas
    • Posté à 16h09 le 03/10/2008
    • Internaute 114
      vit aux Pays-Bas

    Je n’ai pas du voir la même chose qu’eux ! D’après ce que j’ai compris, la question était « est-elle qualifíée pour devenir présidente ? “(sachant que plusieurs VP sont devenus président)et la réponse est un ‘non’ franc et massif.

    ‘She answered like that next-door-neighbor hockey mom who just happens to be running for vice president’.

  • Alex Engwete
    Alex Engwete
    Consultant
    • Posté à 16h47 le 03/10/2008
    • Internaute 45440
      Consultant

    Il y a gaffe et gaffe. Les gaffes de Biden sont celles d’un homme intelligent qui s’oublie parfois dans l’illustration de ses arguments. Les gaffes de Palin sont tout simplement celles d’une idiote qui n’a pas la moindre idée de ce dont elle parle. Au fait, Palin a fait une mini-gaffe, en confondant le nom du commandant des troupes américaines en Afghanistan—le Général McKiernan—avec celui de « McClellan », général des forces unionistes lors de la Guerre de Sécession ! Qui plus est, les premiers sondages d’opinion après le débat donnent Biden gagnant avec 56% contre 36% pour Palin (sondage de CNN).
    Pour enrichir le florilège ci-dessus, voici la traduction de l’évaluation du débat par le « New York Times » dans son éditorial de ce matin :
    « Mme Palin n’est jamais allée au-delà des sujets de conversation [de la campagne McCain] en 90 minutes, essentiellement répétant des clichés et des attaques éculés et refusant énergiquement de répondre à de bien nombreuses questions.
     » Le Sénateur Biden a fait mieux, évitant ses propres gaffes célèbres, tout en démontrant une claire maîtrise du tout et des détails. Il a laissé Mme Palin bien loin derrière lui sur la plupart des questions, particulièrement sur la politique étrangère et la sécurité nationale, où elle semblait totalement perdue. C’était à ces moments que son manque d’expérience—deux mandats comme maire d’une petite banlieue d’Anchorage et moins de deux ans comme gouverneur—était douloureusement évident.
     » (…)
     » On peut arguer (et ses supporters le feront) que Mme Palin est une nouvelle venue et ne peut pas être censée savoir tous les détails spécialisés, que ce qui compte est l’image qu’elle projette. Sauf que toute personne qui se présente pour le poste de vice-président en ces temps très dangereux doit avoir une connaissance détaillée.
     » (…)
     » Au final, le débat n’a pas changé la vérité essentielle sur la candidature de Mme Palin : M. McCain a fait un choix extrêmement irresponsable qui a fait voler en éclats l’image qu’il s’était façonné d’un homme honnête, chevronné et expérimenté de principe et de discernement. C’était soit un acte de cynisme incroyable ou soit un jugement effroyablement mauvais ».

    Lien

  • organe_dhonneur
    • Posté à 17h01 le 03/10/2008
    • Internaute 12689

    Certes, c’était pas flamboyant, mais comme dit un lecteur de The Economist :

    « Biden a gagné au niveau du contenu, des connaissances, et en essayant au moins de répondre vraiment à quelques questions.
    Palin a gagné sur le plan des clins d’oeil, minaudages, petits sourires, apnées et des fautes de syntaxe.

    Quelles compétences il faut pour être vice-prez, déjà ? »

    (« in the df, 3/10, 10 : 36 »)

  • bilou.
    bilou.
    Prajñāpāramitā देवौ ऋषी तापसौ (...)
    • Posté à 17h04 le 03/10/2008
    • Internaute 21503
      Prajñāpāramitā देवौ ऋषी तापसौ (...)

    Avez vous note aussi le lapsus revelateur de Palin ? « Mc Cain is the one we need to leave, oops to lead ... »

  • Weekiwachee
    Weekiwachee
    Tallahassee
    • Posté à 21h56 le 03/10/2008
    • Internaute 956
      Tallahassee
  • MarcTibo
    MarcTibo
    « Change Can Happen », (...)
    • Posté à 22h10 le 03/10/2008
    • Internaute 36143
      « Change Can Happen », (...)

    Match nul ? Au moins sur ce point on ne pourra pas accuser Rue89 d’etre trop a gauche.
    Rivé devant mon téléviseur, je me suis rappelé une interview de Georges Marchais qui agacé par l’insistance du journaliste, lui retorqua : « vous venez avec vos questions, moi je viens avec mes réponses ».

    Plus serieusement, Palin avait pour plan d’attaquer sans relache la politique, le plan et les contradictions du ticket Biden-Obama et de ne s’aventurer que sur l’energie. Resultat ? Si elle a réussit a eviter de se couvrir encore une fois de ridicule, elle n’a que tres rarement répondu directement aux questions qui lui étaient posées, ce que Joe a à plusieurs reprises fait remarquer. Mais bon, on était prévenu.

    Plusieurs experts, avant le debat, ont tenu a expliquer que juger la performance de Palin lors de ce debat sur la base de ses precedentes interventions serait une erreure - sauf pour les républicains - car ces debats servent essentiellement a gagner les indécis, pas a renforcer les acquis, meme s’il existe toujours un risque d’effritement. Affirmer que Palin a fait match nul, c’est simplement avouer qu’on s’attendait au pire de sa part.

    Quant à Biden, il aura sans doute réussi à démontrer le peu de différence entre un McCain et un Bush. La seule chose que je lui reprocherais c’est de ne pas avoir reussi a tourner la menace que constitue ses desaccords et contradictions avec Obama en opportunité.

    Pour la petite histoire, CNN donne le débat à Biden sur la base de 611 personnes observées pendant le débat (51% contre 37%) mais surtout que 57% trouvait Biden plus intelligent contre 26% pour Palin (malgré ses lunettes et que les hommes la trouvent sexy, Guillemette) ... tous des sexistes a CNN !