
Comment je suis (péniblement) devenue américaine
Après seize ans passés aux Etats-Unis, j'ai décidé que le temps était venu pour moi d'adopter la nationalité américaine. J'aurais pu sauter le pas depuis longtemps. Mais renier la France ne me disait rien. Pas davantage que l'idée de jurer mon allégeance aux Etats-Unis. Et puis me frotter à la bureaucratie du département Homeland Security me fatiguait d'avance. Je l'avais déjà fait en 1991, contrainte et forcée par la nécessité d'obtenir la Carte verte, sans laquelle je serais devenue une sans papier dès l'expiration de mon visa.

Deux événements majeurs m'ont fait changer d'avis : un tournant dans ma vie personnelle et le Patriot Act. Après le 11 septembre, les cas de résidents déportés pour des raisons fumeuses se sont multipliés. Les « no-fly lists » (listes de passagers aériens indésirables) ont fait leur apparition. Tels professeurs, intellectuels ou militants, américains ou étrangers se sont vus refuser le droit de prendre l'avion, de quitter ou de fouler le sol américain, de se rendre d'une ville à une autre. Trop subversifs. Leurs cas n'étaient jamais cités dans les journaux ou les chaînes de télévision « mainstream » (grand public). On en était informé en écoutant des stations de radio alternatives.
Quoi qu'il en soit, la possibilité de perdre mon statut de résidente pour une raison absurde m'est apparue. Le seul fait d'être française pouvait suffire, pensais-je, sûrement à tort. Cela dit, si j'avais fait flotter notre drapeau bleu-blanc-rouge à mon balcon, ma maison aurait certainement été vandalisée. Une fois, j'ai retrouvé la porte de mon garage maculée d'oeufs pourris. Une autre, des jeunes ont écrit « slut » (pute) sur le capot de ma voiture avec un tube de moutarde.
« Etes-vous affilié à un groupe terroriste ? “
Le processus de naturalisation se déroule en quatre étapes. La première consiste à remplir un long formulaire : ‘Etes-vous, ou avez-vous été communiste ? , Etes-vous anarchiste ? , Etes-vous affilié à un groupe terroriste ? Au cours de la deuxième, on prend votre photo et vos empreintes digitales. A la troisième, on se soumet à un entretien. Un agent vérifie votre connaissance des institutions américaines et votre maîtrise de l'anglais.
Mon rendez-vous était fixé à 8 heures du matin. Tous les aspirants à la naturalisation avaient été convoqués à la même heure. A part quelques Européens, la majorité étaient hispaniques ou asiastiques. Pour entrer dans l'immeuble, nous devions passer par un détecteur de métaux. Un garde patibulaire musclé aux cheveux rasés se tenait devant le portique et nous inspectait avec l'air mauvais et méprisant de quelqu'un qui aurait désapprouvé la naturalisation de tous ces traine-savattes à accent. Il aboyait des instructions.
A l'intérieur, il y avait des rangées de chaises en plastique. Un autre garde dirigeait le trafic. On se sentait le mouton d'un troupeau. Nous étions tous dociles, acceptant de nous lever et de changer de siège dès qu'on nous le demandait, c'est-à-dire environ toutes les 5 minutes. Soudain, une voix stridante se fit entendre. C'était une Vietnamienne, que le garde avait attrapée par la manche et qui se rebiffait. Plus il lui ordonnait de se taire, plus elle hurlait. Elle finit par se calmer lorsqu'elle fut entourée de trois policiers menaçants.
Dans les rangs des agents du DHS, il n'y avait pas un Américain de naissance. La femme qui appela mon nom était philippine. Elle parlait avec un fort accent. Comme moi, en somme. Je m'attendais à ce qu'elle me pose des questions sur le fonctionnement des institutions américaines. Il n'en fut rien. C'est ma vie privée qui l'intéressait. L'entretien terminé, elle me donna un dernier rendez-vous : celui de la grande cérémonie, l'étape ultime, au cours de laquelle des milliers d'étrangers deviennent officiellement américains en prêtant solennellement serment.
Tournez-vous et récitez le Pledge of Allegiance’
Celle-ci devait se dérouler sur le site de la foire de Pomona, une banlieue inhospitalière battue par la poussière du fin fond du comté de Los Angeles. Cinq mille personnes devaient jurer ensemble ce matin-là. Arrivés à destination, nous fûmes dirigés vers un immense hangar. A l'entrée, on nous remit un drapeau accompagné d'une lettre de félicitations de George Bush. Puis une armée de gardes nous indiqua où nous asseoir en nous interdisant de changer de place. Je lorgnais la sortie du hangar en me demandant comment diantre j'allais désobéir aux ordres et me rapprocher du but pour échapper à la cohue finale. Les gardes étaient partout, encadrant la foule. Les petits drapeaux s'agitaient. Pour beaucoup, cette cérémonie, d'une durée de 3 heures, était l'aboutissement d'années d'espoirs et d'efforts.
