"Génie du proxénétisme" ou le capitalisme appliqué au bordel
Après "Porno" d’Irvine Welsh, voici un autre roman où la consommation du sexe est centrale. "Génie du proxénétisme" légalise en effet la prostitution dans une époque où marché et sexe sont les religions de masse. Un roman contre les élites qui est surtout un livre psychosexuel. Rencontre.
En 1802, "Génie du christianisme" cherchait à réhabiliter l’esprit religieux en se payant l’esprit laïc des Lumières. La religion était alors la valeur immatérielle ultime de la civilisation occidentale, et le sexe tabou absolu.
Deux siècles plus tard, l’immatériel de nos sociétés n’est plus religieux. Il est financier. L’économie gouverne nos système politiques. Depuis belle lurette, le marché se passe de la démocratie pour régir les rapports entre les citoyens. Le sexe est -toujours- le tabou absolu. Mais le marché l’a décomplexé.
Dans un petit pays, la France, "Génie du proxénétisme", premier roman d’un jeune homme de 35 ans, Charles Robinson, dissèque la façon dont le capitalisme s’inspire du christianisme pour devenir l’organisation même de la société. L’instrument qui met tout le monde d’accord? La prostitution.
Une maison close d'un nouveau genre
Sous-titré "Beautés de la religion péripatéticienne", le livre semble se passer dans un futur proche. Dans une région sinistrée d’une France à la ramasse, celle que nous connaissons aujourd’hui. Où un entrepreneur décide de s’élever contre l’immobilisme. Cet homme présente son dossier dans tous les détails: il s’agit d’une entreprise capitaliste unique et inédite, la Cité, créée pour répondre à l’appel d’offre d’une région économiquement sinistrée. Le roman est construit comme un "cahier des charges", où notre boss présente son projet récent, et demande à présent des subventions.
La Cité n’est ni plus ni moins qu’une maison close d’un nouveau genre. Pour décomplexer travailleurs et consommateurs tout en redorant une région et l'économie nationale, il s’agit ici de s’attaquer au tabou qui bloque tout: la prostitution. La replaçant dans un cadre légal, on ouvre alors un secteur qui n’avait jamais bénéficié dans sa globalité de la légalité.
"Génie du proxénétisme" est basé sur un double calque, et a donc une structure double. D’une part, le schéma du projet d’entreprise (argumentaires ordonnés, objectifs chiffrés, moyens de départ, philosophie du projet, viabilité). D’autre part, l’ordonnancement et les chapitres du livre de Chateaubriand ("Dogmes et doctrine", "Poétique du Proxénétisme", "Beaux-Arts", "Culte", "Les missions"), auquel le romancier Robinson immisce le discours littéraire en un chapitre supplémentaire ("Objet de ce livre").
Aussi, la première portée du roman est-elle sur l’ordre du discours managérial. La culture et les mots libéraux:
"Il revient à l’entreprise de repousser les limites: ici, la culture d’entreprise va suppléer au vide de projets d’un pays mort. Reparamétrer les logiciels. Opérer le renversement, libérer l’entreprise en libérant aussi les mœurs. Le rêve ultralibéral: la contre-utopie devient utopie. En réponse à la mondialisation, nous avions trouvé le moyen de développer le tiers-monde à domicile."
Auscultant l’effet du discours libéral sur un homme, qui a dans les mains l’avenir d’autres hommes, "Génie du proxénétisme" n’est pas sans rappeler "Le Couperet" de Donald Westlake (et le film qu’en tira Costa-Gavras en 2005) -somptueux polar où un cadre au chômage apprenait qu’il lui fallait éliminer la concurrence pour avoir un emploi ; le chômeur s’employant alors à mettre le conseil en pratique… au premier degré.
Ce roman est d’époque. (Voir la vidéo.)
Un roman politique et psychosexuel, coupé à l’amphé et au GHB
"Le capitalisme est une aventure sexuelle. […] Une aventure libidinale. Nous assistons à cet étrange paradoxe où notre société prétend être libérale sur les mœurs (encore que ça tire un peu), et conservatrice en économie. Le genre de contradiction que l’on maquille en exception culturelle française."
"Génie du proxénétisme" est un livre très sérieux. Mais comme tous les bons romans au ton monocorde, il se réserve des p(l)ages de provocation:
"Tant qu’il n’y aura que la Thaïlande comme acteur sérieux sur le marché, on ne verra pas émerger un tourisme sexuel équitable. Le monopole incite à la paresse; seule la concurrence peut pousser le marché à relever ses normes qualité."
