Jason Eric Miller : Ouest mythique et illusions perdues

Jason Eric Miller (DR).

Le « Grand Ouest » est l'élément fondateur du mythe américain. Un espace physique, psychique et géopolitique : la contrée de tous les nouveaux départs. Chez Jason Eric Miller, auteur d'une stridente « Décomposition » qui prend à contre-pied le mythe de l'Ouest, c'est là que tout finit. L'auteur sera un des invités du festival America, dont Rue89 est partenaire, à la fin du mois. Rencontre, en avant-première : l'Ouest, les élections, le travail sur le personnage.

La légende de l'Ouest

L'Ouest américain. Une terre en même temps qu'une frontière. Qui, à elle seule, résume l'histoire des Etats-Unis : découvertes, conquêtes, résistance, montagnes, réserves, des milliers de kilomètres qui furent vénérés avant même d'avoir été complètement explorés. Pour certains, la mythologie de l'Ouest est une légende fondée par les gens de l'Est. L'Ouest américain, c'est une contrée réelle et imaginaire à la fois. C'est le lieu même du mythe américain de « la deuxième chance ». Ici copulent vie et mort. C'est les western. C'est Buffalo Bill.

Les écrivains de l'Ouest

C'est aussi les romans de Fenimore Cooper, de Mark Twain, de Norman McLean, de Tony Hillermane, de Thomas McGuane. C'est, aussi, cette autre légende fabriquée par l'Est : l » « Ecole du Montana ». Une appellation obtenue malgré eux par des écrivains animant des ateliers d'écriture à l'Université de Missoula (grande ville du Montana). Dans les années soixante, quand y enseignaient Richard Hugo, Raymond Carver ou Richard Brautigan, Missoula était surnommée « le nouveau Montparnasse ».


Le livre

« George était un type bien et je ne m'ai pas tué ; mais je lui ai brisé le cœur. Il m'a offert cette Mustang et quand j'arriverai […], il se penchera par la vitre baissée et il m'embrassera. Mais avant d'arriver là-bas, il faut que je me débarrasse de Jack. Lui, ce n'était pas le type bien, et je l'ai tué. » Ainsi débute « Décomposition ». Un des romans les plus « sur le nerf » de cette rentrée, et que nous signalions dans notre panorama de rentrée. Comme une version criminelle du « Lacrimosa » de Régis Jauffret. Notre narratrice quitte donc la Nouvelle-Orléans, direction Seattle, avec sa Mustang, un cadavre, sa parano et sa culpabilité. Des milliers de kilomètres parcourus en deux-cent pages. Pendant lesquels nous apprendrons tout ce qui, de la mort de son fils à son admiration pour l'écrivain qu'aurait pu être son amant, a amené notre tueuse à devenir telle. Où nous vivrons, en une très vitaminée série de close-ups subjectifs, une petite traversée de l'Amérique d'aujourd'hui : ces villes où vous êtes accueilli par des panneaux « Jésus est mort pour vos péchés » plantés à côté de panneaux « Razzia sur les sex toys », ces routes balisées par des stations-services et par des motels (« le genre d'endroit où s'arrêtent les représentants de commerce pour se suicider. Les tarés s'y retrouvent pour baiser dans le dos d'autres tarés »). Un road-movie quasi-hypnotique et porté par un solide sens de l'Absurde, qui est certes un roman de crime, mais par dessus tout un roman sur la construction d'une femme : l'imaginaire féminin, le corps, le sexe (filmé…), le rapport au gore. Et l'amour. La spirale de l'Ouest. Où, donc, tout se finit, chez Miller.

Depuis lors, Missoula, c'est un peu l'îlot démocrate dans une contrée très conservatrice. Et ses écrivains participent en général du « nature writing » qui permet de métaphoriser et d'explorer l'âme humaine. Certains récusent l'appellation, d'autres la revendiquent. Ces auteurs, ce sont : James Crumley, Richard Ford, Thomas Savage, Annie Dillard, James Welch, Sherman Allexie, Jim Harrison, Dan O'Brien, etc. Jason Eric Miller est né dans l'Illinois. Il avait un an quand son père, « amoureux de l'idée de l'Ouest » a emmené la famille dans le Colorado. Il avait vingt ans quand il a suivi les ateliers d'écriture avec l'immense Jim Crumley. Il a aujourd'hui trente-sept ans, donne des cours d'écriture, a publié un recueil de nouvelles (« Animal Rights and Pornography ») et publie son premier roman en France : « Décomposition ». Un périple qui inverse les codes de l'Ouest (lire l'encadré).

