Lydie Salvayre : le libéralisme vu de l'intérieur

 

L'écrivain Lydie Salvayre (Ulf Andersen).

 

Dans une rentrée littéraire françaises où les inquiétudes sociales sont plus présentes, Lydie Salvayre plonge au coeur même de l’âme libérale.

Dès le début de cette rentrée, nous vous signalions (ici et ) que la présence plus prégnante du réel, dans les romans français, avait eu pour corollaire le retour au travail de la fiction française.

Le travail, le chômage, l’absence d’emploi pérenne devenue quasi-norme, et plus encore les "effets visibles" du libéralisme décomplexé: des approches de plus en plus courantes dans le roman français.

Certes, ces dérèglements ne sont pas nouveaux dans la société, mais il convient de rappeler que Saint-Germain-des-Prés a -dans sa majorité- mis du temps à apprendre la nouvelle. Du coup, logiquement, la fiction reprend à son compte les nouveaux modes de vie, de morts, de précarité, de pressions, de survie, d’errances, provoquées par le triomphe de l’économie. En somme, les lettres s’occupent enfin de la victoire des chiffres et des indices.

Nous évoquions ici "Portrait de l’écrivain en animal domestique", le nouveau roman de Lydie Salvayre. Il convient d’en parler en détails. La narratrice du roman est romancière. Qui vient d’accepter un pacte. Une plongée au cœur du Moloch libéral.

Durant des mois, elle va travailler pour "Tobold, le roi du hamburger", un self-made-boss Français qui vit entre Paris et New-York. Tobold a tout: des millions d’employés, un ennemi personnel dans sa propre firme, trois cent voitures, un yacht, un Boeing, un loft d’une trentaine d’étages, des strip-teaseuses, une boîte de nuit), il est le leader le plus influent de la planète: il veut maintenant un livre à sa gloire.

Bien sûr, notre romancière sait qu’en acceptant le challenge, elle bat en brèche ses propres idées:

"Moi qui m’étais toujours enorgueillie d’être un écrivain de la révolte, un écrivain qui violait la syntaxe, un écrivain qui saccageait le beau style pour en faire de la charpie, moi qui me flattais d’être une démolisseuse de la phrase, une terroriste de la narration […], un écrivain révolutionnaire quoi, moi donc, l’écrivain de toutes les rébellions, je n’osais pas dire merde de vive voix à un marchand de hamburgers."

Evidemment, elle croit qu’elle va résister. Mais bien sûr, elle va découvrir que le libéralisme tire sa force, parfois, de l’attirance qu’il peut provoquer chez les résistants qui s’en approchent trop. En découvrant la vie et l’œuvre de Tobold, elle entre dans une faille inexplorée. D’elle-même comme du monde.

Une descente au plus profond de la fabrique libérale

"Portrait de l’écrivain en animal domestique" rassemble le récit quasi quotidien de notre romancière, ses confessions et les conversations que lui tient le big boss. Le roman de Lydie Salvayre oscille entre indignation et rébellion.

Une descente au plus profond de la fabrique libérale à travers un de ses pires représentants. Evidemment, notre écrivain de papier y perd le sens de la tête pour celui du faste ("J’apprends à remuer mon cul -à défaut de mes idées"): comment concilier lettres humanistes et libéralisme décomplexé?

"Le roi du hamburger", qui se découvrira plus tard "roi de la merde" sait ce qu’il fait en "embauchant" notre romancière. Pour ne pas qu’elle cède à la révolte, il la soumet à un rythme de travail pire que sarkozyste, qui ne lui laisse aucune possibilité d’introspection, de doute ni de révolte.

Elle, et nous, nous enfouissons dans l’âme même d’un type, donc d’un système, qui n’a que faire des pauvres et de tous ceux qu’il s’évertue à mettre dur la touche. Tobold a un taux d’émotion sentimental quasi nul:

"D’idéaux, point. D’honneur, pas plus. Seuls l’intéressent le coup porté et qui terrasse, la chasse, la prise, le jeu et la gagne."

Mine de rien, notre personnage de romancière part autant en quête de compréhension du libéralisme que d’une modernité différente: "Certes, Tobold manque de sens moral. Mais c’est, très précisément, ce qui en fait un homme neuf". Que l’on découvrira des plus froidement et opportunément philanthropique: "Tobold avait la froideur des violents, une froideur qui n’était rien d’autre qu’une violence au repos". Mine de rien, Lydie Salvayre elle-même parvient à un travail des plus renseignés et des plus justes, en faisant mieux que de plonger dans l’âme libérale.

