Milia rêve sa vie et le Liban, puis Elias Khoury raconte

Grand intellectuel et journaliste libanais, Elias Khoury est aussi romancier. A l’occasion de la manifestation Les belles étrangères, dont le pays invité est cette année le Liban, et en pleine confusion dans la vie politique libanaise, rencontre avec l’auteur de "Comme si elle dormait", paru en France à la rentrée.

Lorsque nous l’avons rencontré pour cette interview, en début de semaine, Elias Khoury n’était pas mécontent de se trouver en France au moment d’un mouvement social. Le Libanais est arrivé au journalisme -en 1972- par la politique, avant d’entrer en littérature par le journalisme. La politique, la religion, les réfugiés palestiniens, la guerre civile libanaise, le XXe siècle: voilà ce qui irrigue sa littérature.

Elias Khoury décida de devenir un membre du Fatah après avoir visité un camp de réfugiés palestiniens en Jordanie. C’était en 1967. En 1970, il quitte la Jordanie, pour Paris. Revenu au Liban, il prit part à la guerre civile qui éclata en 1975, et fut sérieusement blessé, perdant même temporairement la vue. En 1972, il avait connu son premier engagement sur la scène littéraire arabe fut en tant que membre du comité éditorial du journal Mawaqif, aux côtés entre autres du poète palestinien Mahmoud Darwish.

Depuis, dans son travail, tout est lié. Il est actuellement rédacteur en chef du journal Al-Mulhaq, le supplément hebdomadaire du quotidien libanais Al-Nahar, et est un intellectuel de renommée internationale. Sous sa direction, Al-Mulhaq est devenu la tribune de l'opposition aux aspects controversés de la reconstruction du Beyrouth de l’après-guerre.

Khoury fait partie de cette génération qui ne se trouve ni dans la droite libérale, ni dans la gauche traditionnelle libanaise, mais de ces hommes pour qui expérience palestinienne et guerre civile libanaise ont tout fait voler en éclats. Jusque dans les pores de l’écriture.

Les rêves de Milia, fil rouge d'une histoire libanaise

"Comme si elle dormait" est l’histoire de Milia, racontée par les rêves qu'elle fait trois nuits durant. Une jeune femme chrétienne dans le Beyrouth des années 30 et 40. Des rêves de différents niveaux de conscience, avec leurs rythmes hachés, leurs flashes, leurs répétitions obsessionnelles, leur furie, leurs peurs, leurs questionnements et leurs trous noirs.

Des rêves qui, en trois nuits et presque quatre cents pages, restituent son histoire, celle de sa famille, de son mari Mansour, de la famille de ce dernier. Milia rêve, déchiffre son passé et "pré-voit" son futur. Au réveil, elle raconte. Et Khoury écrit.

Que dit-elle? Elle dit avoir choisi Mansour, car elle l’avait vu en rêve, mais elle a du mal à faire l’amour avec lui:

"Il va sauter sur moi et m’ouvrir, se dit Milia. Un sentiment bizarre la dominait, elle avait l’impression de se tenir sur un balcon élevé dans l’attente que quelqu’un vienne la jeter d’en bas."

Milia et Mansour se parlent en se racontant des histoires. Le roman s'ouvre sur leur nuit de noces, cauchemardesque, et se finit avec la naissance de leur fils. Entre temps: Jaffa, Nazareth, Beyrouth, les transformations sociales du Moyen-Orient entre fin XIXe et milieu XXe, des fils qui menacent les pères, le meurtre du frère de Mansour, pourvoyeur de fusils à la résistance arabe contre la chape de plomb chrétienne, la famille sous la coupe d'une bonne soeur, la virginité de la grand-mère, les aventures du grand-père avec une prostituée égyptienne... Nous sommes ici à la veille de la naissance de l'état d'Israël et de la fuite des Palestiniens.

Devant l’évolution du monde, les transformations géographiques et les changements brutaux de Mansour à la mort de son frère, Milia rêve, encore et toujours. Et révèle au réveil, toujours. Elle fera tout pour écrire son histoire à elle, entre intimité et histoire collective. Khoury accouche cette histoire.

Une langue qui serait le miroir des identités féminine et masculine

Dans ses récits sur la Palestine ("La Porte du soleil", 2004) ou sur le Liban (par exemple "Yalo", 2005), Khoury a toujours considéré l’Autre comme un miroir du Je. Et invoqué une langue qui serait ce miroir, entre identités féminine et masculine, qui unirait les hommes et les femmes. (Voir la vidéo... caméra à l’épaule, d’où quelques tremblements parfois.)



Chez Khoury, comme chez nombres d’écrivains libanais contemporains (marqués, fatalement, par la guerre, et éventuellement l’exil, la question palestinienne, ou la religiosité), écriture poétique traditionnelle et écriture psychologique moderne sont entremêlées.

