"Normales saisonnières": Pelot s'inscrit dans le temps
Des romanciers français en activité, il est un des plus prolifiques. Quasi 200 livres, de "La piste du Dakota" en 1965 à ces "Normales saisonnières" de rentrée, en passant par "L’été en pente douce" en 1980. Pierre Pelot est traduit en vingt langues. Avec son nouveau roman, il change son fusil d’épaule. Nous avons aimé. Beaucoup.
Une épopée mentale
"C’est ainsi que les hommes vivent", "Méchamment dimanche", "L’ombre des voyageuses": ses derniers romans fleuraient l’épopée, le voyage entre Lorraine (où il vit depuis toujours) et Amérique, le roman d’initiation. Pelot est –parfois- un auteur français de romans américains (entendez romans d’espaces portés par un souffle intense). Pelot est aussi une multiprise: sous son nom propre ou sous divers pseudonymes, il a couvert tous les « genres » littéraires (western, science-fiction, polar, fantastique).
Ce nouveau roman surprend par sa concision: il nous avait habitué à des centaines de pages, "Les Normales saisonnières" en calibre 200. Et pour cause: l’auteur a changé son angle. Lui qui travaillait sur une empathie profonde avec ses personnages, offre ici un roman plus tendu, plus mental, plus ciselé.
"Les Normales saisonnières" est une histoire extrêmement simple. Comme toutes les histoires simples, c’est un roman compliqué. Après un incipit qui donne le ton, le lecteur découvre un certain Cochise Datier, qui arrive sur les rivages bretons. Il vient passer quelques jours dans un hôtel, vers Douarnenez. Il charme la patronne, puis va rôder dans les rues de la bourgade. Il observe les paysages, les rares promeneurs, les animaux. Il cherche quelque chose. Il traque. Devant le numéro 9 d’une rue bien précise. Et surtout, Datier est armé. On ne sait s’il revient se venger, régler un compte, s’il passera à l’acte. Car s’il est armé, Cochise est aussi très amoureux. Depuis longtemps. D’une fille embrassée ici, sous les embruns bretons. Ludiviane. Et de son homme, Marco. Qui Cochise revient-il voir, tuer, emmener?
On le saura, car Pelot offre ici un roman où chaque détail compte et où le déroulement semble linéaire. Semble. Car Pelot brouille rapidement les lignes et les espace-temps. Notamment en distillant régulièrement des dialogues, conversations entre deux hommes venues d’on ne sait quand. Des éléments de réponse qui questionnent le lecteur encore davantage, et organisent une symphonie à plusieurs temps. Autour de la même histoire.
Mine de rien, on sera aux antipodes des histoires d’amour précédentes de Pelot:
Le temps déconstruit
Ce roman est une histoire d’amour meurtrière et acidulée. C’est aussi une tempête dans la tête. Le travail de Pelot consiste depuis longtemps à aller au plus profond des fissures que seul un écrivain distingue dans l’apparente linéarité d’une vie, d’une histoire, d’un destin, d’une réalité. "C’est vrai qu’il se passe quelquefois des choses insensées et qu’on ne comprend pas. Des choses en dehors des rails, à côté de la normale, au-dessus, en dessous… De la neige en juillet, ça s’est vu. Des presque canicules en janvier. Comme un grand bordel dans les normales saisonnières" lit-on ici.
La langue de Pelot est toujours faussement simple, symboliste, habitée par les images et hantée par les contes des hommes. L’écrivain relie ici amour et pulsion de meurtre, réalisme et récit mental, logique et tension, âpreté et fulgurances, passé et présent, que ce roman parvient si rapidement à être obsédant.
D’autant qu’on est ici en dehors de toute "normalité temporelle". Pelot a assemblé les morceaux de son intrigue dans un ordre qui ne respecte pas la chronologie de l’histoire. Il a déconstruit le temps "réel" pour convier le lecteur dans un espace-temps hypersubjectif. Un espace littéraire. Les morceaux de l’intrigue, assemblés ainsi, forment comme une autre histoire, un autre sens. Un autre écho. Un autre livre. "Les Normales saisonnières" contient un récit, et le récit du récit.
Retour au behaviorisme
Si ce défi au rationnel est récurrent chez lui, on sera étonné du viseur qu’a pris Pelot pour cette histoire. Ayant œuvré dans le polar, l’auteur connait le comportementalisme. Théorisé par Hammett et Chandler lors de la naissance du roman noir moderne, et influencé par la psychanalyse alors encore mal considérée, ce "code" littéraire bouleversa la littérature. Il consiste tout simplement à ce que le lecteur ne découvre plus un personnage par ce qu’il pense, mais seulement par ce qu’il fait. L’identification personnage/lecteur se modifiait complètement. "Les Normales saisonnières" marque le retour de Pelot à ce code littéraire. Le lecteur sera toujours dans le feu de l’action, tout près des personnages, sans pour autant les voir complètement. Le roman se lit avec une impression de voile, de filtre, qui n’en est que plus obsédante.