Difficile de ne pas penser à Nicolas Sarkozy et Yasmina Reza

Il est, fait ironique, impossible de ne pas penser à Yasmina Reza et Nicolas Sarkozy en lisant ce roman. Qui, autant que disséquer la fabrique libérale, est un roman qui nous montre une auteur (la narratrice) aux prises son propre personnage. Il y a évidemment, comme tout livre où repose une tension psychologique, un mimétisme entre le romancière et Tobold.

Ce faisant, "Portrait de l’auteur en animal domestique" est aussi, in fine, une mise en abîme de la relation attraction/répulsion de l’écrivain (Lydie Salvayre comme son personnage de romancière) avec ses propres personnages.

Ce, à notre époque libérale où il suffit d’être riche pour "être quelqu’un". Le quatorzième livre de Lydie Salvayre est donc très en rapport avec "CV Roman", car il est aussi un miroir entre dissection du réel social et réflexion littéraire.

Si, ici, l’auteur fait trop dans la farce, cédant parfois à un cynisme systématique, elle prouve aussi, à nouveau, que son écriture jubilatoire est à même de boucler bien des boucles.

Portrait de l’écrivain en animal domestique de Lydie Salvayre - éd. Le Seuil - 237p., 18€.


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18H53 28/09/2007

A lire et à voir, « Le vif du vivant » de Lydie Salvayre paru aux EDITIONS CERCLE D’ART. Des reproductions superbes. Presque toutes des « Madame Cézanne dans un fauteuil rouge ». Une Lydie Salvayre en plein délire.

http://pikasso02.skyrock.com/

 
Courageux anonyme
10H05 29/09/2007
 
23H29 28/09/2007
 
23H34 28/09/2007

« C’est pour des imbéciles »…

Je voulais dire: « C’est nous prendre pour des imbéciles ».

 
Courageux anonyme
06H51 29/09/2007
 
Hubert Artus | Rue89
10H49 29/09/2007

 Aux derniers courageux anonymes et à Leloup888 : vous pointez des fautes dont je ne sais où vous les trouvez. Vous semblez rechercher le même phrasé et le même rythme dans un article culturel que dans un papier de pure info; vous savez pourtant que ce ne peut être le cas. De plus, profiter du fait que Rue89, dans sa démarche participative, n’a pas de modérateur, n’autorise pas de telles réactions. Je ne lis pas de la critique, ici, mais que de l’attaque. Je perspecte l’anonymat, évidemment, mais quand on veut attaquer on se montre. Je n’ai pas peur de l’attaque, maus écrire ce que vous écrivez et rester "courageux anonyme", c’est comme s’autoriser à passer des coups de fil anonymes en profitant d’un numéro masqué.

 
11H11 29/09/2007
 
Courageux anonyme
11H29 29/09/2007

Une autre ?: « …qui s’évertue à mettre dur la touche »

 
Hubert Artus | Rue89
11H35 29/09/2007

  Autant des fautes de frappe peuvent arriver (nous les corrigeaons quand elles sont signalées), autant ce que vous citez ici n’est apparu que sur votre ordinateur. ce texte n’a pas été retouché et je ne lis pas ce que vous lisez. Pas grave.  

 
Courageux anonyme
12H28 29/09/2007
 
Hubert Artus | Rue89
03H31 30/09/2007
 
Courageux anonyme
12H07 29/09/2007
 
Hubert Artus | Rue89
12H25 29/09/2007

Cher Peter Osario, Je maintiens ce que je disais (j’ai relu la version mise en ligne, suite aux critiques…). Tout en écoutant vos critiques, par exemple "style relâché". Je n’ai jamais dit être insulté (auquel cas nous aurions effacé le commentaire), je pointe simplement les attaques anonymes qui se veulent critiques. Quand c’est signé, c’est une critique, quand c’est anonyme ça ne l’est pas. De plus, et pour éviter plusieurs avis redondants sur ces questions orthographiques ou de claviers, je suggère que ces réactions me soient transmises directement via le formulaire de contact plutôt que sur les commentaires : elles ne concernent pas le livre de L. Salvayre, et pour la critique de mon papier une réaction me semble suffir. De plus, j’y répondrai sans problème. Ca ne dérange personne d’être critiqué quand c’est constructif. Mon métier consistant à donner mon avis sur l’écriture des autres, je serais muffle si je n’acceptais les critiques sur la mienne…

 
Courageux anonyme
09H28 29/09/2007

?

