
Rachel Cusk croque cinq « desperate housewives »

Enfin traduite en France, sa découverte est un des événements de cette rentrée littéraire. Au croisement de la filiation avec Virgina Woolf et d'un post-féminisme lucide, Rachel Cusk participe de cette nouvelle génération de la fiction anglaise.
De même qu' » Incendiaire » , du jeune Chris Cleave, que nous avons récemment présenté, » Arlington Park » de Rachel Cusk est un récit de classe (ici, la » middle class » et la banlieue pavillonnaire) et un récit intime.
Chez le premier, il y avait une femme, chez le seconde on en compte cinq.
Cinq femmes qui vivent dans la banlieue résidentielle de Londres. Quatre femmes dont la vie est sans histoires, mais sur lesquelles Rachel Cusk va d'autant plus porter son attention.
Portraits de femmes…
Chacune de ces femmes vit dans l'ombre d'un mari, d'un leurre, ou d'un échec. Certaines vont se laisser gagner par la colère, d'autres par une résignation plus grande encore. Quasi prisonnières.
Il y a Juliett Randall, la plus volontaire du roman car exaspérée par la victoire des hommes -et de son mari- dans les familles, professeur au lycée de filles du quartier. Qui écoute Ravel les larmes aux yeux parce que cela transcende » son propre corps où l'amertume pesait comme du plomb dans les veines » .
Il y a Amanda Clapp, femme d'intérieure et ménagère convulsive car elle est obsédée par le beau et le calme. Obsédée par la surface et le superficiel ? On pourrait presque y croire quand on sait que sa voiture est pour elle la » vraie compagne, propre, spacieuse et discrète » . Mais Amanda a surtout peur de la mort.
Il y a Solly Keir-Leigh, qui cherche la féminité enterrée en elle pendant qu'elle additionne les échecs avec les jeunes filles étrangères. Dans ce livre vit aussi Maisie Carrington, la plus nerveuse, qui balance sur les murs de la cuisine les boites de repas des enfants, avant de s'extasier devant des miettes de sandwich.
La galerie de portraits prend forme finale avec Christine Lanham, une version aigrie de la Miss Dalloway woolfienne, qui semble présider Arlington avec son esprit hilare et ses réflexions mondaines sur le malheur humain.
» Arlington Park » , c'est vingt-quatre heures de la vie de ces femmes. Dans des chapitres qui alternent, chacun étant consacré à une de ces femmes, l'auteur nous plonge dans leur intimité.
Le temps d'une journée, sur le chemin de l'école, dans la cuisine, au supermarché, dans les cabines d'essayage, le lecteur est convoqué à suivre leurs gestes et leurs pensées. C'est de cet alliage fort réussi entre descriptif et réalisme que Rachel Cusk parvient à révéler des portraits de femmes qui sont aussi des portraits de l'époque.
… portrait d'époque…
Malgré des accents de déjà-vu (littérature psychologique, classes moyennes, banlieues aisées, histoires-puzzles), Rachel Cusk remet l'étude de moeurs à l'heure de la modernité littéraire. » Arlington Park » , portrait de cinq femmes, est autant celui de la féminité que celui de notre époque.
Ce faisant, l'Anglaise veut aussi pointer les origines des discours tenus par ses femmes : de quels échecs et de quelles victoires de la lutte féministe sont issus les comportements de Juliet, Maisie, Solly, Amanda et Christine ?
Pour Rachel Cusk, la femme demeure victimes du poids de la tradition. Lors d'une interview en juin, elle nous expliquait :
» Le rôle des femmes s'est certes amélioré, mais notre rapport avec la société est paradoxalement toujours aussi difficile : le poids de la religion aujourd'hui, les présupposés sur la faiblesse des femmes. Elles ont encore plus de mal à se positionner. »
Le discours peut paraître minoritaire ou défaitiste, mais trouve de larges échos dans une mégapole londonienne où le communautarisme ne clarifie la place de la femme (anglaise ou étrangère).
Tout d'un coup, on découvre que ce roman n'est pas qu'un léger clin d'oeil à Virginia Woolf, et on pense aux romans de Sarah Waters, on pense à la découverte récente de Diana Evans ( » 26A » , Robert Laffont, 2007), et on pense aussi à une Virginie Despentes en moins énervée. Tout d'un coup, on découvre l'efficacité stylistique et politique de Rachel Cusk.
… et portrait malicieux
» Arlington Park » est porté par la subtilité du regard de l'auteur, mais aussi par un roman qui sait être léger et raffiné sans être dupe (humour british). Certes, le sens du détail de Rachel Cusk lui rend aisé les descriptions psychologiques et matérielles avec une langue simple.
