Mona Chollet déconstruit le « Storytelling » à la sauce Sarkozy

En ce week-end d'élections (France, Espagne), parlons imaginaire. Après un philosophe et un ancien ministre, la journaliste Mona Chollet propose une autre analyse de la droite sarkoziste : par son imaginaire et ses » success stories » . En filigrane, c'est des bases d'un futur imaginaire de gauche qu'il est ici question. Rencontre.

C'est peu de dire que la gauche institutionnelle n'incarne plus ni l'envie ni l'utopie. Dans la France des années 2000, et surtout, depuis le triomphe du  » storytelling » aux Etats-Unis, la droite est parvenue, elle, à accorder sa politique avec une musique qui fait autant diversion que proposition. Même l'économie est présentée comme une « belle histoire ». Les droites ont ainsi réappris à raconter des histoires. Exemple : ce que Sarkozy a fait de Guy Môcquet. La droite met du » positif » , du « gagnant », là où la gauche ne met plus que de la litanie. Du glamour là où la gauche met du pathos.

Aussi, » Rêves de droite » de la jeune journaliste –au Monde Diplomatique- suisse Mona Chollet se lira en complément utile de « Storytelling » de Christian Salmon, que nous vous présentions à l'automne dernier. Il en est une illustration concrète, axée sur la situation de la France depuis le 6 mai 2007.

Après Reagan, Bush et Schwartznegger, un autre acteur : Sarkozy

C'est sur une analyse des discours et des « success stories » conçues par la droite sarkozyenne que se focalise d'abord le travail de la journaliste.

Pour parvenir à construire un imaginaire lyrique, après avoir intégré les bases du « storytelling », les droites ont appris à construire des destins. En 2000, les républicains yankee avaient transformé l'ex-alcoolique et fils à papa George W. Bush en une figure christique sauvée par la religion et la famille. On gommes des passages gênants dans une biographie (Bush et le service militaire) et on a un personnage de film. Un héros, un mec qui sait ce qu'est la rédemption. Le président idéal.

En 2007, Nicolas Sarkozy se fait passer pour un « pauvre enfant de Neuilly », qui en rentrant de l'école –où il est moqué, brimé- trouve du saumon au frigo, certes, mais du saumon du supermarché. Un pauvre enfant de Neuilly… Résultat : pour beaucoup, Nicolas Sarkozy a beaucoup souffert… Et il a utilisé les brimades pour être plus fort. Un gagnant. Pour un pays qui n'a plus d'autorité philosophique dans le monde, le guide idéal. Dans ce monde-là, d'anciens acteurs (Reagan, Arnold Schwartzenegger) finissent logiquement sur des sièges de gouvernants :


Rama Yade et Rachida Dati : le syndrome Zidane

Pour Mona Chollet, la » success story » est l » » instrument de dépolitisation idéal » . Elle donne au commun des citoyens le sentiment d'« en être », lui permet d'oublier sa propre spoliation. En lui donnant envie de s'y identifier. Pour la journaliste, le libéralisme a eu le génie de renverser le schéma des identifications : auparavant, on s'identifiait à un individu de même condition que soi. Aujourd'hui, » success stories » agissant, le travailleur s'identifie aux riches. Ne partageant plus la condition de ses semblables, il est à même de les jalouser. Cette étape passe par la » liquidation des déterminations sociales » .

Les paradigmes étant modifiés, des histoires suffisent à dissimuler une réalité qui, puisqu'elle est noire, ne vaut d'être vue. Une grève de fonctionnaires ? Le Président annonce son divorce. Mais le président est un gagnant. C'est dans le centre même de l'imaginaire devenu parts de marché (les histoires américaines de Disney) qu'il présente sa prochaine femme.

Rachida Dati et Rama Yade, révélations de la campagne, sont aussi des personnages clés de la » success story » . Quitte à, pour la seconde, soigneusement dissimuler ses origines sociales élevées. Pour Mona Chollet, elles sont » les versions glamour d'une figure délibérément construite par les idéologues de la révolution conservatrice » . Et dissimulent les inégalités qui, en France, n'ont pas changé. Yade& Dati, c'est une réactualisation du syndrome Zidane :


Refonder un imaginaire de gauche

Une OPA des conservateurs sur l'imaginaire ? Quand Yasmina Reza raconte la campagne de Nicolas Sarkozy dans » L'aube, le soir, ou la nuit » la dramaturge se trompe de métaphore. Son livre ne montre que sa propre fascination d'être dans le secret des dieux et d'être capable d'écrire des anecdotes. Sa métaphore est celle, pointée par Mona Chollet, des journalistes politiques et des hommes politiques en vase clos.

