Le fait divers reste de la chair à fiction

Ce qui est en train d'arriver à Mazarine Pingeot, nonobstant les éventuelles pré-publicités, orchestrations, ou contre-publicités, est arrivé à tous les écrivains français qui ont voulu s'emparer d'un fait divers retentissant. De Philippe Besson l'an dernier à Thierry Jonquet bien avant lui, tour d'horizon de quelques récents faits divers littéraires avant de revenir, en son temps, sur le roman de Mazarine Pingeot.

Au départ apanage de l'oralité et des conteurs troubadours, le fait divers est d'abord passé par le roman picaresque pour arriver dans les journaux imprimés. Néanmoins, l'art et la culture s'en saisissent régulièrement. Le roman se saisit régulièrement des plus grosses affaires. Des plus traumatiques.

Le fait divers, radiographie parfaite et décalée

Littérairement, le fait divers fut traité par le » roman réaliste » , par des auteurs qui souvent avaient été journalistes : Kessel, Mac Orlan, Albert Londres, ou encore Simenon, qui amena le fait divers au récit policier. Ce sont d'ailleurs ces auteurs qui, en 1938, fondèrent aux éditions Gallimard le magazine » Détective » , fleuron du récit et de l'illustration des faits divers. CQFD.

Pour certains, les faits divers sont un parfait miroir de la société. Pour d'autres, le caractère dépolitisé de ces faits serait au contraire un hochet que le pouvoir tient toujours à disposition des citoyens pour les distraire. De l'aspect passionnel au côté conspirationniste, la chose est en tout cas éminemment stimulante pour l'écrivain.

Narrativement, la manière de conter un tel fait se rapproche de la nouvelle : plonger rapidement le lecteur dans le feu de l'action, instaurer rapidement un élément de tension, faire mousser l'étrange, aménager une surprise finale comme chute. La surprise, ou l'information essentielle, peut aussi se présenter au tout début du texte : la technique de la » pyramide inversée » vaut pour le journaliste comme pour le romancier. Le roman policier se saisit par la suite logiquement de l'affaire : le fait divers, urbain ou campagnard, allait en effet comme un gant à un genre littéraire qui, par là même, traitait du côté obscur de l'esprit humain.

L'avènement de la littérature de milieu (années 1920 aux USA, années 1940 à 60 en France) y ajoutant par la suite une gouaille et un réalisme citadins d'actualité. La dilution du milieu à la française, ajoutée au fait que le néo-polar français avait préféré les bandes politisées à la voyoucratie pure, avait éloigné le roman de genre du fait divers. Dont, récemment s'est ressaisie la » littérature générale » (entendez ici toute fiction qui n'est ni polar, ni science-fiction, ni historique, ni érotique ; en bref qui n'appartient à aucun » genre littéraire » ). Par définition, le fait divers reste de la chair à fiction.

Le petit Grégory, toujours un grand trauma national

L'enfant d'octobre de Philippe BessonLe dernier à s'y être collé a lui aussi connu des ennuis. Au printemps 2006, lorsque Jérôme Béglé crée sa collection » Ceci n'est pas un fait divers » chez Grasset, il ne choisit pas au hasard ses pions de départ. Un auteur surconfirmé –Philippe Besson– et un fait encore fumant : l'affaire Grégory. On se souvient du cri lancé en 1985 par Marguerite Duras ( » sublime, forcément sublime » ) dans » Libération » , alors que la France entière croyait Christine Villemin coupable. Le dossier judiciaire était clos depuis 2003, et Besson revenait le décortiquer.

Après avoir recomposé le contexte (rencontre des époux Villemin, l'affaire du corbeau, la naissance de Grégory, et sa disparition), le romancier créait une sorte de journal intime de la mère de l'enfant. Dès lors, l'alternance entre l'enchaînement des faits réels et la réaction de la mère, outre de faire revivre l'affaire point par point, donnait à voir d'emblée ce qui avait convaincu les juges –et la France entière– de l'innocence de Christine Villemin : la force pénétrante de l'amour de la femme pour son mari, laissant deviner celle qu'elle avait pour son fils. Se gardant de tout angélisme à l'égard de cette femme, Besson manifestait néanmoins une intense empathie envers son sujet, qui faisait du livre une charge contre une justice inefficace (le juge Lambert). Pour autant, il lui arriva ce qui est en passe d'arriver à Mazarine Pingeot : les » personnages concernés » crièrent à la récupération de leur propre vie par un romancier. » Laissons les Villemin en paix » , tonnèrent les proches dans la presse.

