Cormac McCarthy en route vers l'apocalypse

Cormac McCarthy (Derek Shapton).

Quelques mois après  » Un homme » , de Philip Roth -autre géant vivant des lettres yankee-, Cormac McCarthy propose lui aussi une réflexion sur la mort. Et, un an après avoir revisité le western ( » Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme » ), revisite le roman apocalyptique. Roman le plus étrange de son auteur,  » La Route » obtint le Pulitzer 2007. Et est le premier coup de coeur du Cabinet de lecture en cette rentrée 2008.

Depuis la disparition de Norman Mailer, Philip Roth et Cormac McCarthy sont -avec Thomas Pynchon- les derniers géants de leur génération. Deux écrivains reclus, introuvables, quasi impossibles à interviewer. Aussi, en juin, quand le dernier accepta l’invitation télévisée d’Oprah Winfrey, ce fut le tonnerre. C’est que le roman venait de recevoir le Prix Pulitzer 2007. Quelques semaines auparavant, les frères Coen avaient projeté à Cannes l’adaptation de  » Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme » .

Ainsi, après une décennie de silence, l’auteur du capital  » Méridien de sang » (1985) refaisait donc bel et bien surface. Et montrait à quel point ses fictions étaient utiles.

Le monde d’hier, le monde de demain  : un roman de transition

 » La Route » est un vrai roman de transition. Idéal pour passer d’un monde à l’autre. Les ombres y sont aussi vivantes que les hommes, et on ne sait pas où on est.

Nous voici dans un pays où les cendres fument encore, un pays que vient de traverser une tragédie (laquelle  ? nous ne saurons jamais). Ne subsistent que des routes, des ruines, des palissades, des restes d’incendies.

Un homme et son petit garçon semblent être seuls survivants de la tragédie. En pleine apocalypse, ils marchent, avancent vers les côtes du Sud. Ils poussent un caddie orné d’un rétroviseur chromé, où est stocké le strict nécessaire. Ils croisent nombres de cadavres, de ruines, de carcasses. Tel un prédateur, le père quête les conserves pourries et les ramène comme nourriture à son fils. Le parcours est lent, très lent, dans la peur, la pluie, le vent, la neige, la nuit.

L’un comme l’autre vivent surtout la peur au ventre. Peur de la mort, certes, mais aussi peur d’eux-mêmes  : quand l’adulte voit son reflet dans la glace, son premier réflexe est de pointer le revolver. Les dialogues sont rares. Ils matérialisent trop la peur. Et pour survivre ici, il faut marcher. Ils croiseront quelques  » survivants » , êtres non-définis d’un monde en recomposition.

C’est que le couple est pisté. Sont-ils les derniers hommes du monde connu  ? L’existence même de l’enfant devient une énigme  : il est le futur incarné… Mais il reste quelques autres hommes qui ont survécu. Rares. Peut-être notre duo est-il, seulement, le dernier spécimen de  » gentils » , de  » ceux qui portent le feu » . Aussi doivent-ils échapper aux pillards.

Roman réaliste et new age

Dans  » Le Méridien de sang » , dans  » Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme » -deux westerns-, comme dans ce dernier livre, McCarthy revisite des genres littéraires. Dans ces derniers -polar, western, SF-, il est souvent question de la fin d’un homme, de la fin d’un monde. D’une civilisation. Le genre a ceci de particulier qu’il angle, qu’il métaphorise. Qu’il offre la matière et l’anti-matière.

“La Route” est comme une métaphore plurielle. Globale. A l’heure où, allongement de la durée de vie et clonage faisant, l’homme a un rapport de moins en moins rationnel à sa vie et à sa mort, le livre de McCarthy agit comme le roman d’une autre rationalité. D’un monde où l’homme n’est plus seul, mais où il n’a pas conscience de ce qui l’accompagne. Il n’a plus conscience que de sa survie.

Ici, le père  » ne savait qu’une chose, que l’enfant était son garant. Il dit  : ‘S’il n’est pas la parole de Dieu, Dieu n’a jamais parlé’ » . Ici, les survivants sont  » assis au bord de la route comme des aéronautes en détresse » .

McCarthy, dans son style toujours très resserré, allie roman réaliste et récit new age. Un livre narratif et puissamment philosophique. Qui unit le défini et l’indéfini  : ici, peu de faits, peu d’histoire, seulement le souffle pur de ce qui fait survivre.

