Les vacances au Mexique ne sont plus ce qu'elles étaient

La perspective du Memorial Day commença à m'angoisser en avril, lorsque mon ex-mari me fit part de sa décision d'emmener nos enfants en Baja California pour le weekend prolongé de la fin du mois de mai, qui marque le début de l'été aux Etats-Unis. A 17, 15 et 12 ans, ils n'en auraient pas été à leur premier séjour au Mexique.

Leurs grand-parents ont grandi et se sont mariés à Morelia (état du Michoacan). Et s'ils choisirent d'émigrer à Los Angeles il y a cinquante ans, ils décidèrent de replanter leurs racines dans leur pays natal en construisant une maison en bord de plage, à quelques kilomètres au sud d'Ensenada, lorsque notre fille aînée avait deux ans.

Ce coin aride du Mexique n'est pas mon préféré. J'ai cependant appris à l'aimer. La maison trône au centre de Nueva Espana, lotissement privé sans prétention surveillé le jour par un vieux garde-jardinier courbé par les années de labeur et la nuit par un agent de police du commissariat local. Le paysage est dénué d'attraits. Les rues de Chapultepec, le village avoisinant, sont des pistes cahoteuses bordées de masures modestes jamais terminées avec les barres d'armature perçant leurs toits plats en béton.

Des « campesinos » burinés, mystérieusement enrichis du jour au lendemain

Il y a aussi quelques énormes demeures ostentatoires absurdement posées sur la poussière et dissimulées derrière de hauts murs surmontés de caméras. On imagine sans mal à qui elles appartiennent. Surtout qu'elles ont commencé à surgir de la caillasse à la fin des années 1990 et que leurs occupants n'ont pas l'apparence de chefs d'entreprises ou de professions libérales. Ils sont plutôt du genre « campesinos » burinés, mystérieusement enrichis du jour au lendemain. Les « federales » ont découvert plusieurs laboratoires de « cristal meth » (métaamphétamines) au cours des cinq dernières années.

Un samedi soir, une fusillade a éclaté en plein bal musette, dans le pauvre parc où quelques arbres maigrichons luttent pour leur survie au milieu des poulets et des chiens errants affamés. Trois morts, plusieurs blessés. Après leur crime, les tueurs sont partis en marchant, sans se presser, sûrs de leur impunité. On a appris plus tard qu'il s'agissait d'un règlement de compte entre narcos de petite envergure.

Il se trouve que j'étais à Chapultepec ce weekend-là. Le dimanche, je suis allée au village pour déjeuner et poser des questions. C'était l'été 2004 et ce genre d'incident était encore isolé dans les environs d'Ensenada (à Tijuana, la situation était déjà alarmante). On ne craignait pas trop la violence. A faible dose, elle faisait partie du folklore local. Les gens parlaient et racontaient. Ils n'étaient pas encore paralysés par la peur des représailles.

Toutes les occasions étaient bonnes pour échapper à l'aseptisation américaine

Pendant des années, j'ai ainsi passé mes vacances à Chapultepec, le plus souvent seule avec mes enfants. J'allais et venais de Los Angeles à Ensenada plusieurs fois par an. Thanksgiving, Noël, Pâques, l'été, toutes les occasions étaient bonnes pour échapper à l'aseptisation américaine. Chapultepec était à 100 kilomètres au sud de la frontière. La route Tijuana-Ensenada était alors encore sûre.

La plage de Nueva Espana n'était pas belle, avec ses blocs de béton disparates empilés pour empêcher les vagues de s'engouffrer dans les maisons par mauvais temps. Un trailer parc (terrain pour caravanes et mobile-homes) sur la gauche, un autre sur la droite pour vacanciers impécunieux. Chapultepec n'avait rien de glamour. C'est peut-être ça qui me plaisait tant. La couleur locale, les conversations au « taco stand », les courses à l'épicerie au sol de terre battue, la coupe de cheveux chez la coiffeuse peinturlurée, les bigoudis, les séchoirs des années 1940 et la télé en noir et blanc débitant des telenovelas, les Indiennes et leurs enfants parcourant inlassablement la plage pour vendre leur artisanat.

Déjà, la Basse Californie avait mauvaise réputation. Il y avait les histoires d'agents de police véreux qui arrêtaient les Américains pour leur soutirer de l'argent sous de faux prétextes. Combien de gringos avaient fini en prison pendant quelques heures ou même la nuit pour avoir refusé de payer ! Ça les terrifiait. Ils appelaient leur famille en Californie qui virait de l'argent pronto.