Plusieurs personnes se relaient à la tribune. La salle est si caverneuse qu'on les voit et les entend à peine. Ils font de longs discours ennuyeux que personne n'écoute. Derrière eux, des écrans géants passent en boucle des images patriotiques : drapeaux, soldats, Maison Blanche, Congrès… On doit ensuite chanter des hymnes et jurer sa loyauté, la main sur le coeur. Au moment où la foule récite le ‘Pledge of Allegiance’, je me lève pour aller aux toilettes. Je suis immédiatement arrêtée par un garde. ‘Où allez-vous ? , me demande-t-il. Et sans attendre la réponse : Tournez-vous’, m'ordonne-t-il ‘et récitez le Pledge…’. Ici, on ne rigole jamais avec les marques de patriotisme. Et ce n'est qu'à la troisième tentative que je parviens enfin d'abord aux toilettes, puis comme les cancres, à la dernière rangée de chaises. On m'a enlevé la carte verte à mon arrivée dans le hangar et il me faut ce passeport sans lequel je ne peux plus rentrer si je quitte le pays. Je suis contente. Je vais enfin pouvoir voter. Et mes enfants franco-mexicano-américains sont rassurés de me savoir Américaine.
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De Jonas2
Les mouches ne me trouveront pas as... | 21H44 | 16/04/2008 |
Excusez-moi Madame Vincent mais j'avoue ne pas bien vous comprendre.
Êtes-vous heureuse d'être passée par cette épreuve qui de votre propre aveu a été pénible ? Le regrettez-vous ? Aimez-vous ces États-unis que vous dépeignez ?
Oui, semble t'il car « vous êtes contente de pouvoir aller voter ».
Vous dites avoir rassuré vos enfants comme pour vous excuser, comme pour solliciter je ne sais quelle compréhension ou absolution de quelques lecteurs de votre patrie d'origine, comme si vous doutiez de la justesse de votre choix.
De Nom pas déjà pris
bye bye.... | 22H54 | 16/04/2008 |
A Armelle Vincent
Sans me permettre de porter un jugement sur vous dont je ne connais pas la vie, je trouve étrange d'adopter une nationalité par crainte du pays où on la prend.
De geranon
22H56 | 16/04/2008 |
Je suis autant étonné par la sévérité des notes que des commentaires sur l'article.
Il me semble qu'en plus de la description de l'intérieur d'une procédure inhabituel, l'auteur accepte avec beaucoup d'honneteté de montrer toutes les ambiguités et petites compromissions que l'on fait un peu tous. Prendre une autre nationalité, même de papier, sans renier sa culture -ni son esprit de contradiction dont on est si fièr en France- ce ne doit pas être si anodin.
Sinon le patriotisme de ce pays d'immigré et la foi des américains dans leur propre pays est quand même extraordinaire. On peut bien sûr critiquer tout ceci, mais ne pas admirer en même temps la clairvoyance des pères fondateurs et des rédacteurs de la constitution c'est se priver de beaucoup pour comprendre les états-unis et l'attachement à ce pays.
De Catherinette
enseignante à Seattle | 23H31 | 16/04/2008 |
Je suis moi-meme devenue Americaine en 1986. Ma motivation etait de pouvoir voter dans le pays ou j'habitais depuis 8 ans. J'etais active politiquement (meetings, lettres a l'editeur, etc.) mais je ne pouvais pas voter et j'enrageais de ne pas avoir pu voter contre la reelection de Reagan… meme si mon vote n'aurait pas change grand chose, avec le systeme electoral actuel !
Ce que decrit Armelle Vincent n'est pas tres different de ce que j'ai vecu a l'epoque. Pas tres rigolo comme experience. On vous fait vraiment sentir que vous n'etes pas vraiment le bienvenu dans ce pays, qu'on vous fait une faveur. Mais je ne suis pas sure que c'est tres different en France, surtout ces temps-ci ! Et au fait, « nom pas deja pris », je pense qu'on peut tout a fait adopter une nationalite par crainte - non pas du pays ou on la prend - mais du gouvernement ! J'aime profondement les Etats-Unis, j'y ai vecu 16 ans de ma vie et j'y vis toujours, mais je deteste aussi profondement le gouvernement actuel, et je ne lui fais absolument pas confiance. Je ne suis d'ailleurs pas la seule !
De fen
00H46 | 17/04/2008 |
Votre chronique est un bijou mais il contient une faute de goût…On ne va faire pipi pendant le « Pledge » quand on participe à une cette cérémonie. ; D