Après les pédophiles, Cendrey et le "petit électorat de droite"
Trois ans après des Jouets vivants qui dénonçaient un enseignant pédophile tout en faisant œuvre de littérature, Jean-Yves Cendrey poursuit son autobiographie radicale . Dans La Maison ne fait plus crédit » , il s’attaque au petit électorat de droite mesquin et fascisant . Rencontre avec ce romancier qui, depuis la victoire de Sarkozy, vit à Berlin.
Août 2005 : pour son dixième livre, Jean-Yves Cendrey est un événement majeur de la rentrée littéraire. Lancé par une première phrase toute camusienne ( Ils vont enterrer mon père et la journée est magnifique » place le livre sur les pas de L’Etranger ), Les Jouets vivants est un concentré de TNT qui fait doublement exploser le paysage français : politiquement, il s’agit d’un des premiers ouvrages littéraires à traiter de la pédophilie dans un corps institué. Littérairement, Cendrey y gravit des échelons de valeurs : si son travail récent part d’un postulat auto-fictionnel, il règle rapidement son compte au préfixe, et compose des récits qui nous scotchent tous.
L’autofiction non d’un romancier, mais de la société
Car elles sont réelles. Les Jouets Vivants » , donc, c’est l’affaire du village de X . Avec, au loin, le scandale d’un prêtre pédophile. Avec, au centre, l’Enseignant . Pédophile. Et au milieu, la mécanique administrative qui organisent le silence, l’aveuglement, et son auto-protection. Alors, en 2005, dans Les Jouets vivants » , Cendrey déploie mille énergies pour qu’on entende la voix des enfants brisés par les adultes consentants.
Ce qu’y raconte Cendrey, c’est ce qu’il a vécu. Car il s‘est mobilisé contre cette omerta, il a lui-même emmené ce professeur (de son vrai nom Marcel Lechien…) à la gendarmerie du village, et il a vu se déchaîner contre lui quelques appareils d’Etat et les pires des calomnies populistes contre un romancier (qui, forcément, fabulait…) : on lui reprochera d’avoir posé le tabou sur la place publique.
Pour autant, Cendrey n’est pas le cœur du récit, il n’en est qu’un point de convergence. De rage. Très loin d’une fade autofiction à la française -qui si elle ne se vend plus en librairie fait encore des petits-, Cendrey propose depuis quelques ouvrages un travail d’autobiographie radicale, qui n’épargne personne .
Le travail d’autofiction d’une société, pas d’un romancier.
Cendrey, cette rencontre entre Bataille, Artaud et les blousons noirs
Corps ensaignant (2007) allait poursuivre, ailleurs en France, la récolte des souffrances réelles d’élèves victimes de pédophilie, en même temps que Cendrey creusait le sillon qui donnait une place réelle au romancier dans la réalité. Auparavant, il avait pris soin de rétablir l’équilibre et de ne pas s’épargner : c’était Les Jouissances du remord » (2007).
Au printemps paraissait La Maison ne fait plus crédit » . Qui conclue, non par hasard bien sûr, le cycle autobiographique de Cendrey, à travers la figure de la mère. Ce livre n’est pas une histoire. C’est une prise d’armes. Un livre où l’auteur dresse ses souvenirs d’enfance : sa mère, l’amant de celle-ci, lui-même et son frère. D’office, Cendrey choisit l’oblique : l’amant de la « manman est le narrateur. Un type lâche, ridicule, gagne-petit, bande-mou, fanatique de Pompidou, colombophile. Le genre qui tâte queue et testicules à défaut de caresser de simples idéaux.
Face à ce triomphe momentané de la vulgarité, le fils salaud . Cendrey lui-même. Vu par les mots de l’amant, le narrateur du livre. Au moment où ce dernier écrit ce livre, Sarkozy vient de l’emporter dans les urnes. Une droite conforme aux désirs de ce petit électorat populiste, mesquin, qui vote y compris contre ses propres intérêts » l’a emporté. Et l’amant, parpaing de cette base électorale, bande. Et règle ses comptes, à rebours, avec un des deux fils de son amante, devenu écrivain à succès avec des livres qui vouent aux gémonies la bonne conscience bourgeoise :
celui qui a réussi à me rendre fou, l’aîné de ses deux garçons, le mauvais, l’ignoble écrivain, le fils salaud. […] Voilà que je défie le prosateur sur son propre terrain, le couteau à la main . Dans ses livres, [il] pratique l'abus stylistique pour avoir l'air d'un chef. En vérité, les mots dépassent sa pensée pour n'obéir qu'à des obsessions, à des phobies, à une rancœur recuite.
