O'Connor, l'Irlande et le western littéraire

C’est un des évènements de cette rentrée littéraire  : O’Connor, romancier irlandais majeur, réinvente… le western  ! En cette rentrée 2007, les auteurs irlandais voyagent. Colum McCann du côté des Gitans, de la Pologne, de la Shoah et des furies du XXe siècle à l’Est (nous en reparlerons ici) ; Joseph O’Connor du côté de la Guerre de Sécession américaine.

O’Connor est, pour la petite histoire, le frère aîné de la chanteuse au crâne rasée. Avec Nuala O’Faolain, Colum Mc Cann, Roddy Doyle et Colm Toibin, mais aussi le polardeux Ken Bruen, il est la preuve vivante que l’Irlande est restée digne de James Joyce et de Flann O’Brien. En France, c’est avec  » Desperados » qu’il s’est imposé.

Retour du western

Joseph O’Connor est un type qui a du souffle. Que ce soit en Irlande, au Nicaragua, au XIXe siècle ou au XXe (lieux et place de ses histoires), ses romans sont marqués par des destinées romantiques et tourmentées, menés par un art de la narration époustouflant, portés des dialogues à la fois vachards et bourrés d’empathie, et ficelés par des trouvailles romanesques lumineuses.

Ainsi, en cette année 2007, O’Connor réinvente le western littéraire. Tout simplement. L’écrivain irlandais, en plaçant son roman en 1867 dans les Nouveaux Territoires, juste après la Guerre de Sécession, traite entre autres de l’arrivée en Amérique des Irlandais.  » Redemption Falls » est aussi une épopée hyperpuissante à travers grands espaces hostiles, trahisons, rédemption, victimes de guerre. O’Connor donne un nouveau souffle au genre du western en ceci qu’il donne à un immigré un rôle solide, et romantique, dans la guerre civile. Ce qui n’est pas courant dans un genre généralement peu progressiste. Quelques décennies après les westerns antiracistes (les premiers du genre) d’Elmore Leonard,  » Redemption Falls » fait un bien fou.

Un roman porté par de réelles présences

On entre dans le roman en découvrant Eliza Mooney, en pleine marche à travers l’Amérique à la recherche de son jeune frère, pris dans le tourbillon de la guerre. Eliza est un personnage d’une grande beauté, téméraire et forte. On ne la verra que peu. Car, et c’est là une des beautés de ce roman, la quête de la jeune femme ouvre sur une galerie de personnages dont, évidemment, les destins sont parfois liés. Ce sont tous ces personnages qui porteront le livre.

 » Redemption Falls » est une partition car c’est une ronde de destins dans l’Amérique naissante. En le lisant, on pense forcément à  » Birth of a nation » . O’Connor offre une farandole de vies cassées, de bandits de mauvaise route, de gens de lois, de migrants, de poètes et de voyageurs. Dans les grands espaces inexplorés ici souvent hostiles.  » Redemption Falls » cherchera alors à insuffler des brides de poésie et de romantisme –tragique ou burlesque- entre les différentes strates à l’œuvre dans ce western post-guerre civile.

Joseph O'connor (Mado)

O’Connor est aussi un filou  : lorsqu’on s’aperçoit que chaque chapitre, à la manière de  » Don Quichotte » , débute par une court résumé de ce qui s’y déroulera, on augure d’une lecture linéaire et facile. Au contraire  : O’Connor retourne la tête de son lecteur à mesure qu’il intensifie les informations. Ainsi,  » Redemption Falls » mélange les dialectes et les narrations. Dans une tradition tout à la fois picaresque et purement irlandaise (de Laurence Stern à Joyce et Ken Bruen), ces 600 pages sont bourrées d’affiches, de vers, de lettres, de griffonnages, d’extraits de cahiers et de journaux, de bribes de ballades et de textes de chanson. C’est ainsi que le roman parvient à incarner ses propres personnages tout autant que l’âme, paradoxale, de l’Amérique d’alors.

Roman de rédemptions individuelles, c’est à une rédemption globale et à un profond questionnement sur l’identité nationale (sujet brûlant en Amérique comme en France) que parvient l’Irlandais. La Guerre de sécession, fondatrice de l’Amérique d’aujourd’hui  ? (écoutez l’interview de Joseph O’Connor)




Passions

Si  » Redemption Falls » parvient à ce niveau de noirceur, de conjugaison des langages, d’espoir et de, précisément, rédemption, c’est aussi parce que la guerre et la passion en sont le contexte. Aussi, il est un personnage, le principal en terme de place dans le roman, qui incarne cette dimension passionnelle  : le général James O’Keefe. Terroriste en Irlande, parti vivre en Australie après une condamnation à mort dans son pays, il a fuit vers les Etats-Unis et combattu du côté nordiste (au contraire de nombreux Irlandais qui choisirent les rangs confédérés).

