Les narcos mexicains posent leurs valises à Los Angeles

Cherchant à contrôler les débouchés de leur marché ou à s'abriter de la violence, ils sont nombreux à passer la frontière.

La bâtisse encore en construction de Bangle road, à Downey (Google street view)

(De Los Angeles) Il y avait un an que je n'étais pas retournée à Downey, ville autrefois anglo et aujourd'hui majoritairement hispanique du sud-est de Downtown Los Angeles. C'est là que vivent les grand-parents de mes enfants depuis presque 50 ans.

En arrivant sur Bangle Road, j'ai remarqué une énorme maison au coin de la rue. Une nouvelle bâtisse ostentatoire, à cheval entre le faux château français et l'hacienda mexicaine. Difficile de décrire le style. Du fer forgé partout, une porte d'entrée monumentale surmontée d'un panneau de verre en demi-cercle laissant entrevoir un lustre géant. Et une Rolls Royce devant le garage. Downey n'a jamais été Beverly Hills. C'est une communauté de classes moyennes tendance cols bleus.

Il y a encore dix ans, ses maisons étaient toutes plus ou moins similaires. Mais depuis quelques années, il y pousse des « McMansions », ces espèces d'hôtels particuliers neufs affichant avec insolence la richesse soudaine et parfois inexplicable de leurs propriétaires. Je suis très intriguée par les nouveaux voisins :

« Qui sont-ils ?
C'est une femme d'environ 70 ans. Son fils lui a fait construire cette maison », me répond mon beau-père.
Et il fait quoi dans la vie ?
Ce n'est pas bien clair. Il est dans les affaires.
Et d'où sont-ils ?
De Culiacán. »

Il y a quelques semaines, un narcotrafiquant du Sinaloa (Culiacán est la capitale de cet Etat mexicain) a été appréhendé à Downey. Il vivait dans l'une de ces demeures. Il était bien élevé, serviable, propre sur lui. Ses voisins ne se doutaient de rien.

Comme ceux des hôtes de deux policiers fédéraux mexicains, Carlos Cedano Filippini, 35 ans, et Victor Juarez, 36 ans, arrêtés récemment dans un autre palace, de Covina cette fois, et soupçonnés d'être liés au narcotrafic (ils nient tout en bloc mais ont été incapables d'expliquer la provenance de la somme de 630 000 dollars trouvée dans la maison).

Ou encore comme ceux des neuf suspects appartenant à une organisation criminelle mexicaine et cueillis en décembre dernier dans une maison de Whittier avec 750 000 dollars.

23 milliards de dollars de revenus annuels

Pour en revenir à Downey, je ne sais pas si c'est Benjamin Arellano-Félix (l'ex mafioso en chef du cartel du même nom, emprisonné au Mexique depuis 2002) qui l'a choisie comme sorte de fief. Mais c'est en tout cas là qu'il fut arrêté pour la première fois en 1982.

Et d'après un numéro récent de Police magazine, « les villes de Southgate, Huntington Park et East Los Angeles, sont des centres de la culture narco sinaloanne, commes les villes de Paramount et de Downey ».

Les cartels mexicains prennent racine sur le sol américain. Ils nous envoient leurs sbires pour organiser la distribution et la vente en gros de cocaïne et de méthamphétamine. D'après le National Drug Threat Assessment 2009, le dernier rapport du National Drug Intelligence Center, aucun Etat n'est épargné. Pas même l'Alaska.

Partout dans le pays, la presse locale et nationale relate des arrestations de mafiosos mexicains travaillant pour l'un ou l'autre des cartels.

Un autre rapport, publié par le Government Accountability Office (organisme d'audit, d'évaluation et d'investigation du Congrès) nous apprend qu'ensemble, les cartels de notre voisin du Sud génèrent 23 milliards de dollars de revenus annuels (plus que 40% des entreprises de la liste de Fortune 500).

On sait de longue date que le cartel Arellano-Félix (CAF), basé à Tijuana, recrute certains de ses tueurs dans le Bario Logan de San Diego, de l'autre côté de la frontière. Ces hommes passent de l'un à l'autre pays sans aucune difficulté. Leurs actions sur le territoire américain sont de plus en plus audacieuses et violentes, ce qui fait dire à certains experts que la plus grosse menace pesant sur la sécurité américaine vient du Mexique.

Des agents des stups américains à San Diego, peu après l'arrestation de Javier Arellano Felix en 2006 (Mike Blake/Reuters)

Des vedettes des narcocorridos

Il arrive que les choses tournent mal entre les sicaires californiens et leur employeur tijuanais. C'est ainsi que Jorge Rojas, 29 ans, et Juan Gonzalez, 27 ans, ex-tueurs à gages du CAF, se sont mis à leur compte en 2004 en organisant l'enlèvement et le meurtre de plusieurs de leurs anciens « collègues » mexicains en voyages « d'affaire » ou établis à San Diego.

La séquestration, l'an dernier, d'Eduardo Gonzalez, un entrepreneur tijuanais résidant à Chula Vista, a cependant sonné le glas pour les deux gangsters, aujourd'hui en prison.

