
« Bagdad zone rouge » d'Anne Nivat – premier extrait choisi
« Même tapie, même par intermittences, la ville te montre qu'elle continue à vivre comme elle peut. »
Tu as aussi cette impression lorsque, en fin d'après-midi, des parents laissent leurs enfants -en majorité des garçons- jouer dans la rue (juste devant chez eux, pas trop loin quand même). Ou quand tu observes des vieillards sur un banc ou assis sur des chaises en plastique. Tu sais qu'ils sont parfois moins âgés qu'ils n'en ont l'air. Seuls ou en groupe, sagement assis, ils contemplent la circulation et devisent, adossés au mur de leur maison. De quoi peuvent bien parler ces hommes alors qu'autour d'eux, ce n'est que désolation, danger potentiel ? Se rendent-ils compte des menaces ? D'un autre côté, tu les comprends : que faire d'autre ? Pourquoi ne resteraient-ils pas ainsi, sur le pas de leur maison, à faire ce qu'ils ont toujours fait, comme par un magnifique pied de nez à ceux qui détruisent leur pays ? En temps de guerre, pour l'observateur de passage, les impressions sont trompeuses et, même tapie, même par intermittences, la ville te montre qu'elle continue à vivre comme elle peut. On pourra gloser à l'infini sur la question de savoir si, en général, la situation s'est améliorée en Irak, si l'arrivée de troupes supplémentaires en février 2007 a eu un impact positif sur la décrue de la violence dans le pays (notamment à Bagdad) : ces remarques ne rendront jamais pleinement compte des méandres de la réalité. Et si, dans le monde occidental, des spécialistes toujours plus nombreux s'attachent à montrer qu'il existe une corrélation entre davantage de soldats sur le terrain et un faible relâchement de la violence, il te semble que cette vision d'un navrant court terme oblitère les longs mois de calvaire des Irakiens.
De plus, comment tenir le compte des multiples drames affectant les civils ? Comment prendre en considération le contexte d'une mort dramatique quand on n'a devant soi que des corps refroidis ? Dans quelle « case » doit-on les ranger : « violences sectaires », « règlements de comptes » ou « assassinats crapuleux » ? Avec cent treize journalistes morts depuis 2003 (selon diverses organisations de défense des droits des journalistes), l'Irak reste le pays le plus dangereux au monde pour cette profession, certes, mais il est avant tout un coupe-gorge pour ses propres citoyens dont la mort fait à l'évidence bien moins de vagues que celle d'un correspondant de presse.
Selon Wisam, un fidèle de tes premiers voyages, kurde par son père et arabe par sa mère, qui, depuis quelques mois, a trouvé un travail stable auprès d'une agence de presse occidentale, les deux principaux maux dont pâtissent les Irakiens sont Al-Qaïda et les milices chiites. « Si l'on sent une petite amélioration, c'est uniquement parce que les milices chiites ont stoppé leurs activités », assure-t-il en chuchotant dans une salle presque vide d'un restaurant de Roussafa, sur la rive orientale du Tigre.
► » Bagdad Zone Rouge » d'Anne Nivat – Préface Olivier Rolin – Fayard – 280 p. – 18€.
► Lire les autres extraits :
» Nous savons que tu es encore en contact avec des Américains ; tu auras ce que tu mérites ! »
» C'est toujours la même attente lancinante, muée en routine de cauchemar. »
► Lire aussi l'article d'Hubert Artus.
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De daniele
20H10 | 02/03/2008 |
elle faisait un reportage quotidien sur la vie des habitants de bagdad et sa banlieue le matin sur rmc,j'avoue avoir eu plaisir a l'écouter quand je pouvais.
De michelpa
prof honoraire univ paris7 | 03H40 | 03/03/2008 |
sous la plume d'Anne, l'horreur prend la couleur du quotidien. Elle va voir sur place, déguisée pour se fondre dans la population et elle écoute, elle ne juge pas, elle retranscrit les dires des gens qu'elle rencontre ; elle peut ainsi nous dire comment réagissent les gens à une lourde agression, à une menace omniprésente, à des attentats permanents, à la disparition violente de leurs parents ou amis, surtout comment ces gens continuent à vivre, s'organisent pour survivre et de quels espoirs ils nourrissent leur désir très instinctif et primitif de survivre et de voir survivre leurs enfants.
Ce que fait Anne c'est du journalisme noble, celui qui se soucie de décrire une situation de l'intérieur, du point de vue de ceux qui la subissent, elle est fort soucieuse de ne pas apparaitre pour que sa présence ne biaise pas les propos tenus et c'est ce qui fait la valeur de son témoignage aux antipodes de toutes les propagandes qui évidemment en temps de guerre prolifèrent et sont toutes aussi mensongères.
De Tinhinane
Médiatrice scientifique | 22H10 | 04/03/2008 |
La description vaut souvent une analyse. Dans les creux des silences encadrés par de crêtes de dits pouvant paraître frivoles se nichent le sens que l'on rencontre si l'on se rend compte…
Il y a d'illustres analystes, politologues et autres experts qui excellent dans l'art d'extraire de faits signifiants dans un tohubohu étourdissant mais il y a des poètes, narrateurs, conteurs et autres troubadours qui donnent à voir la clarté éblouissante d'un gemme encore engoncé dans son magma kimberlitique figé.
Anne Nivat raconte la vie à Bagdad ou ailleurs en Irak telle qu'on pourrait l'imaginer dans un autre ailleurs en guerre, ça me fait penser à J. M. Coetzee dans « En attendant les barbares », je savais qu'il était question d'Afrique du Sud en premier mais tout ce qui était dit pouvait parfaitement se transposer, par exemple, à l'Algérie, au sud de l'Algérie durant la période coloniale et pendant la Guerre d'indépendance.
De riopse79
22H12 | 06/03/2008 |
Lorsque l'on prétend écrire un livre pour informer, on s'assure de la véracité et de l'exactitude des « informations » que l'on transmet. Dans un passage, Anne Nivat parle d'Abbas Chechan comme « un poète sunnite » qui chante « Ne pleure pas » à l'épouse de Saddam Hussein. Il y a deux fautes là-dedans. Abbas Chechan est chiite. Ancien baasiste, certes, mais chiite. Et ce poème « Ne pleure pas » est destiné à Raghad, la fille de Saddam Hussein. Non pas son épouse. Je connais bien l'Irak Madame Nivat. Vous dîtes vivre aux côtés des Irakiens et pourtant vous faîtes le même amalgame. Baasiste = sunnite. Or, c'est totalement faux.
Plutôt qu'un livre « moi, je » rempli de « certes, c'est dangereux », il aurait fallu nous donner une image un plus profonde et recherché de la société irakienne.