Il est à présent gouverneur d’un Etat plus ou moins fictif (sans doute le Montana). Sa ville  : Redemption Falls. Marié à une riche héritière, il est devenu aigri, mégalo, odieux avec sa femme. Jamais complètement remis de la guerre, il flirte avec la folie et se noie dans l‘alcool. Mais O’Keeffe, à l’instar d’autres hommes dans le roman, parvient à libérer sa part d’humanité et de tendresse. Par exemple quand il croise un jeune garçon errant, qu’il va aimer comme son fils. Ici, entre victimes innocentes de la guerre et travailleurs ou voyageurs, les destins se croisent. O’Keefe est un somptueux personnage de roman de guerre et d’espace. Eliza est une somptueuse femme de roman de rédemption. (Ecoutez l’interview de Joseph O’Connor)




Le boom irlandais

La puissance à l’œuvre dans ce titanesque roman témoigne de la grande forme de son auteur. O’Connor vit à Dublin, où il est né. L’Irlande vit depuis quelques années en plein boom –économique, urbain, social. Sa littérature actuelle est des plus vivifiantes, et témoigne de cette mutation. O’Connor aussi. (écoutez l’interview)




Redemption Falls de Joseph O’Connor – trad. Carine Chichereau – Eds Phébus – 568 p – 23.50 €

Durant l’interview, enregistrée début septembre 2007 à Paris, les propos de Joseph O’Connor étaient traduits par Mlle Gaëlle Glin.

Rectificatif le 10/09/2007 à 17h50, le film "Desperado", avec Antonio Bandera, n’ayant rien à voir avec le roman "Desperados". Nos excuses aux intéressés et à nos lecteurs.


En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.

 
Hubert Artus | Rue89
12H39 10/09/2007

  J’adore McLiam Wilson. Non, je ne l’ai pas oublié. Mais malheureusement, comme je l’écrivais en juin au sujet des Assises Internationales du Roman, cela fait si longtemps qu’on a pas vu un roman de lui en France… Mais je conseille LES DEPOSSEDES à tous ceux qui ne l’ont encore lu…  C’est bien que vous l’ayez signalé !… 

 
Hubert Artus | Rue89
17H37 10/09/2007

  @ aux trois derniers Courageux Anonymes : renseignements pris à l’instant avec l’auteur , il courut à un moment le bruit que le film (que j’avoue ne pas avoir vu à l’époque) fut une libre adaptation du livre.
Ce n’est, vous avez raison de le signaler, pas le cas. Je rectifie donc, en avouant mon erreur sur ce point. Cela ne vaut pas pour autant le coup d’employer « les grands mots », mais je remercie la fidélité et la perspicacité des lecteurs.  

 
Hubert Artus | Rue89
09H53 11/09/2007

  Le livre Blood Brother (qui donna le film La Flèche brisée avec James Stewart) fût effectivement publié quelques temps avant le premier rolan western d’Elmore Leonard. Mais, à l’instar des hard-boiled et des pulps dans les années 20, c’est sans sompter les textes en revues… Ceci dit, vous avez tout à fait raison de signaler Arnold.

 
mariebalise
13H55 11/09/2007

J’ai lu « A l’irlandaise » cet été. Epoustouflant mais ne laisse pas indemne… J’ai du mal avec les scènes de cruauté…

 
Hubert Artus | Rue89
16H03 11/09/2007

  Oui, quel face-à-face, ce livre ! Redemption Falls est, vous l’aurez vu, moins psychique, beaucoup plus porté sur les espaces, sur l’immigration, et sur l’amour. Il y a plus de souffle encore. 

 
Hubert Artus | Rue89
11H04 12/09/2007

  Alors, oui, Redemption Falls convient… 

 
Hubert Artus | Rue89
16H46 11/09/2007

Ce premier roman (en France) du Canadien Vanderhaeghe fût effectivement un très bon livre, plutôt roman d’espaces, de métissages et de mélanges des cultures que pur western. Les quêtes n’ont rien à voir, rassurez-vous. Il est récent, paru il y a un an chez Albin Michel (coll. Terres d’Amériques ; la collection Terres Indiennes est une collection d’essais chez le même éditeur). Vanderhaehghe avait pas mal de presse, l’an dernier. Il était, de plus, venu au Festival America, où il avait connu bon succès. On aura le plaisir de le relire, en France. Donc, vous voyez, il n’est pas question d’ombre d’un livre sur un autre… Merci de l’avoir signalé, il est si utile de faire des parallèles entre les livres…

 
Hubert Artus | Rue89
22H39 13/09/2007

 Disons que c’est votre avis, fort respectable évidemment, d’autant que vous connaissez les oeuvres de O’Connor. Pour ma part, j’ai trouvé que cette polyphonie trouvait un écho avec les propos de l’auteur sur les différentes immigrations dans l’Amérique de fin 19e. La mégalomanie que vous y voyez ne correspond pas aux faits et au livre… Quant à la lenteur, ça ne m’a pas frappé, ce n’est pas,un livre lent. C’est plutôt un lyrisme fait d’accélérations et de déccélérations. Comme d’ailleurs le roman du Canadien Vanderhaeghe évoqué par un lecteur plus haut.    J’espère que vos lectures suivantes vous ont lieux marqué !