Se glissent aussi des propos entre vérité et populisme:
"Les élites portent une lourde responsabilité. Nos élites sont formées à intégrer des structures déjà constituées: grands groupes industriels, institutions, administrations -de ce point de vue, public, privé, c’est pareil, même formation, même culture. Ce sont des élites de confirmation de l’existant."
Sans oublier une touche de lyrisme sur le marché de l’amour:
"L’idée selon laquelle l’affectif serait réservé au légitime conjoint tandis qu’il s’agirait avec les experts sexuels de drainer des excédents de libido est une idée naïve, qui méconnaît les mécanismes du sexe, elle est un préjugé, et les préjugés, quels qu’ils soient, il faut leur faire rendre gorge. Nos experts sexuels sont des officiers d’amour, pas des caporaux de la frustration."
Et des répliques au GHB (définissant le rythme de travail dans la maison close par un "60h hebdomadaires, il faut avoir les reins solides").
Il est un moment où, de par ses provocations, son calque parfait de la France d’aujourd’hui, mais aussi la double structure évoquée plus haut, "Génie du proxénétisme" devient une pyrotechnie ironiste qui éclairenotre rapport à la consommation tarifée du sexe et aux interdits politiques. Le livre titille nos rapports moraux avec l’économie. Et donc, le genre de notre rapport au marché. Lequel, organisé autour du sexe, devient une entité physique. Et Robinson de pointer la sexualité de ce rapport.
La métaphore du monde est la base de la littérature. "Génie du proxénétisme", est un roman psychosexuel. Où Robinson cherche, aussi, la réplique que peut donner la littérature à la puissance de séduction érotique du capitalisme. (Voir la vidéo.)
La présentation par le narrateur de son propre projet est entrecoupée des différentes formules offertes par la Cité (par exemple, proposer aux parents le dépucelage "intelligent" de leur fille par un professionnel, méthode "qui garantit une vie sexuelle future épanouie."
On trouvera aussi des témoignages des responsables, prostitués, coaches, consommateurs, qui nous renseignent sur la vie interne de la Cité (il arrive que les prostitué(e)s se marient entre eux). On regrettera cependant le manque d'épaisseur des personnages.
Robinson s’inscrit dans la lignée de quelques romanciers français (François Bégaudeau par exemple) qui, écrivant le réel, le font avec une langue parfois trop froide. Une distance un peu "nouveau roman".
"Génie du proxénétisme" est à mi-chemin entre l’essai et la narration. Quelque chose entre la démonstration managériale, le pamphlet strident qui met en contradiction le discours et les valeurs d’une société, une pure provocation très talentueuse, le roman qui tombe à pic, et la mise. C’est un roman bien tapé. Qui fera grincer un lecteur de droite (logique du marché poussée à son terme) comme un lecteur soixante-huitard (le marché qui parvient à briser le tabou du marché du sexe).
C’est précisément en cela qu’il parvient à incarner son époque. A lui donner un sens littéraire plus encore qu’une voix littéraire. "Génie du proxénétisme", c’est une multi-prise à métaphores. (Voir la vidéo.)
Interview réalisée à Paris le 25 janvier 2008.
► "Génie du proxénétisme" de Charles Robinson - éd. du Seuil - 235p., 18€.
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.........."Génie du proxénétisme" ou le capitalisme appliqué au bordel................;"
==> et quand le socialisme s'applique au bordel, ça donne des maisons closes?
entre macs et PC, le conflit reste ouvert...
C'est triste "capitalisme appliqué au bordel".
Mais tout se vend et tout s'achète...on ne dit pas que c'est le métier le plus vieux du monde.
Les acheteurs, sont plus fautifs que les vendeurs, ou peut-être c'est le contraire?
depuis le début de l'humanité, on n'a pas réussi à vaincre ce problème. va-t-on y arriver maintenant?
"Génie du Paganisme" m'aurait semblé plus probant comme titre, l'idée me rappelle les Temples d'Ephèses et leurs prostitué(e)s sacré(e)s, à la gloire de la Grande Déesse. Le Veau d'Or? J'avoue que quelque chose m'échappe dans l'article et le discours de l'écrivain. Le Capitalisme comme absence en creux du Christianisme? Comme un mimétisme organisationnel édulcoré? Ou l'argent et le sexe seraient des médiateurs inférieurs de l'Esprit Saint? C'est une idée répandue, on la retrouve dans les Évangiles. Le petit couplet sur la Thaïlande fait très cliché, à la limite du mauvais goût. Ca me fait de la peine de voir utiliser Chateaubriand pour des visées aussi confuses.