De McCarthy à Spielberg en passant par les Pink Floyd

Cela donne un livre où les deux garçons semblent fuir leur propre mort comme leur propre vie. Où tout ce qu’ils croisent (objet comme signe comme homme) semble symboliser la mort. En lisant  » La Route » on pense beaucoup à  » Duel » , le premier téléfilm de Spielberg (1975), à cette course à la mort entre la voiture et le titanesque camion.

En lisant  » La Route » , on se dit que  » Wish you were here » , l’album de Pink Floyd sortit la même année que  » Duel » -l’album de  » Welcome to the Machine » et de  » Shine on you Crazy Diamond » , l’hommage à Syd Barrett- a trouvé son histoire.

 » La Route » se lira avec  » Un homme » de Roth, paru en France à l’automne. Deux auteurs qui n’avaient jamais si profondément évoqué la mort. Roth est un urbain, et  » Un homme » est un livre psychologique. McCarthy est un nomade, et ses romans sont des romans d’espaces.

Le souffle et la perspective qu’on trouve dans la dernière partie de  » La Route » est titanesque. C’est le roman le plus dépouillé de McCarthy, un vrai roman car il est un espace-temps.

La Route de Cormac McCarthy - trad. François Hirsch - éd. L’Olivier - 256p., 21€.

L’avant-dernier roman de Cormac McCarthy,  » Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme » ressort en format poche en ce début d’année (Points/Seuil, 300p., 7€).

L’adaptation cinématographique, signée par les frères Coen et interprétée par Tommy Lee Jones, Woddy Harrelson et Javier Bardem sortira en salles le 6 février


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machinchose
13H39 03/01/2008

je l’ai lu il y a quelque temps (en VO, magnifique) et la fin m’a tout simplement bouleversé. Le rythme étrange, le rendu de tout (ou du rien) l’horreur et la beauté…

Je ne connaissais pas l’auteur, je l’ai acheté à l’aéroport sans trop savoir. Et maintenant je suis confronté au terrible dilemne : voir no country for old men le film avant de lire le livre ou bien lire avant le film. J’adore les frêres coen, je sais maintenant que McCarthy est grand… Je ne voudrais pas que le plaisir de l’un gache l’autre.

Si quelqu’un a lu et a une idée : franchement je suis preneur !

 
Hubert Artus | Rue89
14H04 03/01/2008

   Je n’ai pas encore vu le film, mais ai bien sûr lu le livre. Je ne peux que vous le conseiller…

 
machinchose
18H33 03/01/2008

ah mais attention ! je veux le lire. Mon problème c’est que je veux aussi voir le film !

par quoi commencer ?

j’avoue que l’opinion énoncée par Natha me parait pertinente mais qu’en est il alors du suspens ? (s’il y a un suspens important j’entends)
franchement je suis vraiment partagé. Je ne voudrais pas qu’un grand livre me gache un grand film ni l’inverse.

 
Xtophe
11H11 04/01/2008

si vous ne voulez pas qu’un grand livre vous gâche un film, allez donc voir le film en premier car ce roman est époustouflant et à lire les déclarations des frères Cohen, j’ai bien peur que l’adaptation ne soit pas trop fidèle vu ce qu’ils veulent faire du personnage du tueur (j’essaye de rester assez vague pour ne rien dévoiler)

 
Natha | comédien
17H19 03/01/2008

à mon avis, et je me l’applique généralement aussi, je commence par la version cinéma, projection de l’univers d’un livre par le prisme d’un réalisateur et d’une équipe d’artistes.
Comme je n’ai jamais entendu parler de gens inconditionnels d’un livre être satisfait par sa version toile, puisque d’autres images, d’autres sensations se substituent à celles que vous avez eues à la lecture, je commence toujours par le film dans ce cas là.
J’ai entendu une tripotée de fans être déçus de l’adaptation de Sin City. Je n’avais pas lu Miller, et bien, j’ai trouvé un film génial puis un roman graphique tout aussi génial, l’inverse est moins vrai.

On a tendance à chercher la piste de ses sensations de lecteur lorsque l’on est spectateur, au risque de passer à côté de l’art cinématographique. En revanche, les obscures adaptations avec Guy Marchand vues dans de grands moments de vortex dominicaux ne m’ont pas empêché de savourer Leo Malet et les nouveaux mystères de Paris comme un gros furieux.

Sans prétendre avoir raison, je vous fais part du choix et des raisons que je fais dans cette délicate situation.