Dans » Rêves de droite » , on lira avec plaisir, sans forcément être d'accord sur tout, le rôle de Michel Houellebecq dans ce scénario… Car Houellebecq, et tout l'imaginaire culturel de la France des années 2000, c'est aussi un » cas » à propos duquel gauche et droite ont refusé de voir en quoi sa littérature incarnait l'époque.

La gauche n'a pas échappé à l'envie de sunlights, mais elle aurait pu le faire en y incluant ses valeurs, démontre ici Mona Chollet. Son livre pointe de façon très précise les mécanismes de l'imaginaire de droite. Et les absences de l'imaginaire de gauche. L'auteure y propose des pistes, des noms, des alliances, des mouvements, des possibles, en vue d'un futur imaginaire. D'une utopie. La gauche n'a plus Bourdieu, et Onfray, Lipotevsky, ou Rancières n'établissent pas de ponts entre eux. Alors qui aller voir ? C'est ce qui manque à la fin du livre, par ailleurs utile, et c'est la raison pour laquelle nous avons demandé des précisions à Mona Chollet :

 » Rêves de droite – Défaire l'imaginaire sarkozyste » de Mona Chollet (Eds Zones/La Découverte, 152 pp., 12€)

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7 commentaires sélectionnés

Portrait de thierry reboud

De thierry reboud 20923

| 21H10 | 08/03/2008 | Permalien

Quand, à la chute du mur de Berlin, on a glosé sur la fin des idéologies, on nous a raconté des craques, bien sûr. Ce qui finissait, c'était la mythologie sur laquelle la gauche se réunissait, du PS à certains libertaires. C'était cette mythologie qui nous faisait avancer dans le sens de l'histoire, comme on disait alors, même si nous divergions sans aucun doute sur les outils et les objectifs.

La libération à venir du peuple a fonctionné comme un horizon teinté d'une religiosité sans dieux : une rédemption promise et des messies. Aujourd'hui, nous sommes orphelins de cette vision d'avenir, et il suffit de voir comment ce qui reste de la gauche dite de gouvernement se contente de gérer le présent pour mesurer la déconvenue.

Chollet a parfaitement raison de constater que, pour ce qui est de la définition d'un horizon, nous [ceux qui se reconnaissent quelque part dans la gauche] avons enfilé le costume de la droite.
Je ne sais pas si ça doit s'appeler « storytelling » ou « mythologie », mais oui, l'enjeu se trouve bien là, dans l'urgence qu'il y a à définir une visée ou une figure émancipatrice qui soit autre chose que le self-made man, qui ne réussit jamais qu'en marchant sur la tête des autres.

Portrait de Asse42

De Asse42

Royalais | 22H01 | 08/03/2008 | Permalien

Dommage que cette journaliste ne juge l'actualité que par le prisme de la droite tout en voulant aider la gauche. Car si elle avait suivi de près la campagne de la gauche elle aurait compris qu'une volonté profonde avait pris corps. Une volonté collective que la politique se faisait avec les citoyens et non par une histoire racontée d'en haut.
Alors je comprends que ce sera plus long pour convaincre le peuple que celui-ci trouvera son intérêt dans la participation et non dans la soumission.

Cet espoir qui s'est levé nous devons le cultiver à gauche avant de l'infuser dans le pays.

Portrait de V comme vendetta

De V comme vendetta

Ecrivain | 22H33 | 08/03/2008 | Permalien

La critique de l'individu moderne, c'est un vieux poncif de la philosophie : critiquez le Progrès et un certain messianisme : relisez Nietzsche, effet décapant assuré. Si vous voulez rendre Nietzsche de gauche, penchez vers Deleuze.