Cette centrifugeuse de la vengeance donne au terme réflexion tout son sens littéraire et solaire. C’est aussi le regard du lecteur sur les livres français actuels, et leurs rapports avec le réel, le social, le politique, que Cendrey ne cesse de provoquer. Là aussi, dans tous les sens physiques et métaphorique du mot. Cendrey, quelque part, c’est comme Artaud (on lira à ce sujet les lettres du fils gentil » …) ou Bataille, à l‘époque numérique où la droite populiste et nationale est, aussi, devenue ultra-libérale.
La langue de Sarkozy
Le portrait acerbe des deux personnages (mère/amant) centraux est, en fait, un véritable réquisitoire contre ce petit électorat de droite . Qui, dans la victoire de Nicolas Sarkozy, a trouvé un candidat conforme à ses rêves (voir la troisième vidéo). Un travail anthropologique qui permet aussi à Cendrey de se promener » dans la France de Pompidou, de Giscard, de Sarkozy. Et d’étudier, fin du fin de l’écrivain, la langue de cette droite .
Ce faisant, Cendrey en exhume non seulement ce qui est banal, mais aussi ce qui demeure inobservé. Le tout devenant saisissant quand, à un moment du récit, Cendrey met en forme la logorrhée politique de l’amant. A ce moment précis, à force de je rêve d’une France et de multiples éradications, le lecteur pense à la campagne présidentielle, et y lit ce qu’il entendait alors.
Dans l’interview (voir la vidéo ci-dessous), le romancier explique comment il est parvenu à vampiriser les discours de Guaino et de sarkozy, montrant concrètement leurs effets sur l’être humain.
Travail diabolique, se mettre dans le corps de l’ennemi autant politique qu’intime. Là encore, Cendrey donne du coffre, du sang et de la sueur à son travail autobiographique. On le sait depuis Les Jouets vivants » , Cendrey est un homme qui a fuit sa famille dès l’adolescence. Après un passé légèrement blouson noir, il est devenu romancier.
Depuis la présidentielle 2007, il a choisi de quitter la France, et de s’établir à Berlin avec son épouse (la romancière Marie N’Diaye) et leurs enfants. Depuis l’adolescence, il n’a pas revu sa famille.
Ses écrits provoqueront forcément des émotions intenses dans toutes les zones d’un lecteur dont les fractures, poudrières et cicatrices sentent le même roussi incurable. Mais, par-delà l’ire et l’élégance de l’ire, il convient de saluer chez Cendrey la langue et la charge symbolique du langage. La littérature de Cendrey est une littérature de la responsabilité, une poétique de la prédation utile pour survivre.
Face à une écriture de l’intime moyenne (dont on aura un exemple avec le livre inutile de Christine Angot, lors de la prochaine rentrée), on colle des étiquettes (par exemple, autofiction ). Face à une littérature des profondeurs, qu’elles soit au Je » ou au global, on parle de littérature et on oublie les cases. On se rappelle que seuls les bourgeois peuvent se permettre de dire et ne pas faire. On se rappelle qu’il ne peut y avoir de vie et de littérature que lorsqu’il n’y a pas d’hypertrophie de la parole.
► La Maison ne fait plus crédit de Jean-Yves Cendrey – L’Olivier – 207p. – 18€
► En juillet, avant la prochaine rentrée littéraire, le Cabinet de lecture publiera les sujets sur des livres parus ce premiers semestre, et dont il n’a eu le temps de vous parler. Jean-Yves Cendrey est un de ceux-là…
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Les enfants victimes des pédophiles sont hyperculpabilisés, car le discours, (la plupart du temps pétri des apparences de la morale la plus dégoulinante), de ces adultes si sûrs d’ eux, leur oppose leur ignorance d’ enfants immatures qui ne savent pas ce qui est bien ou mal, assénants des maximes creuses au son assourdissant de vérités universelles, détenteurs d’ un pouvoir qui leur a bouffé leur cerveau malade et justifiant tout au nom de ce pouvoir, avec le faux raisonnement absolu, qui est : « Si j’ ai ce pouvoir, c’ est que JE LE mérite ». Ce qui a pour effet que la victime la plus innocente ajoute le fait de considérer le coupable comme tel à la culpabilisation qu’ on mêle déjà aux crimes qu’ elle subit.