J'avais moi-même été arrêtée maintes fois sur la route. Toujours lorsque mon mari faisait le voyage avec moi. Nous transportions des planches de surf sur le toit de la voiture. Les policiers nous prenaient pour de bonnes proies, faciles à déplumer. Mais nous parlions espagnol et ça les déstabilisait immédiatement. Ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire et nous laissaient repartir sans collecter le dessous de table. Mais petit à petit, les choses se sont détériorées jusqu'à ce que l'idée que mes enfants prennent cette route tant parcourue me remplisse d'effroi. La suite demain….

12 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

  • Téléchargez votre photo sur votre page perso. Elle apparaitra à côté de vos réactions.
  • Merci de respecter la charte des commentaires, sans quoi nous nous réservons le droit de supprimer votre réaction.
  • Les commentaires sont fermés après quatre jours.
Portrait de anti_cons

De anti_cons

11H40 | 30/05/2008 | Permalien

Ca a toujours été comme ca ! ! !

Portrait de patrick du 14

De patrick du 14

toujours naze et qui cotises pas | 12H02 | 30/05/2008 | Permalien

bravo , christine

Portrait de TARPON

à patrick du 14 Portrait de patrick du 14 De TARPON

12H32 | 30/05/2008 | Permalien

OUais,on demande une suite.

Portrait de quetzal2012

De quetzal2012

enseignant précaire | 12H31 | 30/05/2008 | Permalien

C'est un très joli témoignage, merci !
Cependant, ce qui serait intéressant c'est que par la suite , on ne reste pas à la surface des choses, la situation qui se dégrade, la main-mise des narco-trafiquants sur toute la région, le risque pour les touristes américains de se faire dépouiller… OUI !

Mais il est important de rappeller que si la peur règne en maître à Tijuana, à Ciudad Juarez jusqu'à Chapultepec c'est d'abord et surtout le peuple mexicain qui en est victime et l'on connaît les liens qui unissent ces cartels et les autorités, de même que la désignation de faux coupables pour fermer rapidement les dossiers du même type que celui de ce bal tragique !

De plus, ce serait bien de parler du mur de la mort, ce mur frontalier entre le Mexique et les Etats-unis et de donner la parole aux petits paysans qui ne sont pas encore sous le joug de la loi du silence !

NB : Chapultepec signifie en Nahuatl : « Sommet des sauterelles » (Chapulines en espagnol), j'ai bien peur que ce soient maintenant les Blates du pouvoir et de la corruption qui dévorent votre terre originelle !
Amicalement

http://alternativealaconstipationdelapensee.blogspot.com

Portrait de dalun

De dalun

12H35 | 30/05/2008 | Permalien

j'attend la suite …

Portrait de ClaireChar

De ClaireChar

12H58 | 30/05/2008 | Permalien

allez voir « la zona » un film absolumment magnifique qui dénonce la corruption de la société mexicaine et ses conséquences
un des meilleurs films que j'ai vu depuis logtemps et qui a soulevé autant de questions

Portrait de steed1

De steed1

prosateur à mi-temps | 13H18 | 30/05/2008 | Permalien

on nage en plein dans le « traffic » de soderbergh. de très loin c'est passionnant, de près ça fou les jetons !
merci Armelle.

Portrait de Schrödinger

De Schrödinger

quark | 14H12 | 30/05/2008 | Permalien

Donc Manu Chao est un affabulateur quand il chante « Welcome to Tijuana » ? …

Salopard. Moi qui voulait demander ma nationalité mexicaine…

Portrait de léo solo

De léo solo

17H34 | 30/05/2008 | Permalien

A ce sujet
qui n'a pas lu
« 2666 »
de bolano
n'a rien lu

Portrait de fermtag

De fermtag

06H34 | 31/05/2008 | Permalien

On m'avait prévenu à l'agence de location de voitures :

- Si vous renversez quelqu'un, ne vous arrêtez surtout pas : ça à 99% de chance pour être un guet-tapant. Oubliez vos habitudes citoyennes pour votre sécurité)

- N'appelez JAMAIS la police

C'était déjà comme ça il y a vingt ans…

Portrait de parousnik

De parousnik

20H30 | 31/05/2008 | Permalien

Bush, Cheney et Cie accusés de crimes de guerre dans un dossier du FBI….