La critique de l'autonomie des désirs, seule vraiment révolutionnaire aujourd'hui : seuls quelques romanciers s'y étaient attaqués : Balzac, Stendhal, Flaubert, Proust, Dostoïevski : étaient-ils de gauche ? Est-ce si important de savoir s'ils étaient ou non de gauche ?

La gauche est-elle capable de déconstruire le matérialisme messianique de sa propre mythologie historique ? J'en doute.

Quant à la critique de la storytelling sarkozienne, elle n'est pas bien difficile à trouver : on compare les slogans de campagne avec les effet d'un an de pouvoir : effets comiques et destructeurs assurés.

Artus cite Houellebeck : « L'Homme de gauche est mal parti », un de ses articles écrit en 2003 est toujours d'actualité.

Exemple flagrant tiré de l'article : « Le libéralisme a eu le génie de renverser le schéma des identifications : auparavant, on s'identifiait à un individu de même condition que soi. Aujourd'hui, “success stories” agissant, le travailleur s'identifie aux riches. Ne partageant plus la condition de ses semblables, il est à même de les jalouser. »

Faux : le libéralisme (le Spectacle disait Debord) dans sa logique bête et efficace, est beaucoup plus « intelligent » que vous le croyez : il connaît parfaitement les rouages cachés du désir et ses auto-manipulations : le schéma des identifications, le désir d'appropriation, le mimétisme modèle / obstacle sont bien plus retors. Sans comprendre ces mécanismes, toute critique du libéralisme n'aura aucune portée opératoire vers le réel.

Portrait de Suzanne Citron

De montjustin

Historienne et auteure | 23H57 | 08/03/2008 | Permalien

La storytelling de la gauche française qu'il faudrait déconstruire, a ses racines dans l'élitisme républicain et son paradigme, l » « ascenseur social ». Cette idéologie, forgée par la troisième République, convient parfaitement à la droite car elle repose sur une vision hiérarchique de la société : le bas et le haut de
« l'échelle », pas seulement au niveau du fric, mais aussi celui de la considération selon le métier (cols bleus, cols blancs, en 1848 casquette et chapeau).
On croit abusivement que la dynamique républicaine est « de gauche ». Mais quand il y a confusion entre République et « ascenseur social », cela revient à faire du mépris social le fondement de la société , (puisque réussir c'est
grimper ), et du système scolaire, non plus un système éducatif mais l'instrument soit de l » ascension, soit du « déclassement » soit du rejet.

Oui une autre storytelling de la Gauche aurait à voir avec la déconstruction de l'idéologie forgée par la 3ème République, et son mépris, ses inférieurs et supérieurs.

Sarkozy, Rachida ne se veulent –ils pas visiblement les emblèmes de la
« réussite » ? Avec tant d'insolence et d'impudence que la coupe déborde .