Un style touchant par lequel elle peint ses portraits au plus près de la vérité de ses personnages. Un style qui devient aussi chargé de poétique lorsqu'il se fait à même de révéler ce qui écrase, de traquer une pulsion de passage et de lui donner immédiatement une dimension d'inquiétude et de perplexité.
Le langage littéraire de Rachel Cusk restitue en son sein le vrai et le fantasmé, le tragique et le ridicule de la condition humaine. Humour british, toujours. Ce roman est empli de compassion, de raffinement, et de malice. » Arlington Park » est une étude de moeurs qui cherche un langage littéraire idoine à ce genre de récits au XXIe siècle. A l'heure de » Desperate Housewives » , Rachel Cusk y est parvenue. Son roman n'est pas un roman d'action, mais c'est un roman sur le courage et l'affirmation.
Il est temps de découvrir cette romancière de Bristol, que la revue Granta (grande revue littéraire outre-Manche) a remarquée depuis 2003, et qui fût finaliste du Booker Prize en 2005.
► Arlington Park de Rachel Cusk - trad. Justine de Mazères - éd. de L'Olivier - 292p., 21€
Durant l'interview, enregistrée en juin à Paris, les propos de Rachel Cusk avaient été traduits par Mme Massoumeh Lahidji.
- 6458 visites
- Version imprimable
Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89
Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)
Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)
En savoir plusAccrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.
123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque
























7
(Pour réagir, connectez-vous)
De nathalie.ohana
(tant de choses) | 22H16 | 01/09/2007 |
Là encore je souhaite saluer la qualité de l'article sur les parutions littéraires de cette rentrée. Merci pour me donner envie de lire ce livre comme les autres des articles antérieurs.
à nathalie.ohana
De
20H10 | 02/09/2007 |
» Arlington Park est porté par la subtilité du regard de l'auteur »
Quel plat charabia, quel pensum, vous n'êtes pas difficile ! ! !
Juste probablement proche du dossier ! ! !
De
23H07 | 02/09/2007 |
Encore un(e) qui pense qu'aucun journaliste ne lit les livres, qu'aucun journaliste n'enquête, que toute la presse est forcément pourrie… J'espère simplement que dans un avenir proche de tels propos cessseront d'avoir cours sur les commentaires qu'on peut faire sur Rue89, une telle paranoïa anti-journaliste n'élève pas les débats et n'élève pas non plus les médias. En plus, vous n'avez apparemment lu ni le livre, ni le « dossier » dont vous parlez. Comment alors accuser quelqu'un de ne pas faire son travail de lecteur ?
De
23H13 | 02/09/2007 |
Encore un(e) qui croit que nécessairement, les journalistes ne font pas leur job, qu'aucun journaliste littéraire ne lit aucun livre, que tous les journalistes pompent forcément les dépêches et les dossiers de presse… Quelle aigreur. En plus, il est à paprier que vous n'avez lu ni le lmvre ni le « dossier » alors comment pouvez-vous vous avancer ? ! J'espère que bientôt, de tels propos ne pourront plus avoir cours sur les « réactions » que les internautes peuvent laisser, car ça n'élève ni le débat ni les médias.
De
13H08 | 02/09/2007 |
Je ne suis pas d'accord sur cette vision victimiste de la place de la femme dans nos sociétés.
Les femmes d'aujourd'hui ont des choix que leurs mères n'ont jamais eu !
Et si elle manquait tout bonnement de courage pour s'affranchir enfin et prendre place au même titre que les hommes ?
Les femmes se réfugient dans la facilité de la maternité croyant combler ainsi tous les manques d'une existence digne de ce nom !
Elles se leurrent !
L'humanité n'a que faire des boniches !
De
14H29 | 02/09/2007 |
qu'appelez vous une existence digne de ce nom ?
De
22H29 | 03/09/2007 |
Une existence digne de moi (autre que le précédent commentateur), c'est de savoir dire stop quand on est pas « épanoui(e) » & d'arrêter de plaquer ses lâchetés sur les autres. N'en déplaise à l'auteur de ce livre, les femmes que je fréquente ne supportent plus leur époux pour la mercedes &/ou les enfants/maison, elles se barrent, basta. J'espère qu'il y a du style dans ce bouquin car à priori, c'est niet, j'vais pas chialer sur de la bourgeoise mécontente de son sort, y'a bien pire comme misère authentique sur cette planète (femmes battues etc.).