Laurent Beccaria, éditeur d'un » Bûcher des innocents » consacré à l'affaire, et accoucheur dix ans avant du récit des époux Villemin themselves, s'indignait du roman de Besson qui, selon lui, accumulait » contre-vérités, erreurs, fantasmes » . Il s'indignait surtout, et l'intéressée avec lui, du fait que Besson faisait parler Christine Villemin à travers son journal intime, sans jamais l'avoir sollicitée ou rencontrée. Et qu'une fiction ait la main sur l'affaire, et ce alors que le livre qu'il avait édité pointait le fait que, justement, l'assassinat de cet enfant de 4 ans avait progressivement échappé à tout contrôle judiciaire, et que cette fuite en avant dans l'incontrôlable était récupérée par les magistrats et les journalistes, atteignant ici, comble de l'horreur dans l'irrésolu, une sorte de… fiction collective. Le roman de Besson était devenu le comble du cynisme.

Un fait divers est un déraillement individuel, mais aussi sociétal. Lorsqu'on le raconte, c'est à la fois une distraction et un drame. Mais lorsque la justice s'en est mêlée à grandes eaux, le raconter, cela devient soit du cynisme soit de la littérature. Or le cynisme a toute sa place en littérature.

L'affaire » Rey-Maupin » , quand le fait divers se fait grunge et politisé

Les cœurs autonomes de David FoenkinosLe deuxième roman de la sus-citée collection bégléenne traitait d'un fait divers très politique : l'affaire » Florence Rey – Audry Maupin » . Encore aujourd'hui, dans les milieux anarchistes et autonomes de l'extrême gauche, l'affaire est en travers des gorges. Le 4 octobre 1994, place de la Nation à Paris : Florence Rey et Audry Maupin, coursés par la police après avoir attaqué la préfourrière de Pantin, prennent un taxi en otage. Bilan : cinq morts (dont Maupin) et cinq blessés.

Le duo, militant de la génération anti-CIP, devient l'icône de la jeunesse perdue des années grunge, et on accuse la violence du récent film » Tueurs nés » . On découvrirait par la suite Maupin proche des milieux radicaux de la jeunesse gauchiste d'alors, cette jeunesse que le ministre Charles Pasqua (se rappelant le SAC) se refusait catégoriquement à laisser voir le jour. Maupin, comme d'autres, fut pris dans le chantage au radicalisme par l'ancien représentant en Pastis, sauf que Maupin y entraîna une jeune étudiante tombée raide dingue de lui : Florence Rey. Qui, depuis, se mure dans le silence de sa cellule (elle écopa de vingt ans de réclusion).

S'invitant discrètement dans l'histoire sous la forme d'un camarade de cours du couple Rey-Maupin, Foenkinos se focalise sur la mue de Florence Rey en passionaria discrète. Finement, il met en exergue leur amour torrentiel et voué à la perdition des utopistes. Et ressort l'existence (connue des connaisseurs) d'un troisième larron, membre de la sécurité algérienne, manipulé par Pasqua, ainsi que d'autres éléments de l'enquête alors cachés. Se focalisant sur l'aspect passionnel et sur le couple, Foenkinos (par ailleurs pur représentant d'une littérature très » sixième arrondissement » , néanmoins non dénué de réel talent) évitait non seulement une enquête mais aussi des soucis.

Le polar, toujours dans la bagarre

Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte de Thierry JonquetThierry Jonquet, lui, est de la trempe de ceux qui devancent les ennuis. Depuis belle lurette, ses romans mixent faits divers, science, normal et paranormal, suspense et humour, actualité et politique. Comme ses derniers : » Les Orpailleurs » (que la famille d'une victime citée dans le livre avait tenté d'empêcher), » Moloch » , » Ad vitam æternam » , » Mon Vieux » . Comme son tout dernier : » Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte » , paru à l'automne dernier après que l'éditeur, Le Seuil, eut reculé la date de parution. Et pour cause : illico, Jonquet fut accusé d'avoir brodé une simple fiction à partir de la sordide mise à mort d'Ilan Halimi à Bagneux, six mois auparavant.

Au départ, en septembre 2005, Jonquet, une des plumes les plus cinglantes du roman noir français, avait voulu entreprendre un roman qui se déroulerait sur une année scolaire dans le » 9-3 » . Mais, en novembre, des dizaines de cités françaises s'étaient enflammées. Première injonction imprévue d'un réel en feu. Jonquet avait alors travaillé à une fiction entremêlant faits divers, judéité, influence des imams, Education nationale et émeutes.