Le travail du romancier-journaliste, outre son puissant aspect politique bien sûr, consiste ici à unir très profondément réel et imaginaire (typique de la littérature du Moyen-Orient, certes, mais moins du roman moderne), rêve et identité féminine. Chez Mansour comme chez Khoury lui-même, la poésie est comme une interface entre l’homme et la politique. C’est par un travail sur l’inconscient de la langue poétique que "Comme si elle dormait" opère une puissante réflexion sur l’identité et l’avènement du monde moderne.

La poésie et la mort sont au cœur du livre, elles en forment les plaques tectoniques qui, se chevauchant, produisent une mise en abîme de la relation mari-femme, de la religion et de la féminité.

"La fonction de la poésie était de permettre d’accepter la mort"

Pourtant, cette poésie qui est le langage qu’a adopté Mansour pour -tenter de- communiquer à sa femme tout son amour, Milia s’en méfie:

"Elle savait que la mort était le principal ennemi de la poésie. Ce n’est pas vrai que la poésie pouvait vaincre la mort, comme il le lui avait dit.

"La fonction de la poésie était de permettre d’accepter la mort et de nous familiariser avec elle au point de nous laisser croire que la poésie était capable de la vaincre, alors qu’en réalité elle était l’enfant de sa mort et sa voix secrète". (Voir la vidéo.)



"Comme si elle dormait" est un hommage au rêve et à la survie. "Familialement" comme littérairement, Khoury écrit ici un travelling sur l’identité et sur le monde. C’est de ces sons, de ces mots, qu’est constitué l’écho que Khoury transcrit du monde.

poétique ou romanesque, la langue offre des territoires, des traces, des rêves

Notre homme a vu des pays, a vu des conflits (dans sa vie et dans sa chair). Il sait aussi ce que la littérature peut dire des pays en guerre. Ce que la langue, romanesque ou poétique, peut offrir comme territoires. Comme traces et comme rêves. (Voir la vidéo.)



Sa venue en France n’est pas un mince événement. Vous pourrez le voir dans plusieurs villes de France, ainsi que onze autres écrivains libanais (dont vous retrouverez des interviews dans les jours à venir dans le blog Cabinet de lecture) à l’occasion des "Belles Etrangères", du 12 au 24 novembre.

Interview réalisée à Paris le 12 novembre.

Comme si elle dormait, d’Elias Khoury - trad. Rania Samara - éd. Actes Sud - 389p., 23€.
A lire également, l’anthologie "Les Belles Etrangères, Douze écrivains libanais", avec un texte de chacun des douze auteurs invités à la manifestation et un DVD d’entretiens avec chaque (éd. Verticales, 20€).


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Courageux anonyme
03H05 18/11/2007

Elias Khoury a aidé des Palestiniens à massacrer des libanais pendant la guerre. C'est un tribunal et non un éditeur qu'il lui faut...

 
Hubert Artus | Rue89
12H29 18/11/2007

  Voilà qui est faux et n'a pas sa place ici. 

 
Courageux anonyme
13H33 18/11/2007

"n'a pas sa place ici"... La phrase est lâchée! Eh bien, censurez donc, la vérité finira néanmoins par prévaloir!

 
Courageux anonyme
13H27 18/11/2007

Elias Khoury a notamment participé, au sein des milices du Fatah, au massacre de Damour au cours duquel 750 chrétiens libanais ont été assassinés puis démembrés.

 
Courageux anonyme
11H26 19/11/2007

Simultanément à la "Une" de Rue89 aujourd'hui: Jamal al-Badaoui (al Qaeda), Carlos (FPLP), Elias Khoury (Fatah). S'agit-il d'une saine émulation face au Réseau Voltaire? La nostalgie n'est plus ce qu'elle était!

 
Courageux anonyme
03H13 18/11/2007

La femme libanaise musulmane me semble beaucoup plus dans le besoin d'être libérée des contraintes religieuse et sociales que la femme libanaise chrétienne. Or, jamais Elias Khoury n'aborde le statut de la femme musulmane. Est-ce parce qu'il est chrétien ou bien par ce qu'il ne fait qu'un copié-collé de la littérature occidentale qui ne s'applique qu'au cas chrétien?

 
Courageux anonyme
08H31 18/11/2007

Vous n'êtes pas au courant que depuis au moins deux ans, le chrétien Elias Khoury est à la solde du Hamas?:

http://www.palestine-solidarite.org/debat.Elias_Khoury.210206.htm

 
Courageux anonyme
09H05 18/11/2007

Ben oui, depuis des siècles les chrétiens d'Orient ont intégré la servilité à l'égard du pacha comme une seconde nature. C'était une question de survie. C'est ça la dhimmitude.

 
Hubert Artus | Rue89
12H35 18/11/2007

  Vous avez mal lu le texte dont vous donnez vous-même le lien...

 
Courageux anonyme
14H03 18/11/2007

"Journaliste, éditorialiste à Al-Safir puis à Al-Nahar, les deux grands quotidiens du pays, il a épousé tous les soubresauts, toutes les contorsions de la gauche libanaise. contre l'accord d'Oslo, pour la démocratie, contre l'hégémonie américaine... Une gauche qui vient à nouveau de voler en éclats entre adversaires d'un Hezbollah «inféodé à l'Iran» et partisans de la «résistance». Comme toujours, Khoury a choisi son camp, le second. «J'ai beaucoup d'estime pour les combattants du Hezbollah. Quand des gars luttent contre Israël, vous ne pouvez pas être neutre. Je n'ai jamais été neutre.»
Interview à "Libération", 9 sept. 2006

Là aussi j'ai mal lu?

