
Rentrée littéraire : la ville à l'envers
Le deuxième roman de Philippe Vasset (paru chez Fayard en 2004) s'intitulait « Carte muette ». En cette rentrée, son quatrième porte un titre du même tonneau : « Livre blanc ». Toujours à l'œuvre chez l'auteur : écrire des livres qui déchiffrent le réel.
Pour ce nouveau roman, qui paraît pour la rentrée, le point de départ est on ne peut plus concret : une carte IGN de l'Ile-de-France. Ayant compris que ces cartes « n'entretenaient que des rapports très lointains avec le réel », ayant vu que des zones restaient étrangement blanches (terrains militaires ? terrains à construire ? ), Philippe Vasset s'est demandé ce que révéleraient ces « occultations suspectes ». Durant un an, il est parti explorer la cinquantaine de « trous » figurant sur la carte n°2314 OT de l'Institut géographique national, qui couvre Paris et sa banlieue.
Et, fatalement, il tombe sur ce que nos villes modernes refoulent vers l'extérieur : « En lieu et place des mystères espérés, je ne trouvais qu'une misère odieuse et anachronique, un bidonville caché aux portes de Paris. » On pense évidemment au sort réservé aux sans domicile fixe et aux gens du voyage dans la France citadine. D'autant plus que Vasset a effectué son étude au moment même où, il y a deux ans, Médecins du monde distribuait des tentes à ceux qui dormaient dehors. Du boulevard MacDonald vers la Porte d'Aubervilliers au Bourget et d'autres coins de la Seine-Saint-Denis, Vasset parcourt « la ville qui se retourne comme un gant ». L'envers de la ville : ce que les responsables actuels, et Paris n'est pas en reste, cachent. Venu chercher du merveilleux, le jeune auteur ne découvre que des ruines.
Qu'il va falloir nommer. Car pour dénoncer, il faut avant tout nommer. C'est précisément ici qu'intervient la littérature, dans le travail de mémoire et de cartographie.
Et c'est en cela que l'entreprise de Vasset allie sociologie, mémoire, réel et écriture. Ne se contentant pas d'une simple démarche d'explorateur, il guette le moindre son (voix, tôles, voitures, etc.), la moindre image (le béton usé, les murs troués), et la moindre graphie (tags, dessins, etc.). Il doit alors trouver le signe littéraire de ces traces. Travail de sens aussi bien que de cité, « Livre blanc » est à rapprocher des travaux de l'Anglais Ian Sinclair sur le quartier de Whitechapel à Londres, de Georges Pelecanos sur les Noirs à Washington, de feu Jean-Patrick Manchette sur la construction du périphérique parisien, ou bien sûr de J.G. Ballard sur les banlieues de nos mégapoles.
La littérature a, aussi, son rôle à jouer contre une barbarie qui se base sur l'effacement de la mémoire.
On pense ici à la responsabilité des architectes dans la construction des banlieues. Quand on lit ce roman, on voit comment les responsables des mégapoles d'aujourd'hui parviennent à occulter les classes laborieuses. En ce sens, le roman est aussi politique que littéraire. Ayant vu ce que dissimulait sa carte de la région parisienne, Vasset a bien compris comment, à Washington ou au Cap, on a pu mettre en vente des plans de la ville où, tout simplement, les quartiers pauvres ne sont pas représentés. Des plans de la ville où ne figure qu'un tiers de la ville…
Il est des romans qui donnent une voix aux sans-voix. Il est, dans le même élan, des romans qui donnent une existence au refoulé. De nous-mêmes ou de nos villes. A l'heure où les mégapoles voient leurs townships et leurs favelas broyés par l'abandon, à l'heure où les capitales européennes deviennent d'inaccessibles villes-musées, des livres comme celui-ci montrent le paradoxe et le combattent : à l'époque du GPS et des caméras de surveillance, « nous ne connaissons rien du monde ».
Philippe Vasset s'est toujours occupé de la société globale, en dehors de tout parigocentrisme ou ethnocentrisme. Pour autant, « Livre blanc », sous-titré « récit avec cartes », témoigne du retour du réel dans la fiction française.
Livre blanc de Philippe Vasset – Fayard – 139 p. – 14€.
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De sinophonik
(établi en Chine) | 09H02 | 20/08/2007 |
moi qui adore les cartes, voilà un livre qui a l'air passionnant… merci de nous l'avoir signalé.
à sinophonik
De Hubert Artus
(auteur)
Rue89 | 09H07 | 20/08/2007 |
Tout le plaisir est pour moi ! Merci de votre lecture et de votre réaction.
