
Knud Romer, ou le Danemark vu par un « Cochon d'Allemand »

Vous l'avez peut-être vu dans » Les Idiots » de Lars Von Trier, avec qui il travaille. Son premier roman, » Cochon d'Allemand » , un récit autobiographique qui tombe bien dans l'Europe actuelle. Son auteur : le Danois Knud Romer.
Comme nous le verrons bientôt, une des tendances des romans étrangers de la rentrée littéraire est constituée de livres tout à la fois intimes et historiques (lire Mengestu raconte l'Amérique des nouvelles migrations). C'est le cas de ce premier roman danois. Cochon d'Allemand est un récit d'enfance. Autobiographique.
Romer reconstitue l'histoire de sa famille, de ses grands-parents à lui-même. Entre Danemark et Allemagne. Car sa famille est composée d'une branche de chaque pays. Branches qui, après la guerre, ne veulent plus se voir : au Danemark, tout comme en Suède, les débats restèrent longtemps fumants entre résistants et collabos, à ceci près que le Danemark, lui, a une frontière commune avec l'Allemagne.
Une histoire personnelle…
Quand il naît en 1960 dans la petite ville de Nykobing Fallster ( » une ville si petite qu'elle se termine avant même d'avoir commencé » ), Knud Romer ne sait pas ce qu'est un » cochon d'Allemand » .
C'est pourtant ce qu'il entendra, à son sujet, durant sa petite scolarité. Car sa mère est allemande, une belle femme de haute famille prussienne. Dès son arrivée au Danemark, pour rejoindre l'agent d'assurances danois qu'elle aime, l'ostracisme est immédiat.
Les commerçants lui vendent des denrées périmées, la traitent de » boche » et lui font le salut nazi. La haine touche aussi le mari, dont le propre frère refuse d'assister au mariage. Dès le début du récit, où Romer évoque son grand-père (un bourgeois sévère au visage balafré, et dont notre garçon ne connaît ni le vrai nom ni le prénom) puis sa mère, on devine qu'il y a une fissure. Personnalisée par la figure de la mère. Autour de laquelle Romer a la malice de constituer son récit en puzzle.
Le livre est une somme de séquences historiques et familiales, affranchies de toute chronologie, qui nous promènent de la bourgeoisie de Weimar à la découverte par le petit garçon de Radio Luxembourg en 1974, de 1880 aux années 70. Ces sauts dans le temps sont liées par deux cris : l'amour de Knud pour sa mère et la honte de l'impuissance envers ce qu'on lui fait.
La mère et le fils sont reliés par les quolibets et les insultes ( » J'aurais donné ma vie pour la rendre heureuse » ). Pour autant, le fils n'est pas dupe de tout, et dit aussi sa rage quand, pour narguer ses voisins, sa mère leur joue des airs allemands à l'accordéon.
… une histoire politique…
Construisant un espace-temps original à même de mettre en scène des périodes historiques reliées mais éloignées, Romer restitue le cours de l'Histoire. Derrière le destin de la famille, il y a celui de l'Allemagne (Est et Ouest) et du Danemark, il y a les nazis et les résistants communistes, le IIIe Reich agonisant et l'Europe en construction.
D'un récit sur la violence contre sa mère, Romer parvient à faire un récit sur la violence de l'Histoire. La métaphore à l'œuvre entre ces deux figures, à laquelle s'ajoute l'espace-temps tout en découpage qui rythme le récit de façon alerte, donnent à ce » Cochon d'Allemand » sa dimension littéraire. D'une grande force.
… et une histoire d'époque.
Ce récit est moins inoffensif qu'il n'y paraît. Lors de sa parution en 2006, le livre a d'ailleurs frappé ses compatriotes d'une grosse gifle. Le Danemark se remettait alors à peine de la crise des caricatures de Mahomet, et Romer remettait sur le grill le passé danois durant la guerre, tout en présentant le pays d'alors comme une société renfermée et des plus mesquines. C'est aussi de nous, et de notre Europe, que nous parle Romer.
► Cochon d'Allemand de Knud Romer - Traduit par Elena Balzamo - éd. Les Allusifs - 188p., 16€.
► En parallèle à la présentation de la rentrée littéraire française (Le réel, personnage principal de la rentrée littéraire), vous lirez bientôt une présentation des nouveaux romans étrangers dans le Cabinet de lecture.
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De compte supprimé 13
17H52 | 27/08/2007 |
Merci.
cette autobio devrait raviver les souvenirs et douleurs de certains enfants un peu partout en Europe.
en France ils ont été quelques-uns à subir de longues années les insultes d'une population « résistante » revancharde. Par la faute du hasard, de l'histoire et de l'amour, ils se sont retrouvés fils ou fille d'Allemand(e) et de Français(e). Ils étaient des « tête de boche ».
De
14H53 | 28/08/2007 |
Un de mes proches est né en 43 en Lorraine occupée, fils d'un Allemand et d'une Alsacienne engagée de force dans l'arbeitsdienst. Ils s'étaient mariés et de leur amour est né ce petit garçon…dont le père est mort en 1945, tué par les américains. Pour échapper à la vindicte locale, la mère est partie à Reims. Cet enfant ne parlait qu'allemand. On peut donc imaginer ce que les bonnes gens du coin leur ont fait à lui et à sa mère ! Les insultes étaient la moindre des choses, les pierres lancées, les brimades et surtout à l'entrée à l'école maternelle, avec un nom allemand à la fin des années 40. Plus de 6O ans après, les souvenirs sont toujours là. La méchanceté est éternelle et universelle. Je pense souvent à cette histoire quand je constate que les haines ont la vie dure.
Mon-Al
De
21H48 | 28/08/2007 |
J'ai lu Cochon d'Allemand il y a un mois parce que je suis un chanceux de libraire qui a les épreuves avant les autres et j'ignorais en le lisant que Knud Romer avait joué dans les Idiots. Je viens de l'apprendre sur votre site. Je trouve ça drôle parce que, pour ceux qui ne l'auraient pas encore lu, ce livre m'a beaucoup fait pensé à Festen du même réalisateur. Même force, même effet de surprise et même colère. C'est pas Thomas Bernhard, mais p'tain, c'est le meilleur truc que j'ai lu de la rentrée jusqu'à prsent.