 

Sur quoi repose la fascination de l'Ouest, dans les Etats-Unis d'aujourd'hui ? Est-ce la même chose qu'au début du XXe siècle ?

Le siècle dernier a vu la disparition de la notion même de frontière. L'idéologie de « destinée manifeste » (idéologie répandue dans les années 1840 aux Etats-Unis, arguant que la nation américaine avait pour mission divine de répandre la démocratie et la civilisation vers l'Ouest, NDLR) a sombré lorsque les destinations de l'Ouest ont perdu leur mystique. Nous avons alors perdu une vision romantique de la vie du cow-boy… qui de toute façon n'a jamais existé. Nous avons donc perdu une illusion : celle d« une Histoire valeureuse de l'Ouest. Et puis, même cette nostalgie a été avalée par la culture populaire. Mais les enfants d'aujourd'hui ne s'y reconnaissent pas. C'est une langue et une culture qu'ils ne parleront pas.

Comment vous, l'écrivain, êtes parvenu à vous mettre dans la peau d'une femme et d'une meurtrière ?

Les femmes me fascinent bien plus que les hommes et j'essaie d'appréhender en profondeur la psychologie des femmes que je connais, comment elles me voient, voient les hommes, leurs relations aux hommes. J'essaie surtout de comprendre comment le monde d'aujourd'hui leur parle, parle d'elles, les influence. Lorsque j'enseigne l“écriture, j'insiste sur le personnage : ses compétence, ses qualités, ses actes, ses gestes. Je relie beaucoup ça à la méthode Stanislavski (‘ La formation de l'acteur ’, ndlr). Dans chaque personnage il y a une myriade de variations, qui décrivent tout ce qui compose précisément un individu, comment il a avancé dans la vie, nous et donnent des informations sur la construction et la crédibilité de notre personnage. C'est par ces variations, ces stades, que le lecteur découvre qui est ma narratrice : meurtre de son amant, mort de son fils auparavant, mort des grands-parents, son corps, etc. Un personnage correctement construit n'est jamais extérieur à l'auteur. Il en est une version plus ‘ nourrie ’.

McCain, vraiment différent de Bush ?

Oui. Mais, s'il gagne, sa politique aura les mêmes résultats, à l'intérieur et à l'étranger.

Obama, un nouveau Kennedy ?

Obama devrait être moins dans la posture du saint, et plus dans celle d'un chef. Comme symbole de vigueur et de changement, il rappelle évidemment Kennedy. Mais je ne pense pas que ce pays, aujourd'hui, a envie d'adorer une figure politique comme à l'époque de Kennedy. Il est trop fragmenté pour avoir envie d'une vraie conscience collective, donc d'une figure réellement rassembleuse : seule la consommation nous rassemble. Depuis le Marché, nous voulons les mêmes choses, mais pas les mêmes idées.

Pour finir, question ‘ Cabinet de lecture ’. Le personnage principal de ‘ Décomposition ’ lirait-elle… ‘ Décomposition ’ ?

J'aime cette question. Elle ne le lirait pas, à moins que Jack ne l'écrive… Alors, elle le lirait non pas pour les mêmes raisons que vous ou moi, mais uniquement pour mieux connaître Jack.

 

‘ Décomposition ’ de J. Eric Miller – trad. Claro – Le Masque – 206p. – 16€. Photo : Jason Eric Miller (DR).

9 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de Lapin Bleu

De Lapin Bleu

Journaliste n°89910 | 14H58 | 11/09/2008 | Permalien

« Les femmes me fascinent bien plus que les hommes et j'essaie d'appréhender en profondeur la psychologie des femmes que je connais, comment elles me voient, voient les hommes, leurs relations aux hommes. J'essaie surtout de comprendre comment le monde d'aujourd'hui leur parle, parle d'elles, les influence ».

Bien d'accord même si des fois c'est mission impossible.
Comprendre réellement une lapine, c'est vraiment ardu.
Des fois, après de nombreuses fréquentations de divers terriers, on croit qu'on a compris, un chouilla, un tout petit peu, qu'on a développé notre part de féminin… Puis un jour, sans crier gare, une autre lapine -voire la même- nous renvoit, sans méchanceté ni volonté de nuire, qu'on a rien compris à cette fameuse « psychologie féminine ».

