
A Cuba, « Tout le monde s'en va », mais les écrits restent
La jeune Cubaine Wendy Guerra est l'invitée d'une des « tables rondes Rue89 » aux Etonnants voyageurs de Saint-Malo. Présentation du bien intriguant » Tout le monde s'en va » … qui attend vos questions. Nous les poserons à l'auteur à Saint-Malo.
Wendy Guerra est née à La Havane trois ans après l'exécution du Che. Nieve aussi. Nieve, Wendy, Guerra, Cuba : le glamour et le brutal, le tragique autant que le rebelle. L'association de ces noms est l'objet même de » Tout le monde s'en va » . Un journal intime, celui de Nieve, en deux parties : » Journal d'enfance » et » Journal d'adolescence » . Un voyage de 1978 à 1990.
En Espagnol, » nieve » signifie » neige » . Ici, Nieve va essayer d'y mettre le feu : » Tout le monde s'en va » , c'est autant la réalité politique de Cuba en 1978 et 1990 que l'affirmation de la féminité chez une adolescente durant cette période.
La construction d'un personnage, la naissance d'une femme
» J'ignore quand j'ai songé à quitter l'enfance. J'ai payé très cher le fait de grandir seule alors que tous quittaient l'île. Ils m'ont abandonnée progressivement ; aujourd'hui, je ne peux pas me comporter comme une femme ordinaire, je suis hors du monde. Les outils que l'on m'a donnés ne me servent à rien, je vis réfugiée dans mon Journal. »
Un journal intime qui sera le refuge de notre jeune fille. Et un piège à lecteurs : on sait bien ce qu'il en est du fantasme, du mensonge et des arrangements dans un tel carnet. Encore plus lorsqu'il se fait objet littéraire… Au cas où, notre narratrice l'écrira clairement :
» Je vais tout exagérer, même si je deviens la petite fille la plus menteuse du monde. »
Nieve adore sa mère, une journaliste radio qui sera envoyée en Angola pour couvrir la guerre. Cette mère qui a eu la bonne idée de prendre pour amant un grand Suédois qui se ballade souvent tout nu, Fausto. Mais le père de Nieve veut récupérer la garde de sa fille. Qu'il obtient après procès. En pleine pré-adolescence, la jeune fille devra suivre la troupe de théâtre de son père dans les montagnes. Mais quand il la gifle, quand il l'oublie, quand il lui impose sa violence alcoolique, ce n'est pas pour répéter. Plus tard, Nieve passera de l'école de la révolution au centre de rééducation pour mineurs. Puis de la violence du père au désir des autres hommes.
Un éveil sensuel, artistique, politique et… littéraire
» Personne ne te dit que tu es jolie, que ce que tu portes te va bien. Même si tu fais partie du groupe, il y a un accord que j'ai appelé le NO LOVE. Ne pas s'aimer : si quelqu'un aime quelqu'un d'autre, même s'il réussit à être avec lui, il ne lui dit pas. […] Pour couronner le tout, c'est à la mode de ne pas s'embrasser. »
Nieve a 16 ans et elle ne tardera pas à pouvoir retrouver sa mère. Qui vit entourée de peintres, de musiciens. Nieve découvrira les hommes en même temps que la peinture, la poésie, la musique et l'évasion. La liberté en même temps que le désir, forcément ( » Le désir est la douleur abandonnée dans la luxure » ). Le malheur, c'est que peu à peu, les hommes en question parviennent à quitter le pays et le régime. Nieve, elle, n'y parvient pas :
» Ma mère me dit que, si je veux vivre sans parler de politique, je dois partir au Canada, dans un petit village bien froid habité par des gens qui coupent des arbres, ne savent même pas le nom du Président qui gouverne ce pays et ne s'y intéressent pas non plus. A Cuba, d'après elle, la politique est dans ce que tu manges, dans ce que tu portes, dans le lieu où tu habites, dans ce que tu as et même ce que tu n'as pas."
La jeune fille grandit et se révolte contre cette collectivisation forcée, ce système qui l'oblige à aller en camp militaire apprendre la composition des grenades. Ce système duquel beaucoup parviennent à s'extraire, sauf elle.