Portrait de Thomas GREDAT

De Thomas GREDAT

| 01H52 | 09/03/2008 | Permalien

A travers l'article que lui a consacré Rue89, je crois que Mona Chollet a compris et, plus important encore, réussi à expliquer comment la droite libérale, battue sur le plan idéologique, a réussi à reconquérir le terrain perdu en se faisant la championne des plus modestes. Auparavant, il y avait l'électorat bourgeois et l'électorat populaire. La grande leçon a été de faire croire à ce dernier que le rêve d'une réussite sociale ne lui était pas interdit par un programme de droite, tandis que la gauche dérivait insensiblement vers les classes moyennes et un discours inaudible. Et c'est ainsi que Sarkozy s'est offert comme miroir tendu à des électeurs avides de s'y mirer. Comme le concluait ironiquement, en expliquant le phénomène, un article de « Marianne » : « Avec Sarkozy, nous sommes tous Présidents. » Sauf qu'il n'y en a qu'un qui occupe le fauteuil !
Méthode à l'américaine : là-bas, les gens modestes admirent les riches parce qu'ils espèrent le devenir un jour, dans ce pays où « tout est possible » (ça ne vous rappelle rien ? ). On rajoute une pincée de populisme d'extrême-droite pour foutre les jetons au bon peuple et se poser en recours, et ça fait 53% d'électeurs qui croient qu'on va leur décrocher la Lune.
C'est vrai : avec ses « litanies », comme le dit l'article, la gauche ne fait plus rêver. Le terme montre bien ce que son discours a de répétitif et de mou. Qu'est-ce qui peut la redynamiser ? Le retour aux valeurs, après l'embourgeoisement, et le réemploi de ce qui a si bien fonctionné avant le 6 mai 2007. Pourquoi ne pas reprendre ce thème de la réussite individuelle en y greffant la valeur du partage ? Reconnaître qu'il n'est pas honteux d'avoir des ambitions sociales et de les assouvir, mais qu'une vie sociale pleinement accomplie, pleinement réussie, pleinement riche n'est possible que quand elle est généreuse. On ne peut, comme aujourd'hui, construire la société sur l'injustice, à moins de la détruire. Comme ce café que j'ai vu ce soir, en me promenant rue Greneta, renfoncé sur le rez-de-chaussée, avec trois étages au-dessus de lui.
Pour que ce discours soit crédible, il devra être tenu par des personnalités émergentes, qui pourront elles-mêmes se citer en exemple. De préférence des personnes issues de l'immigration, qui auront travaillé, créé des entreprises. Les immigrés peuvent enrichir la France, il ne faut pas l'oublier.
L'avenir est à la social-démocratie. A la valorisation. Si nos politiques sont incapables de tenir ce discours, et surtout de le pettre en actes, ils désespèreront le peuple, et le pays déclinera.
De toute façon, l'ultralibéralisme est à la France du XXIème siècle ce que la monarchie était à celle du XIXème. C'est pourquoi, malgré les apparences, la social-démocratie est l'avenir.
Nous n'avons pas d'autre choix que l'espoir.

Portrait de Veum

De Veum

doctorant | 10H35 | 09/03/2008 | Permalien

ça va être une réponse à tiroirs attention.
Partons du Modem et de la fin du clivage droite gauche. Ces catégories, ces mots, sont bien plus que des couleurs politiques. Droite et gauche représentent des manières de penser, de vivre, des visions du monde, opposées et mutuellement excluantes. Il peut être difficile de faire apparaitre la matérialisation de la fracture entre ces visions dans le champ politique de tous les jours. Surtout quand une partie de la plus grande formation d'un camp dérive vers l'autre. Alors on peut tenter un critère : la résignation devant le réel, la soumission à l'ordre du monde actuel, pour ne faire que du rafistolage à la marge. On nous vend la fin des idéologies, mais finalement ça se résume à la résignation à la domination d'une d'entre elles, présentée comme inéluctable.
Le seul moyen de mener une politique d'émancipation, de même penser cette politique, c'est de sortir de ce cadre. Et là je reviens sur le témoignage de notre riverain ségoléniste. Les deux visions du monde étant mutuellement excluantes, la résignation au cadre formé idéologiquement par la droite rend impossible une politique de gauche. L'état du monde résulte toujours des effets des politiques menées. N'acceptons pas le réel comme indépassable.

Portrait de Anthropia

De Anthropia 17441

11H32 | 09/03/2008 | Permalien

Je pense que cet entretien est un des meilleurs que Rue89 ait conduit. J'espère que le choix d'une femme, pour une fois, n'a rien à voir avec la proximité du 8 mars, non, je ne peux pas l'imaginer, non, n'est-ce pas, pas chez vous ?

Il ouvre effectivement de vraies pistes sur la construction d'un nouvel imaginaire culturel de gauche, ou plutôt sur le renforcement de valeurs déjà présentes mais non réunies dans un profil auquel s'identifier, un profil qui fasse histoire.

Quant à Sarkozy, il est en train de passer de la figure de l'individualiste triomphant à celle du Président-Pyjama, celui qui perd la boule, qu'on retrouve sur la voie ferrée, il nous ramène à la 4ème république.

C'est l'absolu contrepoint à la successstory, déjà présent dans la culture américaine, en face de l'American dream, se profile le Looser, à la Saül Bellow, l'épicier au fond de sa boutique, qui croît encore qu'il va révolutionner le commerce. C'est le problème avec ces êtres binaires, ils sont finalement dans le sado-masochisme et derrière celui qui est « le plus fort », on trouve celui qu'on peut absolument « victimiser ».

http://anthropia.blogg.org

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