Intéressant article, interview et, j'imagine, bouquin.
Mais je ne peut pas m'empêcher de penser que la vision de la littérature que développe l'auteur (machine a digérer un réel devenu trop complexe, à mis-chemin entre essai et roman, via l'immersion du lecteur) s'applique particulièrement a ce qui est communément appelé la science fiction. (Il y a un authentique point de départ science-fictif, puisque les bordels sont interdit et "l'opinion" sans doute pas prête à l'idée développée)
Je ne veux pas relancer un débat sur les étiquettes, leur placements, utilité et les préjugés associés, juste remarquer que, presque par définition, isoler un bout du réel pour le disséquer ne peut pas se faire à l'intérieur de ce même réel....
Cela me fait pensé à Dominium Mundi, l’empire du management, un documentaire passé sur arte de Pierre Legendre, philosophe et psychanalyste. Documentaire convaincant sur le management, vu comme une nouvelle religion globalisée de l’occident, avec tous les attributs rituels et liturgique du Christianisme. Expliquant notre histoire, à partir de tableau de Bloch et dans un intelligent collage où il reprend les textes évangéliques, fait le parallèle avec les lois du management d’aujourd’hui.
Dans ce film surprenant, il montre comment la pensée managériale, issue de l’Occident chrétien, s’est répandue dans le monde comme un nouveau rêve religieux, plus efficacement que toutes les croisades et révolutions avant lui. Cet “empire du management”, dictature sans dictateur, a crée ses cultes (la technique, la science et l’économie) et ses liturgies.
“Le management globalisé bute sur cette question inavouable, massive, ingérable : peut-on acheter les traditions, les religions, l’esprit des peuples, et les convertir en objets de marché”, résume Legendre. D'où cette fuite en avant des sociétés ! Droguées, malgré elles, à ce nouvel opium qu'est le capitalisme.
http://tulipe7.free.fr
Je partage assez votre avis.
Juste : "dictature sans dictateur", vraiment ? sans dictateur ?
Ceux-ci ne sont plus à la tête de pays (encore que...) mais de multinationales et les nouveaux chefs de la police s'apellent DRH.
Bravo...5 points !
*TOUT DOIT ÊTRE RÉINVENTÉ*
« Si en exécutant cet acte simple :
humer la chevelure de l’aimée
on ne risque pas sa vie
on n’engage pas son destin
du dernier atome de son sang
et de l’astre le plus lointain
si dans ce fragment de seconde
où l’on exécute n’importe quoi
sur le corps de l’aimée
ne se résolvent pas dans leur totalité
nos interrogations, nos inquiétudes
et nos aspirations les plus contradictoires
alors l’amour est en effet
ainsi que le disent les porcs
une opération digestive
de propagation de l’espèce
Pour moi les yeux de l’aimée
sont tout aussi graves et voilés
que n’importe quel astre
et c’est en des années-lumière
qu’on devrait mesurer les radiations
de son regard
On dirait que la relation de causalité
entre les marées
et les phases de la lune
est moins étrange
que cet échange de regards (d’éclairs)
où se donnent rendez-vous
comme dans un bain cosmique
mon destin
et celui de l’univers tout entier
Si j’avance ma main
vers le sein de l’aimée
je ne suis pas étonné
de le voir soudain
couvert de fleurs
ou que tout à coup il fasse nuit
et qu’on m’apporte une lettre cachetée
sous mille enveloppes
Dans ces régions inexplorées
que nous offrent continuellement
l’aimée
l’aimée, le miroir, le rideau
la chaise
j’efface avec volupté
l’œil qui a déjà vu
les lèvres qui ont déjà embrassé
et le cerveau qui a déjà pensé
telles des allumettes
qui ne servent qu’une seule fois
Tout doit être réinventé »
*Ghérasim Luca, /L’Inventeur de l’amour,/ José Corti, 1994, pp. 19-20-21.*
L'utilisation de l'industrie/artisanat du sexe comme paradigme de la société matérialiste marchande est extêmement pertinente car elle clarifie les problématiques sans les caricaturer.
je l'ai fait pour éclairer le choix de la sous-traitance il y a une vingtaine d'année au sein d'une très grande entreprise du domaine des télécoms (nationalisée en 81 puis privatisée et en déliquescence depuis). Le but était d'éviter de "se cacher derrière son petit doigt" dans les choix d'externalisation mais le discours suivant a néanmoins peu plu :
" En tant que vieille entreprise qui a des coûts de structures lourds, des processus lents...nous sommes comme une vieille péripatétitienne, frileuse, râleuse avec des tarifs élevés. Nos concurrentes sont des jeunes sémillantes et peu exigentes. Jamais nous ne pourrons (re)devenir ce qu'elles sont : notre seul avenir est donc de quitter le trottoir dans les plus brefs délais et de devenir la mère maquerelle d'un escadron des dites que nous aiderons à améliorer leurs techniques et commercialiser leurs charmes dans de meilleures conditions pour elles, et à notre grand bénéfice.