Portrait de Endirectdesiles

De Endirectdesiles

freelance | 04H01 | 04/06/2008 | Permalien

En 1997, un beau hasard de la vie m'a conduite à Manzanillo. Coup de foudre pour un pays magnifique., je n'avais pas passé l'immigration que j'étais en amour avec le Mexique.
Quelques mois plus tard, je découvrais la Baja California Sur. San Jose del Cabo, vieille ville coloniale, et aussi Cabo San Lucas, fief des fêtards américains. Entre les deux, un « corridor » de terrains de golf, tous plus luxueux les uns que les autres. Fait sur mesure pour les riches Américains de Californie, qui ont transformé la péninsule en un terrain de jeu fait sur mesure pour eux. Rien à voir avec la réalité mexicaine, découverte au cours de promenades dans la partie mexicaine de San Jose et aussi dans le désert (parenthèse : au Mexique, les régions touristiques comprennent une « zone hôtelière » et la ville des Mexicains).

Plusieurs voyages au Mexique m'ont confirmé que j'aimais ce pays, malgré ses défauts, à cause de son peuple ô combien chaleureux.
De m'être promenée dans différentes régions m'ont confirmé ce que je pressentais : la cassure est majeure entre la Baja California, le nord du Mexique le long de la frontière américaine, et le reste du pays.

Depuis 4 ans maintenant, je partage ma vie entre le Canada et le Mexique.
De Montréal à Cancun, ville artificielle bâtie elle aussi pour le tourisme, principalement celui en provenance des Etats-Unis (lieu de passage obligé pour me rendre à Isla Mujeres), de Cancun à Montréal - et je recommence tous les deux mois.
Depuis quelques temps, je lis beaucoup d'histoires d'horreurs sur le narcotrafic. Lisez des journaux à sensation comme le Por Esto (http://www.poresto.net), vous allez découvrir la version mexicaine des faits-divers, photos de cadavres à l'appui. À les lire, on a le cœur qui vire à l'envers.
Visitez ensuite le site du Diario de Yucatan
(http://www.yucatan.com.mx/default.asp), ce n'est plus le même pays.
Je vous le garantis, ma vie se déroule sans encombre …
Attention, je ne veux pas dire que le Mexique est un tranquille paradis terrestre : je lis, j'entends tant d'histoires d'horreur à propos du nord du Mexique, des exploiteurs aux assassins de femmes, des abuseurs d'enfants aux trafiquants de drogues et d'humains. D'humains, oui. De ma fenêtre à Isla Mujeres, je vois parfois arriver ces petits bateaux qui viennent de se taper 150 kilomètres en mer, de Cuba au Yucatan. Les balseros. Ça me serre le cœur. Ils sont pris en charge (quand l'armée mexicaine ne les as pas attrapés avant) par des trafiquants sans scrupules, des Cubains venus de Floride.
Il y a aussi la drogue, cela ne manque pas dans le coin, comme sur le reste de la planète d'ailleurs. Hélas. Cela nous préoccupe tous. Il y a la corruption, conséquence des salaires de misère versés aux fonctionnaires.

Appelez-moi la naïve de service : je suis sûre qu'il y a un moyen d'arrêter ces horreurs.
Quand les hommes vivront d'amour, n'auront plus besoin de tuer pour manger, de trafiquer pour s'offrir un toit… la vie sera belle !
La drogue transite par le Mexique pour se rendre aux USA et au Canada. Deux pays où la vie est si belle, qu'on a besoin de se geler pour la supporter. Je me trompe ?
Cette drogue qui fabrique de l'argent facile, quel piège pour les habitants d'un pays pauvre, qui y voient une porte de sortie de la misère. Je me trompe ?
Moi non plus je n'aimerais pas savoir mes enfants en vacances dans le nord de la péninsule de Californie.
Je n'aimerais pas cela du tout.
Cela dit, une partie importante des revenus du Mexique vient du tourisme. Et leur faire perdre cet argent, alors qu'ils en font beaucoup pour assurer notre sécurité lorsque nous les visitons : pensons-y bien, et faisons la part des choses entre les récits des journaux à sensation, la réalité de certaines parties du Mexique … et le bonheur de partager leur quotidien dans des zones non affectées par ce poison…

Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89

Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)

Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)

En savoir plus

Accrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.

123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque

Connectez-vous pour entrer votre code