De
09H19 | 20/08/2007 |
il faut méditer le dernière phrase de l'avant-dernier paragraphe : « des livres comme celui-ci montrent le paradoxe et le combattent : à l'époque du GPS et des caméras de surveillance, - nous ne connaissons rien du monde ».
C'est en effet le constat imparable auquel les peuples devraient abonder. Plus s'exhibent les non-raisons de ce monde insensé et moins sa vérité essentielle est saisissable. Il y a encore des imperfections dans le dispositif, des Philippe Vasset les « énoncent et les dénoncent » mais pour combien de temps encore. Le temps est là qui apparemment travaille à la disparition des tâches blanches et tous ls indices. Le vocabulaire de la criminologie n'est pas inopportun.
De andreas
18H33 | 20/08/2007 |
juste pour réflexion…
vous écrivez :
« On pense ici à la responsabilité des architectes dans la construction des banlieues.“puis
‘Quand on lit ce roman, on voit comment les responsables des mégapoles d'aujourd'hui parviennent à occulter les classes laborieuses.’
l'idée est juste mais ambigüe, me semble t'il : responsabilité des architectes, failles des espaces et bâtiments, ou volonté politique de masquer la misère ?
les architectes sont ils incapables ou, pire, complices d'une volonté politique ?
je pense qu'il ne faut pas oublier que les architectes qui dessinaient la banlieue n'avaient pas pour objectif d'en faire des espaces d'exlusion, que la réalité des décisions politiques et des situations économiques et sociales ont parfois bien plus participé des processus d'exlusion dans ces zones que ne l'ont fait les architectures.
par ailleurs vous écrivez :
‘A l'heure où les mégapoles voient leurs townships et leurs favelas broyés par l'abandon, à l'heure où les capitales européennes deviennent d'inaccessibles villes-musées’
c'est certainement vrai, mais pour nuancer, voir _les dernières aides annoncées par le président brésilien pour améliorer la condition de vie dans les favelas
http://www.liberation.fr/actualite/economie_terre/271770.FR.php
_le dynamisme des capitales européennes en terme de développement urbain est certainement plus complexe qu'un simple mouvement de muséification, même si celui si est incontestable. Sur cette question, on pourra regarder à paris le développement actuel et à venir du quartier masséna, pas le plein centre, certes, mais paris, incontestablement ; intéressantes également les réactions à Rome lorsque surgit l'architecture contemporaine.
enfin sur le parcours des espaces délaissés, et leur révélation, voir le travail des stalker
www.stalkerlab.it
merci pour votre article.
De
19H58 | 20/08/2007 |
si c'est le Philippe Vassé que je connais, on peut lui faire confiance pour la qualité de son ouvrage, je vais donc me précipiter sur son livre ! !
merci Philippe ! j'espère que tu as bien passé l'ouragan à Taipé.
De Hubert Artus (auteur)
Rue89 | 20H18 | 20/08/2007 |
Attention : il ne s'agit pas de l'historien Philippe VassE qui réside à Taïwan depuis quelques années. Je connais aussi les sujets de cet homme, tout à fait recommandables, mais ce n'est pas de lui dont je parlais. Je parlais de Philippe VassET… Dont la lecture n'est pas incompatible avec le premier…
Cordialement.
De pikasso02
14H57 | 22/08/2007 |
« Ecrire des livres qui déchiffrent le réel » Philippe Vasset.
J'écris un ouvrage qui a la forme d'un journal, mais qui n'en est pas un.
Comme Philippe Vasset, c'est déchiffrer qui me passionne.
Imaginez que l'oeuvre de Picasso soit un journal, son « journal ». ( d'ailleurs c'est ainsi qu'il considérait son oeuvre.)
Imaginez, que ce journal ait été mal déchiffré par tous ceux qui entourèrent Picasso. Et que depuis un siècle, tout ce que nous lisons sur l'oeuvre de Picasso ne s'appuierait que sur l'imaginaire de chaque écrivain.
Je vous propose donc une traduction, ma traduction de son journal ou « l'objectivité » serait présente.
Si vous pensez que je délire, merci de me le dire !
Si vous pensez, après lecture de quelques articles sur la thèse que constitue cette traduction, que j'ai vu juste, je vous en serais reconnaissant.
Aux pisse-vinaigres, j'aimerais dire que le mimétisme n'a pas dit son dernier mot. Puisse cette traduction en apporter la preuve.
http://pikasso02.skyblog.com/
De
04H59 | 23/08/2007 |
Nous sommes tous d'accord sur le fait que M. Sollers est un gros nul, mais je vous trouve un peu culotté de lui faire la morale après « l'affaire » Ono-dit-Biot ! ! !
princesse Tam-tam