Portrait de Yvette Horny

à Lapin Bleu Portrait de Lapin Bleu De Yvette Horny

Clarknoviste | 15H46 | 11/09/2008 | Permalien

Cher Lapin Bleu,
Permets-moi de te dire que tu es complètement à côté de la plaque avec tes histoires de terriers, de « psychologie féminine » et de lapin dans cette rubrique, certes, mais aussi sur toute la ligne.

Ce qui est réellement important dans ce que dit l'auteur ici, c'est sa dernière phrase : « comment le monde leur parle, parle d'elles et les influence ».

Plutôt que de rendre responsables tes fréquentations, tu devrais, je pense, te défaire du conditionnement sexiste que la société tente d'imprimer dans chacunE de nous.

Portrait de Hubert Artus

à Yvette Horny Portrait de Yvette Horny De Hubert Artus (auteur)

Rue89 | 15H48 | 11/09/2008 | Permalien

 » Ce qui est réellement important dans ce que dit l'auteur ici, c'est sa dernière phrase : « comment le monde leur parle, parle d'elles et les influence » « : complètement d'accord avec vous !

Portrait de Lapin Bleu

à Yvette Horny Portrait de Yvette Horny De Lapin Bleu

Journaliste n°89910 | 16H16 | 11/09/2008 | Permalien

Cher Clarknoviste,

Je ne rends personne responsable de quoi que ce soit.
Et je vais réfléchir à comment me défaire au mieux du conditionnement sexiste que tu dénonces avec vigueur.

De ton côté, essaie d'accepter simplement que ta ligne ne soit pas forcément celle des autres… Ta ligne n'est pas universelle, ce n'est pas parce que tu croise un lapin que tu es obligée de shooter.
Merci d'avance.

Portrait de Yvette Horny

à Lapin Bleu Portrait de Lapin Bleu De Yvette Horny

Clarknoviste | 16H25 | 11/09/2008 | Permalien

Cher Lapin Bleu,
Loin de moi l'idée de vouloir shooter les lapins… Il me semblait avoir fait preuve d'une certaine courtoisie sur ce sujet, qui me tient à coeur.
Bonne lecture et bonne réflexion !

http://clarkno.free.fr

Portrait de jmal

De jmal

14H51 | 11/09/2008 | Permalien

Salut,

Les questions sur les candidats arrivent un peu à contre-temps non ?

Sinon, l'info est tombée hier soir, tu es forcément au courant, Gregory McDonald est mort dimanche.

J-Marc

Portrait de Hubert Artus

à jmal Portrait de jmal De Hubert Artus (auteur)

Rue89 | 15H06 | 11/09/2008 | Permalien

Contre-temps ? Non…
Mc Donald ? Oui…

Portrait de vol19

De vol19

awash | 16H35 | 11/09/2008 | Permalien

« L'idéologie de “ destinée manifeste ” (idéologie répandue dans les années 1840 aux Etats-Unis, arguant que la nation américaine avait pour mission divine de répandre la démocratie et la civilisation vers l'Ouest, NDLR »

Il me semble que ce messianisme est plus ancien et tire ses origines de la fin du Moyen-âge avec la conquête des Amériques : Re-inventer « la jérusalem céleste » et qui s'associe avec l'invention théologique du « purgatoire », donc par transposition d'une traversée expiatoire… laissant imaginer la construction d'un monde nouveau basé sur une mise en pratique théologique et le commerce. Il me semble que ce mythe a déjà « échoué » deux siècles plus tôt avec le génocide des indiens dans la Caraibe puis la traite des esclaves africains. La conquête de l'Ouest américain n'est qu'une pâle répétition qui a permis d'« oublier » la très sanglante guerre Nord/sud… Il reste toujours quand même la quête de dépassement de frontières, aller au delà d'horizons (bien décrit par Le bris), même s'il ne s'agit moins de frontières géographiques et si probalement elle ne s'applique qu'à une minorité, et s'il elle est davantage imaginaire, virtuelle que réelle pour la majorité. En fait ce qui a surtout échoué, c'est le projet de re-inventer la « jérusalem céleste », de construire le rêve avec d'autres, plutôt que « différentialiser » par des stratagèmes indirects, de purifier, au fond rester qu'entre élus…
L'émergence de la Blanche Nordique, pionnière, campagnarde,insérée dans la démocratie locale face au cosmopolitiqe OBama est assez révélatrice, hélàs.

Portrait de virginie78

De virginie78

Éteignez votre TV et apprenez à lir... | 18H05 | 11/09/2008 | Permalien

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