De plus en plus de Tijuanais fortunés s'installent à Chula Vista, une banlieue cossue et relativement nouvelle du sud de San Diego. De ses collines, on a une vue plongeante sur Tijuana et son immense drapeau mexicain, qui flotte si haut dans le ciel qu'il est visible à des kilomètres de distance.

C'est là que se sont par exemple installés, il y a deux ans, les membres du groupe Los Tucanes de Tijuana, l'un des plus populaires au Mexique. (Voir la vidéo)


Comme la majeure partie de leur répertoire consiste en narcocorridos, ces ballades chantant les aventures des narcotrafiquants, leur sécurité était devenue problématique. Et puis ils ont reçu des menaces.

« Tous ceux qui peuvent se le permettre viennent habiter de ce côté-ci de la frontière », m'a confié Mario Quintero Lara, le leader du groupe, lors d'une rencontre dans ses tout nouveaux studios ultra modernes de Chula Vista.

La rumeur raconte que ce ne sont pas seulement les entrepreneurs honnêtes qui viennent vivre à Chula Vista, mais aussi les narcos. Et lorsqu'ils ne viennent pas eux-mêmes, ils y installent femmes et enfants pour les protéger des représailles et de la violence qui ensanglante leur ville natale (depuis le 1er janvier, la narco-insurrection a déjà fait 45 victimes).

On les imagine vivant tranquillement dans l'un de ces quartiers protégés comme celui de Rancho del Rey Estate, où le prix moyen des propriétés varie entre 1 et 3,9 millions de dollars.

Quelques mois avant sa mort, le journaliste et fondateur de l'hebdomadaire tijuanais Zeta, Jesús Blancornelas, m'avait posé une question, dont je n'avais bien-sûr pas la réponse :

« Vous pouvez m'expliquer pourquoi certain des narcos les plus riches et puissants du CAF, dont on connait les activités, ont des résidences dans le comté de San Diego ? Comment se fait-il que personne ne les inquiète ? »

Photos : La bâtisse encore en construction de Bangle road, à Downey (Google street view) ; des agents des stups américains à San Diego, peu après l'arrestation de Javier Arellano Felix en 2006 (Mike Blake/Reuters)

A lire aussi :
National Drug Threat Assessment 2009, le dernier rapport du département américain de la Justice sur les drogues (en anglais).
Terreur et psychose à Culiacan, chez les seigneurs de la drogue
Drogues news, le blog de Rue89 sur les drogues

2 commentaires sélectionnés

Portrait de kebra

De kebra

Bisounours killa | 18H21 | 17/01/2009 | Permalien

Dans GTA 3, il y a déjà un gang de Chicanos dans le business de Los Santos. Pareil dans Weeds. Cela fait un bon moment que les cartels de la Baja travaillent des deux cotés de la frontière. Ils ont pris beaucoup de terrain aux Colombiens, Cubains et autres gangs latinos plus anciens comme la Salva Maratrucha.

En dehors de la coke, ils sont producteur, transporteur et distributeur de presque toutes les dopes. Et ils disposent d'armés de sicarios hyper armés et pétés de métha, de coke et d'alcool. La prohibition dure depuis longtemps. De véritables empires se sont constitués. Les boss ont largement les moyens de se donner l'image de la respectabilité. Puis, ils seront parfaitement intégré dans la société. Comme nombres d'Italiens, d'Irlandais, de Juifs, etc.. avant eux.

L'Amérique a du mal à sortir de la logique de pillage no limit qui est la base de sa fondation. Elle engendre toujours des comportements ultra-violents. La longue auto-analyse de la société yankee est encore loin de produire un maximum d'effets positifs…

Portrait de Alex Engwete

De Alex Engwete

Consultant | 20H03 | 17/01/2009 | Permalien

Bravo pour l'usage du jargon militaire dans votre description de ce qui se passe au Mexique et qui déborde dans certaines villes frontalières des Etats-Unis : une « narco-insurrection ». Bien que le gouvernement américain utilise lui-même un jargon militaire en parlant abstraitement de la « guerre contre la drogue », on devrait commencer à traiter militairement ce problème de manière plus systématique, comme le fait d'ailleurs désormais le gouvernement mexicain. Car, au Mexique, le quotidien des villes comme Tijuana ressemble de plus en plus à celui de Bagdad ou Kaboul… Mais il sera difficile de résoudre cette insurrection tant qu'on n'aura pas résolu le problème de la demande pour la drogue et de la modification de certaines lois aux USA. La demande pour les drogues fortes pourrait être diminuée par l'éducation et la réhabilitation des drogués au lieu de gâcher de grandes ressources en argent et en personnel à la répression dans la guerre insensée et ingagnable contre la drogue — ce qui exacerbe la propension à la corruption des officiels et l'intensité de l'insurrection des deux côtés de la frontière. La légalisation de la marijuana contribuerait en même temps à diminuer progressivement l'attraction pour les drogues fortes. C'est ce que proposaient d'ailleurs récemment certains conseillers municipaux d'El Paso, ville texane frontalière du Mexique, par une résolution demandant l'ouverture du débat, au niveau du gouvernement fédéral, sur la nécessité de la décriminalisation de la marijuana — résolution à laquelle le maire d'El Paso vient d'apposer son veto (http://www.elpasotimes.com/news/ci_11386093).

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