Ce roman, qui emprunte son titre à Victor Hugo, met en scène une jeune femme qui prend son premier poste d'enseignante dans une ville imaginaire du » 9-3 » . La jeune prof découvre la déculturation –rancœur, mal de vivre–, la brutalité quotidienne, le racisme, le fanatisme religieux, l'antisémitisme. Elle se nomme Doblinsky, ses élèves en majorité beurs n'en reviennent pas qu'elle soit juive. Elle s'attache à un gamin doué et qui a encore envie d'apprendre : à la suite d'une erreur médicale, sa main droite est restée paralysée. Le garçon s'effondre, avant de se fondre dans une vengeance ignoble.

Ancien militant, ancien professeur, Jonquet fait partie de ces auteurs de la génération » néo-polar » qui enquêtent sur le terrain : il connaît la banlieue depuis longtemps, et travaille depuis non moins longtemps sur le déficit de « vivre ensemble » qui gangrène la France. Son roman, comme il le fait souvent, met le doigt là où la droite ne sait pas aller, là où la gauche reste angélique. La question des rivalités et des pulsions entre juifs et musulmans français reste un tabou dans la fiction littéraire. Mais Jonquet avait imaginé, à quelques détails près, une séquestration en quelques points identique à celle d'Ilan Halimi. Le romancier continuait son travail dénué de tout angélisme sur la société française, marqué du sceau de la justesse des faits et de leurs conséquences. Son roman fut accueilli, non avec froideur, mais pire : avec gêne.

Ce sera probablement le cas d'un petit roman légèrement punk dont nous reparlerons très bientôt ici, qui entre dans un autre tabou littéraire : la pédophilie.

Le Seize Octobre, de Christine et Jean-Marie Villemin (Omnibus, rééd. 2006)
Le Bûcher des innocents, de Laurence Lacour (Les Arènes, 2006, 576 p., 24€)
L'Enfant d'octobre, de Philippe Besson (Grasset, 2006, 198 p., 14,90€)
Les Cœurs autonomes, de David Foenkinos (Grasset, 2006, 150 p., 14,90€)
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, de Thierry Jonquet (Le Seuil, 2006, 352 p., 18€)

A lire :
Mazarine Pingeot pouvait-elle romancer l'affaire Courjault ?
Les proches de cette mère qui a tué ses deux bébés lancent une pétition

18 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de Courageux anonyme

De

21H09 | 23/07/2007 | Permalien

je rejoins le propos d'hubert

Ne dit-on pas régulièrement que la réalité dépasse la fiction ? Dans cette poursuite et ce retard pris au démarrage, la fiction cherche souvent à s'emparer de la réalité pour la romancer

Et comment ne pas le faire comme emmanuel Carrère quand un sujet tel que le cas Roman vous happe ?

Ce qui interroge, c'est le fait que cette appropriation vienne de Mazarine Pingeot, le tabou médiatique dont on ne devait pas parler, cet énigme qui aurait coûter la tranquilité d'un écrivain justement comme Edern-Hallier qui menaçait de vendre la mèche ?

Olivier VERSTRAETE
RADIO CITE VAUBAN (RCV) LILLE
99FM

Portrait de Courageux anonyme

De

20H57 | 24/07/2007 | Permalien

Bravo pour ce super papier. Une série d'interview d'auteurs sur le fait divers et moi serait la bienvenue. Si vous voulez, je vous file un coup de main.

Portrait de Courageux anonyme

De

00H25 | 25/07/2007 | Permalien

Merci pour votre bravo, courageux anonyme.
HA

Portrait de toktomi

De toktomi

, les "abderhamane, martin, david" ... | 08H28 | 25/07/2007 | Permalien

si on aime pas ,apres lecture,a qui on fait proces ?

(a ru89 ? : )

Portrait de kangourou

à toktomi Portrait de toktomi De kangourou

12H01 | 28/07/2007 | Permalien

Ben oui quoi, un procès ! De nos jous, rien de tel qu'un procès pour revendiquer tout et n'importe quoi… A qui as-tu fait un procès quand la lecture des Misérables (mais ce n'est qu'un exemple, c'est pas le choix qui manque) t'a profondément gonflé quand t'étais au lycée et que t'aurais préféré passer ton week-end à glandouiller ? A ce brave Victor Hugo, à ton prof, au lycée, à l'Education Nationale, ou tout simplement à ta pomme ?

Portrait de Courageux anonyme

De

12H28 | 25/07/2007 | Permalien

que l'on fasse des livres sur un fait divers pour expliquer le phenomene enfin pour etre pedagogique mais pour faire de la fiction(des ventes) avec aussi pres d'un evenement aussi douloureux me parait un peu
charognard a quand l'imagination au pouvoir

Portrait de pikasso02

De pikasso02

21H28 | 25/07/2007 | Permalien

Vous avez dit « IMAGINATION » ! D'après vous, Picasso avait-il de l'imagination ?