 
Hubert Artus | Rue89
15H24 18/11/2007

  Ne sachant qui a écrit quoi et en qualité de quoi, et donc avec qui je parle exactement, je répond à tous les C.A. comme s'il s'agissait d'un même corps. Je ne dis pas que vous avez mal lu, je ne censure rien, je dis que ce cautionnement intellectuel (et stratégique) que vous pointez n'équivaut pas à participation personnelle à des massacres. Je ne parle, ici, que des faits, pas des opinions. 

 
Courageux anonyme
18H05 18/11/2007

Elias Khoury, membre des milices armées du Fatah durant la guerre civile libanaise, a participé personnellement à des opérations de nettoyage ethnique de populations civiles chrétiennes libanaises. C'est un fait avéré.

 
Courageux anonyme
09H17 18/11/2007

"Grand intellectuel et journaliste libanais,"...
Je proteste! La formule officielle est "Très grand intellectuel et journaliste libanais"! Votre traducteur arabe-français mérite un blâme!

 
Courageux anonyme
18H51 18/11/2007

A l'évidence, Monsieur Artus, vous ne pouvez que constatez que Elias Khoury est un personnage très controversé. Ce qui vous est reproché est d'avoir fait abstraction de cela en nous le présentant ainsi que son idéologie comme des paroles d'évangile. Votre parti pris contre les chrétiens du Liban est insupportable. Vous ne pouvez pas écrire n'importe quoi est vous offusquer si certains le prennent mal. Assez des clichés sur "la chape de plomb chrétienne" et des "pauvres palestiniens" en faisant abstraction des milliers de chrétiens libanais massacrés dans des conditions abominables par les milices palestiniennes sous le couvert moral et idéologique "d'intellectuels" comme Elias Khoury!!!

 
Hubert Artus | Rue89
19H42 18/11/2007

C'est vous qui faites fausse route. D'une part je ne me suis offusqué de rien dans les réactions des internautes, d'autre part, je n'ai fait abstraction de rien qui concernât l'ouvrage et la manifestation Belles Etrangères, sujets de mon article. Pour le reste, je n'ai pas à prendre position ici (ni pour ni contre Khoury, ni pour ni contre les Chrétiens ou autres) et ne le fais pas dans le présent papier. A voir plus tard, une fois la manifestation Belles Etrangères achevée, et l'opinion d'autres auteurs libanais recueillie.

 
Courageux anonyme
21H24 18/11/2007

Vous avez pris position en prétendant que Elias Khoury n'a pas été mêlé aux massacres au Liban et en estimant que ces accusations "n'ont pas de place ici". Vous le faites aussi dans votre papier en parlant des Palestiniens qui ont pris les armes pour faire face à "la chape de plomb chrétienne". C'est Elias Khoury qui parle de "chape de plomb" ou vous? Vous êtes un mauvais journaliste et un bon menteur!

 
Courageux anonyme
21H39 18/11/2007

"Voilà qui est faux et n'a pas sa place ici". Vous avez pris position dans cette réaction: vous démentez la responsabilité de Elias Khoury dans les massacres de Libanais et vous vous offusquez bien d'une telle accusation en considérant qu'elle n'a "pas de place ici"! Vous n'en savez pas grand chose sur Alias Khoury! Ou alors vous cachez ce que vous savez. Soit vous êtes un mauvais journaliste soit vous êtes un menteur!

 
Courageux anonyme
02H11 21/11/2007

"Courageux" et "anonyme" c'est déjà pas clair, louche et pas vraiment courageux... Je pense reconnaître bien une grande gueule libanaise qui veut le beurre et l'argent du beurre... Ce n'est pas étonnant certains libanais étaient, sont et seront toujours surtout "anonymes" et pas du tout " courageux........

 
Courageux anonyme
02H17 21/11/2007

"Courageux" et "anonyme" c'est déjà pas clair, louche et pas vraiment courageux... Je pense reconnaître bien une grande gueule libanaise qui veut le beurre et l'argent du beurre... Ce n'est pas étonnant certains libanais étaient, sont et seront toujours surtout "anonymes" et pas du tout " courageux...
Elias Khoury n'en fait pas partie et sait assumer ses positions et ses opinions...
Merci à Hubert Artus de ne pas tout mélanger et faire son travail comme un vrai journaliste doit le faire...
Je ne me cache pas, je passais par là et je ne sais pas encore comment fonctionne le site pour m'inscrire sous mon vrai nom et non, OH JAMAIS, rester qualifié comme courageux anonymes...

 
Courageux anonyme
12H44 21/11/2007

Il aurait suffi que vous écriviez votre nom, tout simplement, au lieu de nous débiter votre jugement sur les Libanais...