Bien entendu nous maîtriserons moins la situation à moyen/long terme ...elles pourront nous quitter après "transfert de technologie" mais l'analogie ci-avant démontre que nous n'avons pas le choix.
Cette option de sous-traitance généralisée avec accentuation du commercial et de la recherche a traîné et les pertes années après années ont fait tout partir en fumée (dont nos économies en plan d'actions des employés). Ce qui est obscène n'est pas la comparaison mais le fait que dirigeant qui a conduit cette ruine s'est copieusement sucré pendant toutes les années de dégringolade (et le fait toujours), en parfaite symbiose avec le Conseil d'Admisistration face à un actionnariat impuissant.
et il y a des gens qui parlent comme ca?rien d'etonnant à ce que votre boite ait coulé!!!
quant au fait que votre dirigeant pourri (pardon pour le pleonasme)se soit sucré en accord avec un conseil d'administration tout aussi pourri(re pardon pour ce nouveau pleonasme), "nihil novi sub soli"
J´achète!
Bonjour
En Allemagne la profession de prostituée est légale.
Que se passerait-il - les allemands) se sont déjà posé la question - de savoir que ferait leur équivalent de notre "ANPE" si un bordel recrute du personnel et qu'ils ont une brave nana, qui est au chômage et demandeuse d'emploi ??
A ma connaissance le cas ne s'est pas encore produit, mais est "règlementairement" possible.
Marthe Richard n'était pas une "sainte", loin de là!!
En France, les fumeuses qui sortent d'un bistro pour "en griller une", vont se faire ramasser pour racolage passif .
Putain de pays!
je m'etonne que l'on utilise le mot pute ou putain pour parler de salopards.
A ma connaissanc ec'est faire une grande injuteà des dames qui nele méritent pas du tout, dont la plupart sont aimables (oh combien) et honnêtes pour peu qu'on le soit avec elles.et c'est loind'êtrele cas pour les gens qui se disent nos élites!!!!
ps: a ma connaissance le métierde prostitué(e) est tout à fait légal en france .C'est cet honnête Sarkozy(ne riez pas vous autres, quoi!!!!!) qui a fait passerune loi inique(ne riez pas on vous dit!!!) sur le racolage passifet actif, tout à faitinapplicable: vous auriezcru ca, vous, que sarkozy fasse passer deslois inapplicables?
mais dans quel mond evivons nous?
l aprofessionde prostituée est tellement légale qu'un procureur francais en stage en allemagne a volé la carte bleue d'une confrere pour aller au boxon!!!
je ne sais meme pa ss'il a été radié de la profession ,mais c'est un geste tres inique!!!!
Ce livre semble particulièrement prometteur, et je l'achète dès que possible. Ali Baddou l'avait très bien présenté et vendu dans le Grand Journal devant... Laurence Parisot; un grand moment de télévision, comme on aimerait en voir plus souvent. J'ai bien aimé la réaction outrée (et classique) de Laurence Parisot à la fin (elle n'était pas très contente) : "Mais vous admettez qu'on peut faire le même roman avec le collectivisme!!!!!?????". Tout est dit. Ali Baddou s'en est très bien sorti.
On a ainsi la preuve que l'"économisme" est lui aussi un totalitarisme, qui oblige les gens à se comporter en agents économiques.
Vous avez dit BORDEL.
En 1907, une peinture allait foutre le bordel en peinture. Proxénétisme et culture. Le marché de l'art était à ses débuts. L'argent allait bientôt remplacer les valeurs. Cherchez l'erreur!
http://pikasso02.skyrock.com/
Je vous conseille le chapitre 14, mon petit dernier, pages 635 et 636.
les hotesses de caisse comme on dit maintenant qui bossent 30 heures par semaine dans les temples de la consommation , le tout pour 800 euros par mois , avec des chefaillons partout qui les pressurent a fond , il faut rajouter au paysage les consommateurs inveterés et frustrés et les marmots qui poussent des minis caddies , ça c'est de la formation . . . bon , tout ça ça m'evoque un enorme Eros Center , je vous laisse le soin de deviner qui jouent des roles de putes et qui jouent des roles de mac !