Portrait de Charles Mouloud

à pikasso02 Portrait de pikasso02 De Charles Mouloud

Bras gauche de la Vénus de Millau | 09H36 | 27/07/2007 | Permalien

OUI

Portrait de Charles Mouloud

à Charles Mouloud Portrait de Charles Mouloud De Charles Mouloud

Bras gauche de la Vénus de Millau | 09H37 | 27/07/2007 | Permalien

Ou non

Portrait de Charles Mouloud

à Charles Mouloud Portrait de Charles Mouloud De Charles Mouloud

Bras gauche de la Vénus de Millau | 09H37 | 27/07/2007 | Permalien

çà dépendait des jours !

Portrait de kangourou

à pikasso02 Portrait de pikasso02 De kangourou

12H04 | 28/07/2007 | Permalien

Que nenni, point d'imagination n'avait. Que du talent ! Il en fallait pour peindre Dora Marr et consoeurs telles qu'elles étaient et non telles que les mâles avides de sexe les voyaient. Comme si c'était facile de dessiner un oeil en coin et des ongles verts sous le coude… Du talent vous dis-je.

Portrait de gilda

De gilda

16H09 | 25/07/2007 | Permalien

Bel article et qui respecte les différents points de vue et fait la part des choses. Ça fait du bien à lire, merci.

Par sensibilité personnelle, et si je pense qu'il est parfois inévitable de tomber dans l'un d'entre eux comme point de départ d'un chantier d'écriture, je ne le ferais pas sans transposer suffisamment pour que les personnages de fictions soient différents des hommes ou femmes concernés du moins tant qu'ils sont encore en vie. Parce qu'alors une des conséquences de ce qui est publié peut, sait-on jamais, interférer sur leur existence, des suites judiciaires ou que sait-on et que ça me paraît porteur de dangers potentiels.

Ce n'est pas pour autant que j'estime que personne ne doit le faire. Il y a des façons respectueuses, je crois que celle de Philippe Besson dans « L'enfant d'octobre » l'était.

L'autre aspect est effectivement que quand on écrit on est parfois rattrapé par les faits de sociétés. Le cas du travail de Thierry Jonquet est effectivement l'exemple parfait de ce qui peut arriver quand on (pres)sent trop bien les choses. Les croisements fictions/réalité ne se font pas toujours dans le sens qu'on croirait et la fiction détient parfois l'antériorité.

Tout à fait d'accord au sujet du petit roman pré-punk en question que j'ai eu la chance de lire (j'ai aussi celle d'avoir le second degré bien arrimé). Il faudrait plus souvent que des courageux s'attaquent à nos grandes hypocrisies collectives.

Portrait de Hubert Artus

à gilda Portrait de gilda De Hubert Artus (auteur)

Rue89 | 17H40 | 26/07/2007 | Permalien

 

Merci, Gilda, pour votre comment.

Portrait de Marie F

De Marie F

14H47 | 26/07/2007 | Permalien

J'ai écrit un commentaire sur le sujet « Mazarine Pingeot et les faits divers » dans lequel je défends le droit à s'emparer de faits réels. j'y parle aussi de mon expérience d'écrivain et du fait divers, la mort accidentelle d'un enfant, qui fut à l'origine de mon roman « Terrasse » (Seuil, 2006). A lire sur www.tourmentsdachab.com

Portrait de Hubert Artus

à Marie F Portrait de Marie F De Hubert Artus (auteur)

Rue89 | 17H38 | 26/07/2007 | Permalien

 

Bonjour,

J'avais lu, et aimé, votre beau roman à la rentrée dernière. Merci alors de vos réactions.

To be continued pour le roman suivant ? !

Portrait de Marie F

De Marie F

14H48 | 26/07/2007 | Permalien

no comment

Portrait de Hubert Artus

à Marie F Portrait de Marie F De Hubert Artus (auteur)

Rue89 | 17H39 | 26/07/2007 | Permalien

 

No comment à quoi ? !

Portrait de Courageux anonyme

De

11H47 | 27/07/2007 | Permalien

Ce qui m'a toujours étonné, à propos de l'affaire dite du « petit Gregory », est que l'indice formel le plus évident, le premier de tous, n'ait jamais été pris en compte - à ma connaisance - par le moindre enquêteur. Je dis étonné, mais j'ai constaté, pendant bien des années, que personne ne cherchait vraiment, dans cette affaire comme dans bien d'autres.

Agaric

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