Le discours de la Droite actuelle me semble bien être de ce type, pouvoir de droit quasi divin, infaillibilité revendiquée permettant d’ accumuler les pseudo-vérités assénées sans preuves, hyper-culpabilisation de tout ce qui est en dehors de ce discours moralisant, et utilisation de ce qu’ il y a de plus glauque, de plus vil, de plus lâche, de plus répugnant chez chacun de nous, et en comptant sur le fait qu’ un nombre suffisant d’ individus vivront cette fascination pour leur côté obscur par procuration, en déléguant le pouvoir à ceux qui pourront l’ exercer, même si ce pouvoir finit par s’ exercer sur ceux-là mêmes qui l’ ont donné.
C’ est bref et mériterait de très longs développements, mais ça devait sortir !
Hubert Artus, votre article me donne envie de lire l’ouvrage. ce que je ne manquerai pas de faire pendant mes vacances.
» Raoul le con » aurai suffit !!
- il ne s’agit pas » d’un lynchage » antisémite, mais d’un affrontement ( visiblement assez fréquent ) entres bandes dont le point commun et « l’agrégateur » est l’origine culturel, voir ethnique!!
Si les » juifs » avaient étés plus costauds c’est un black qui serait resté sur le carreaux, et là on aurait dit quoi?????: rien!! ???
La violence, quel qu’elle soit ne date pas de l’arrivée de l’immigration extra européenne, ne vous en déplaise!!
Je demanderai bien aux plus anciens, aux mieux informés de nous parler des fortifs, des Apaches, des bandes de Montmartre et Menilmontant, des Blousons Noirs… et toutes ces choses qui font également partie de l’histoire de Paris, mais qu’on oublie….
… je n’ai pas encore regardé la vidéo de Jean-Yves Cendrey (auteur que je n’ai encore jamais lu, faute de temps, mais dont un libraire ami de Caen m’a beaucoup parlé, donc ça ne saurait tarder), mais je suis d’ores et déjà sidéré par la violence des commentaires… (Si je comprends bien, il y avait Bardamu, il y a maintenant Ferdinand Bardamu?)
« Pédophilie » + « petit électorat de droite »: deux mots qui suffisent à créer un parfum de guerre civile dans la rue 89…
Je cours m’acheter un parapluie blindé et je reviens.
Bon courage, Hubert!
Yep, et on pourrait ajouter à cette faiblesse de l’excuse celle du doute. Le doute est de plus en plus réprimé, alors qu’on est là grâce à lui…Comme si la Nature qui nous habite cherchait à se dissimuler. L’Espèce, comme l’écrit très bien Philippe Val, qui se camoufle pour se jouer de l’Individu.
Je dirais même plus : pour se jouer du plus fort et tuer le plus faible.
Cela revient à croire que l’on sait tout, tout le temps. Comme une pile qui se viderait jamais. La faillibilité de l’humain qui se meurt.
J’ai envie de dire quel progrès !
Et pour illustrer votre exemple d’excuse has-been (mais pas trop), vous devez connaître l’histoire de Christian Estrosi et de sa coupe de champagne à quelques dizaines de milliers d’euros…
Môssieur estrosi prend un falcon900 aux frais de l’état (plein pot, ceux du gouvernement étant occupés ailleurs) pour pouvoir partir 1h plus tard (sarkozyz-party oblige) aux states ou il devait bosser le lendemain… alors qu’il avait déjà sa place en avion de ligne.
Suite à l’évènement et les remontées dans la presse, Estrosi s’excuse (un moment de faiblesse donc…).
patatra, les collègues de l’Élysée appellent furax!!
Car il ne faut surtout « pas s’excuser en politique », ça se fait pas !
re-patatra, Estrosi refait une déclaration aussi sec « ouiii il y en assez de la langue de bois, et pourquoi je devrais m’excuser ? « etc.etc..
Voilà pour l’illustration, dès qu’on se sent légitimé dans nos abus, on fonce, parce que faut arriver premier!!
Ce qui me choque, en plus de ces faiblesses assumées et dissimulées, c’est cet esprit de compétition qui règne un peu partout dans la société. Bientôt on nous dira qu’il faut se battre pour vivre ici. Que c’est normal…
J’espère que j’ai apporté ma pierre à l’édifice parce que je trouve votre post très pertinent.