Ce faisant, Pelot réussit surtout à nous happer dans un livre envoûtant. La trajectoire au long cours d’un homme voûté par le poids de son passé. Relevé par son amour.
Les Normales saisonnières de Pierre Pelot – Eds Héloïse d’Ormesson – 222 p – 19 €
Le tableau qui figure aux côtés de Pierre Pelot est une oeuvre de Pelot lui-même, également peintre.
Video: Ophélie Neiman
- 2958 visites





En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.
mais dans les Vosges, dans un village nommé Saint-Maurice-Sur-Moselle.
Non-seulement exact, mais en outre, ce n’est pas « C’est ainsi que les hommes », mais « C’est ainsi que les hommes vivent ». Ce qui est, je crois, une référence à Aragon, mais surtout une superbe fresque. « Pelot » veut dire ‘petit Pierre’ dans le patois du coin, lui est un grand bonhomme.
En tout cas, ça fait plaisir de le voir en vidéo. Merci rue89 de vous intéresser aussi aux auteurs qui ne fréquentent pas nécessairement les barbecues d’éditeurs parisiens.
Vous avez parfaitement raison. Ces deux erreurs ont été corrigées. Merci pour votre vigilance!
Un grand bonhomme, un terrien.
Il sait être le « taiseux », l’observateur, mais également le formidable conteur au coin du feu, soulevant des mondes cachés.
un Homme simplement.
En plus d’écrire plein de très bons bouquins, Pelot a aussi le génie du titre.
Après « Méchamment dimanche » déjà cité, mention spéciale à « Le chien courait sur l’autoroute en criant son nom ».
Pas mieux ?
Pas mieux !
Don Lo
Aujourd’hui encore, vous me donnez envie de découvrir un auteur que je ne connais pas encore.
Je ne lirai pas le quart de la moitié des livres que vous chroniquez, mais j’ai eu maintes fois envie de vous exprimer mon plaisir de vos critiques.
Voilà, c’est fait ;-)
Merci ! Et… bonnes lectures !
Vous oubliez une chose : le bonhomme est un anarchiste viscéral. Je ne connais que ses romans de SF mais c’est évident. Je vais de ce pas le dénoncer à Tsar-Ko. Les français n’ont pas besoin d’un « écrivain » comme lui… qu’est ce que c’est que ça? Il ignore nos glorieuses télés, il ne va pas chez Ardisson, il ne fréquente pas Sollers… c’est un scandale!
J’ai découvert cet écrivain talentueux autant qu’étrange par le biais de ma fille.
Ele me disait toujours lis le maman,il est aussi des Vosges …
J’ai lu ,j’ai compris qu’il se nourrissait de toutes ces histoires glauques ,avec un talent immense.
Il faut dire que j’ai habité à un moment de mon enfance à cotê de Lépanges sur Vologne(affaire grégory)
Je me demande si les vosgiens le connaissent bien….
Ses oeuvres sont le reflet exact de sa région.
Il est vraiment étrange,bourré de talent et je vais donc lire son dernier roman..
Par contre j’ignorais qu’il touchait aussi à la peinture….
Artiste complet en sorte.
Vous en écrivez si bien que j’ai grande envie de le lire.
Pitié, arrêtez de nous raconter le film à chaque fois.
Cet auteur est un merveilleux écrivain et vous l’abimez sans réserve.
Quoi, il a raconté la fin ? Heureusement, je le savais. Il ne faut pas lire les articles sur les bouquins de Pierre Pelot. Il faut directement lire ses bouquins…
— Jacques
« C’est donc ici que les gens viennent pour vivre ? » Première phrase des Cahiers de Malte Laurids Brigge, Rainer Maria Rilke.
Merci pour cet article de fond, si bien illustré. C’est exactement ça qui fait la spécificité d’internet, et de rue 89. Jamais un magazine papier ne pourrait nous proposer ça. Sans compter que vos longs articles ne sont pas formatés par un cahier des charges rédactionnel, souvent idiot et réducteur. Continuez à nous présenter de longues chroniques, qui ne se limitent pas à ce qu’on trouve ailleurs !
Merci à vous
J’ai découvert Pierre Pelot avec « c’est ainsi que les hommes vivent » (ce livre est ds un état lamentable tellement je l’ai prêté!!) J’ai été très triste de quitter ce livre, je me console avec les autres Pelot.
En ce moment je savoure cet instant : Un nouveau Pelot à lire….
Je viens, par ailleurs, juste de me connecter pour la 1ère fois à rue89, et je trouve un article sur Pelot!! Génial!! Je ne vous quitterai plus!!