 
Courageux anonyme
10H05 29/09/2007

Je ne critique pas l’article. Je l’ai lu avec un intérêt détaché… sachant que j’ai cessé de lire les auteurs français contemporains depuis un certain nombre d’années (nombrillisme, mondanisme, maniérisme, parisianisme, corporatisme, littérature d’instituteurs, fascicules en caractères de 14 vendus au prix d’un pavé, monopole de la galaxie Galligrasseuil, mise au silence du bon millier d’éditeurs qui tentent d’exister autour de ce symbole agissant d’une culture officielle digne d’un potentat soviétiforme…). Je ne connais donc pas l’oeuvre de Mme Salvayre, mais le propos qui est rapporté ici, de ce qui ressemble à une caricature de Tycoon à la française, me paraît plutôt séduisant. Cela dit, point n’est besoin de recourir à la caricature pour décrire les bas-fonds du libéralisme, les motivations d’un requin, les tentations qui assaillent l’observateur… Don DeLillo s’emploie avec art et discrétion à cette tâche - je pense à son « Cosmopolis » -, et sur un registre plus enlevé, il y a le travail d’un Douglas Kennedy. Regard critique et appuyé, qui dans l’élégance qui dans la rythmique syncopée. On en sort également soufflé. Et d’autant plus lucides que ces auteurs vivent au coeur de ce que nous ne connaissons encore qu’à un stade embryonnaire.

 
10H46 29/09/2007

Ce que vous dites de la littérature française est trop souvent vrai, mais aussi réducteur. Il existe tout de même quelques écrivains français qui ont des histoires à raconter, et qui sachent regarder au delà de leur nombril et du bd Saint-Germain. Et justement, L. Salvayre n’est pas C. Angot. Je n’ai pas lu son dernier roman, mais elle construit depuis des années une oeuvre véritable. Tout n’est pas excellent, mais quand elle explore les marges de la folie sans tomber dans le grand guignol, c’est vraiment très bien (« La compagnie des spectres », pour son roman le plus connu). Et enfin, c’est un(e) écrivain qui a de l’humour. C’est une race qui ne court pas les rues. Alors, c’est vrai qu’elle est publiée au Seuil… mais Galligrasseuil peut parfois publier des écrits pas vains. Il suffit de les piquer aux autres éditeurs…

 
Hubert Artus | Rue89
11H06 29/09/2007
 
13H08 29/09/2007

Je n’ai pas lu le livre dont il est question dans cet article, je me garderai donc bien d’en parler. En revanche, le sujet abordé n’est pas original ; ça fait vingt ans que je tombe régulièrement sur des articles ou des reportages sur les conditions de travail épouvantables des fast-food. Deux de mes amis y ont travaillé un temps et m’ont confirmé cette triste réalité.
Ce qui me dérange, c’est qu’on s’intéresse de si près à la barbarie de ces restaurants proposant une nourriture étrangère (berk !), qui plus est américaine (re-berk !). Il serait sans doute instructif de se pencher, une fois de temps en temps, sur le sort des employés des restaurants traditionnels. Je n’ai pas eu vent que les marmitons des adresses bien de chez nous travaillaient dans l’euphorie et le respect mutuel…
Quant au libéralisme, je ne vois pas ce qu’il vient faire dans ce débat ; le MacDo d’à côté est soumis aux mêmes règles que l’Auvergnat ou le Kebab d’en face.

 
ThomasLefebvre | Rapatrié
16H50 29/09/2007
 
Courageux anonyme
19H28 29/09/2007

Qu’est ce que vous avez tous , à ereinter  ?
Ca me rappelle un article de l’ excellent site Rue89 :

http://www.rue89.com/2007/09/23/denigrez-il-en-restera-quelque-chose-sur…

 
Courageux anonyme
19H45 10/10/2007

Super ce boukin et donc si j’ai tout compris à Freud, lydie Salvayre à crée une fiction…dommage, j’aurai rêvé qu’elle se soit vraiment payé l’autobiographie d’un « Jules César » contemporain, en tout cas, pendant toute ma lecture de son roman, je n’ai pas pu m’empêcher d’y croire…Merci!

Michel

 
Courageux anonyme
14H56 16/10/2007

Désolée de revenir sur les histoires d’orthographe, syntaxe, etc. mais, tout de même, ça me fait plaisir de voir qu’il y a des gens qui râlent… Merci, les râleurs, de rappeler (peut-être sans le savoir) à toute rédaction que les secrétaires de rédaction et les correcteurs sont indispensables pour la qualité et la lisibilité des articles (et les correcteurs humains, pas les machines qui donnent souvent des résultats plutôt… rigolos).
A la décharge d’Hubert Artus, son boulot est de donner l’info, pas de fignoler sa mise en forme.
Pour Lydie Salvayre, j’ai juste le souvenir d’un beau livre, « La Vie commune ».