 
M.Pat
00H08 05/01/2008

Le bouquin est franchement génial (comme une bonne part de l’oeuvre de Mc carthy)je vous conseille donc de le lire avant que l’interprétation qui en a été faite par les frères Cohen (qui s’annonce aussi comme un grand moment)ne parasite une lecture ultérieure. Enfin c’est ma façon de voir les choses pour ce type de dilemne…

 
Pierre Serisier | Journaliste
14H03 03/01/2008

Il y a quelques années de cela, la défunte collection « La Noire » de Gallimard (elle faisait le pendant à La Blanche) avait publié un roman proche du sublime, intitulé Méridien de Sang. McCarthy y traitait des thèmes qui lui sont chers : l’errance, le Grand Ouest, les hommes qui le peuplent et la violence qui les anime.
A l’époque, McCarthy avait accordé un entretien (au Monde des Livres, si ma mémoire est bonne). Il y expliquait sa manière d’écrire et, se retournant sur sa carrière, il offrait cette réflexion : « Cela fait presque 33 ans que je regarde la pointe de mes chaussures ».
Pour ceux qui ne seraient pas familiers de McCarthy, on peut conseiller un titre, « Suttree » qui reste comme un monument de la littérature du XXe siècle, au même titre que Sanctuaire de William Faulkner, Ulysse de james Joyce, Manhattan Transfer de John Dos Passos ou encore « V » de Thomas Pynchon.
Suttree est le quatrième roman de McCarthy et a été publié en 1979. Sa traduction fut longue et particulièrement complexe en raison de la richesse du langage et de la sophistication de la syntaxe. Il est paru chez Acte Sud il y a exactement neuf ans.
McCarthy expliquait qu’il avait travaillé pendant près de 20 années à cet ouvrage qui reste comme son chef d’oeuvre.
Pour ceux qui n’auraient pas le courage se plonger dans les aventures de Cornelius Suttree, on peut recommander d’autres titres qui donneront un bon aperçu du talent de McCarthy : « Un enfant de Dieu », « Le gardien du verger », « L’obscurité du dehors » ou encore « De Si Jolis Chevaux ».
Les éditions de l’Olivier ressortent, effectivement en poche, « Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme » (No Country For Old men) paru voilà trois ans aux Etats-Unis et qui avait trouvé une place de choix sur les étals des librairies de polars. L’ouvrage a été adapté au cinéma par les frères Coen (Sang pour Sang, Fago, The Big Lebowski, Arizona Junior, etc…)et a reçu quatre nominations pour les Golden Globes.
Bonne lecture.

 
fran
19H19 04/01/2008

merci de parler de Suttree. Personnellement j’ai lu tous les livres traduits de Mac Carthy et j’ai une vraie tendresse pour ce livre, qui parle avec tant d’amour d’un pauvre bougre. Les descriptions de la nature sont bouleversantes, une écriture sans fioritures ni sentimentalisme. Pur chef-d’œuvre, c’est clair (un coup d’œil du côté des « Dépossédés » aussi je pense). Et c’est pour ça que j’étais un peu déçue par Ce pays… un peu trop moraliste à mon goût, avec des accents mystiques (Jesus loves you) qui ont tendance à m’agacer (mon côté laïque français sans doute). Mais c’est une remarque, il faut TOUT lire bien entendu. Bonne année 2008 à Rue89

 
blabla
14H28 03/01/2008

Mc Carthy est à mon sens un des plus grand auteurs de la fin du XXe et du débutdu XXIe s. Méridien de sang est un chef d’oeuvre. Je suis toujours surpris de voir combien il est boudé voire ignoré d’une partie du public européen. Son caractère réservé et son choix de l’ombre explique sans doute cela et montre combien aujourd’hui il est difficile d’exister, même pour les pluq grands, dès lors qu’on se refuse à s’offrir aux médias.
Il reste vrai toutefois que sa lecture est exigeante, dfficile. On n’avale pas ses livres comme ceux de Roth. Je les perçois comme de longs poêmes ce qui donne une idée de la difficulté de la traduction et de ce qu’on y perd. Mais le lire en VO est aussi très difficile. Un peu comme Lobo Antunes.