C'est alors que » Tout le monde s'en va » parvient à se greffer à ses plusieurs thèmes, tissés ensemble : féminin, politiques et littéraire. Wendy Guerra parvient à composer une langue simple, mi-rebelle mi-victime, parfois grivoise parfois emphatique. Une langue à même de s'adapter à l'évolution et à la féminité naissante de son personnage :
» Naître à Cuba a consisté à ressembler à cette absence du monde à laquelle nous nous soumettons. Je n'ai pas appris à utiliser une carte de crédit, les distributeurs automatiques ne me répondent pas. […] Dehors, je me sens en danger, dedans, je me sens confortablement prisonnière. »
Nieve semble comme une possible symbiose de Lolita, Anaïs Ninn et Anne Franck, de sordide et de caliente. En partie assurément autobiographique (une des questions que nous lui soumettrons à Saint-Malo), ce Journal est une prose active dans un pays muselé. Avec la forme somme toute classique du journal intime, Wendy Guerra, dont c'est ici le premier roman, remplit très émotionnellement son but.
► » Tout le monde s'en va » de Wendy Guerra (trad. Marianne Million, 285 p., 19€)
► Dans le cadre du partenariat Etonnants Voyageurs/Rue89, Wendy Guerra est une des quatre auteurs invités à la table ronde « Terres promises, paradis perdus, terres conquises ». Vous êtes invités à lui soumettre vos questions et vos réactions, que nous publierons sur le site (extraits sonores).
► Le planning et les modalités des débats Etonnants Voyageurs/Rue 89.
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De ana
01H45 | 04/05/2008 |
Je n'ai pas eu l'occasion de lire ce roman néanmoins à la lecture de l'article je me demande si la jeune auteure vit à Cuba et si c'est le cas comment son texte est-il arrivé entre les mains d'une maison d'édition et laquelle.
Je ne peux me rendre à cette nouvelle édition du festival que j'aime beaucoup (il est devenu un peu trop tendance, victime de son succès sans doute, mais reste passionnant) mais j'aurais aimé lui poser trois questions (au moins…)
- de réagir à l'intitulé de la table-ronde à laquelle elle participe : « Terres promises, paradis perdus, terres conquises »… A quelle terre/univers appartient Cuba et pourquoi ?
- Vous qualifiez son journal de « prose active dans un pays muselé ». Qu'en pense t-elle ?
- et toujours à propos de « prose active… », est-elle une lectrice de blogs et que pense t-elle de l'émergence à Cuba de ces blogs (y compris de création littéraire) qui font preuve d'une grande liberté de ton et de contenu et dont on parle beaucoup tels le fameux « generacion Y » de Yoani Sanchez ?
J'ai été un peu longue, désolée ! !
Au plaisir de vous lire….
A
De vol19
awash | 11H01 | 04/05/2008 |
Ah ! Recréer la « Jérusalem Céleste », imposer à autrui son paradis… Les « Indes de L'ouest », elles savent…
Je ne connais pas l'auteur, ni Cuba, qui a produit de merveilleux musiciens, écrivains. Par contre la remarque que vous avez reprise me fait réagir : « Naître à Cuba a consisté à ressembler à cette absence du monde à laquelle nous nous soumettons. Je n'ai pas appris à utiliser une carte de crédit. Les distributeurs automatiques ne me répondent pas… »
Comme si le sentiment d'« absence/ présence au monde » passait forcément par les outils monétaires,la consommation dont sont exclus une proportion non négligeable des gens de notre monde. La remarque sur la « collectivisation forcée » m'évoque en effet mirroir « l'individualisme forcené » qui est dénoncé chez nous, de même la remarque « ..ce que l'on mange tout est politique »… fait miroir à la « dépolitisation » chez nous.
Le rejet se place sur le système politique autoritaire qui impose des contraintes que l'on peut personnaliser contraitement au système libéral capitalisme ou le pouvoir est dissous, à la fois partout et nul part.
Par contre l'auteur pose cette question du titre : « tout le monde s'en va ! » qui me questionne (la fuite, vers l'absence) sur ce qu'elle a soulevé sur « l'absence/présence au monde » dans des univers aussi contrasté que Cuba et la France :
- Qu'est ce que c'est que d'être « présent, absent au monde » pour qui et où ?
- La mondialisation conduit-elle à une vision uniforme de la présence au monde ? … qui passent par des objets universels et… lesquels ?
De Hubert Artus (auteur)
Rue89 | 01H48 | 05/05/2008 |
@ Ana et Vol19 :
Vos questions -soyez-en remerciés- seront posées. Vous en trouverez les réponses, en extraits sonores des tables rondes, dès le dimanche soir sur Rue89.