 
a.guillaume
17H21 03/01/2008

je l’ai lu en vo,c’est un bon livre,mais nettement en-dessous de ses precedents,tout simplement parce que l’on est dans la fiction ,plus precisement la prospective fiction (qui comme la science fiction a part Bradbury n’a jamais brillé par ses qualités littéraires, tout simplement parce qu’il n’y a pas une once de vécu dans ce genre,or,il n’y a litterature qu’avec du vécu).Perso,un peu déçu,ca reste du niveau de Ballard

 
chico94
17H59 03/01/2008

Ne pas oublier non plus pour ceux qui veulent le découvrir le splendide ‘De si jolis chevaux’, ou le très émouvant ‘L’obscurité du dehors’. Deux livres magnifiques.

 
zapruder
21H01 03/01/2008

vivement le prochain DeLillo !

 
king selewa
11H47 04/01/2008

nous aussi, avec sarko, on est en route vers l’apocalypse!!!…et c’est pas un roman!!!
www.myspace.com/kingselewa

 
bilqis | citoyenne du monde
16H45 04/01/2008

Je n’ai pas lu ce livre, mais je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec ce que je prévois pour les prochaines années.

Si on regarde l’évolution de l’histoire, on s’aperçoit qu’elle est faites de courbes. Je m’explique :
Les civilisations partent de rien et évoluent vers plus de sophistication, de culture, de confort, de progrès techniques etc..
Elles arrivent à leur apogée d’où elles ne peuvent que retomber vers une certaine décadence, puis disparaîssent. D’où l’image de la courbe.

J’ai vraiment l’impression que notre civilisation occidentale a atteint son apogée et que nous entamons actuellement notre descente.
Contrairement aux Chinois ou Indiens par exemple, qui eux semblent aller vers leur apogée.

Je me demande donc, si ce n’est pas ce qu’a voulu decrire l’auteur. L’homme et son fils sont l’Occident, les survivants pourraient être les autres civilisations émergentes.
La mort évoquée, ne serait elle pas celle de notre civilisation ?
mais bon, j’ai pas lu et ce ne sont que des suppositions peut être tout à fait à coté de la plaque!

 
a.guillaume
18H31 04/01/2008

non c’est pas évoqué,on est plutôt dans un monde de poussière après ce que l’on peut supposer une guerre nucleaire

 
Bastian Pozel | étudiant montpellier 3
22H28 04/01/2008

Ne connaissant pas du tous cet auteur à la lecture de vos messages je suis allé emprunté un de ces livres
« un enfant de dieux »
ma culture générale vous remercie de votre enthousiasme à l’égard de cet auteur que vous m’avez fait découvrir

 
C01arg01
01H16 06/01/2008

un peu decu de pas avoir la « suite » de no country for old men comme on a eu avec sa precedente trilogie (voui je pensais revoir notre ami le tueur) mais content d’un nouveau bouquin de cet auteur.
Sinon j’intervenais plutot rapport a la chronique je saisis pas trop pourquoi il y est dit que no country est un western alors que c’est un polar pur et dur avec flics, motels, serial killer et cie, deux fois en plus… on va dire que c’est un lapsus hein puis les rapport avec pink floyd et spielberg j’ai pas lu mais bon, autant mettre la quatrieme a ce niveau la, tarkovski a la rigueur mais de la musique la dedans.
 Allez!

 
Hubert Artus | Rue89
15H17 06/01/2008

 Je fais partie de ceux qui pensent que « Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme » revisite plus encore le western (espaces, frontière, etc) que les codes classques du polar. Un peu comme le fit James Crumley dans « Les serpents de la frontière », par exemple. Etant entendu que, en terme de littérature « justicier dans la ville », le western est l’ancêtre du polar…

 
C01arg01
18H18 08/01/2008

ok dsl

 
gnessag
13H03 07/01/2008

Bonjour,

j’avais seulement entendu parler de cet auteur au moment de la sortie de No country… (chez P.Casanova aux mardis littéraires sur France cul.).
J’ai finalement lu ce dernier livre qui m’a laissé un sentiment d’ambivalence. j’ai ressenti une certaine attirance pour, d’une part le caractère très sec et très désaffecté de l’écriture (surtout appliquée à une histoire aussi épouvantable et ancrée dans tant de genres littéraires: polar, thriller, western, suspense…).mais je n’ai pas trop apprécié (en dépit de vos arguments que je comprends pour une part) le fond de conservatisme et de morale qui imprègne le livre, son côté prophétique (le chaos est pour demain…). De ce point de vue, j’ai l’impression que « La route » constitue bien une suite de « No country », du moins son prolongement logique :le chaos s’est bel et bien produit.

Cordialement,

Jacques