Le polar français, de droite ou de gauche ? L'avis de Chainas

L'écrivain Antoine Chainas (DR).Après la présentation des faits et l'audition d'Aurélien Masson et de Gérard de Villiers, voici le quatrième épisode de l'intrigue. Entretien avec Antoine Chainas, la plus belle apparition du polar français récent, parfait représentant de la fameuse « Génération X » dans le roman français actuel.

Il y a deux ans, »Aime-moi Casanova », « hard-boiled » surcocké, lorgnait du côté de Thompson et de San Antonio. L'an dernier, le sublime »Versus » était un polar liturgique, réaliste, aux accents houellebecquien. Cette année, « Anaisthêsia » confirme que Chainas sait faire du roman sec et très émouvant.

« Anasthêsia »
Deux intrigues. D'une part une serial killeuse à bagues traquée par Désiré Saint-Pierre, flic black dans le quartier le plus redouté d'une mégapole. D'autre part, le côté obscur de Désiré, ripoux qui veut garder sa came. Chainas continue son travail de sape sur la police (racisme, paris, affaires, alcool), tout en travaillant toujours avec des anti-héros : après un accident, Désiré est défiguré et insensible à la douleur. Donc à celle de la société. Il est comme le « prototype de l'homo novo ». Un roman « sur le nerf », très clinique. On est ici autant chez Lynch que chez Cronenberg. Chainas, qui possède toute la froideur, l'obscénité, la tendresse pour camper la sauvagerie et la dissolution spirituelle, se dévoile un peu, révélant aux connaisseurs un passé de tox.

Pourquoi Chainas dans cette enquête de Rue89 ? Parce que c'est un des auteurs de la nouvelle génération française cités dans l'article du magazine Lire qui, publié en juin, occasionna ce bilan littéraire et politique du polar français.

Chainas est de la fameuse « Génération X » de Douglas Coupland. Cette génération vote peu, elle est passée des Clash à Nirvana, elle est forcément nihiliste, mais c'est celle d'un retour au noir doublé d'un retour à l'utopie.

Le plus philosophique de ses romans

Facteur dans l'arrière-pays niçois, Chainas se définit comme « le type d'à côté qui écrit des histoires quand il a un moment de libre ». Son dernier roman « Anasthêsia » est la symbiose des deux précédents. Mais surtout, son plus philosophique. (Lire l'encadré)

Flic noir, flic blanc, banlieue, drogue… Cette histoire de flic le jour, dealer la nuit, est transversale, et permet de montrer les deux côtés de l'homme comme de sa société. Avec ce persopnnage de flic, Chainas a crée un personnage qui n'a plus besoin d'addictions ni de subterfuges pour oublier le manque de contentement.

Donc qui n'a pas besoin de consommer. Chainas va donc voir du côté du sublime auteur américain Chuck « Fight Club » Palahniuk, probablement le romancier actuel qui a le mieux écrit son époque.

Comme lui, Chainas a compris que le capitalisme, devenu virtuel, n'est ni plus ni moins qu'« une nouvelle forme de sacré ». Rencontre.

« Je suis le produit de cette rupture générationnelle sans précédent »

Rue89 : Cherchez-vous à vous démarquer de la génération précédente, celle du néopolar ?

Antoine Chainas : Pas spécialement. A l'heure actuelle, selon moi, le polar occupe exactement la place qu'il doit occuper. Ni plus ni moins. Proportionnelle à son poids économique dans le paysage éditorial. De plus, les récits qu'il pourvoit -subversifs ou consensuels- se situent toujours dans une optique de contrôle, pour reprendre une idée développée par Christian Salmon.

Sa dimension politique actuelle se situe sans doute à cette jonction : poids économique/contrôle plus ou moins conscient du lectorat par une mise en forme attractive des idées, pour peu qu'il y en ait. Ce que je sais, c'est qu'en tant qu'individu, je suis le produit de cette rupture générationnelle sans précédent (celle des moins de quarante ans).

Alors que les générations précédentes participaient à la progression historique par mimétisme ou à l'opposition aux générations précédentes, j'appartiens à celle qui a vu l'avènement du marché tout-puissant et du pouvoir économique hégémonique.

Celle qui a vu s'incarner les idées ultralibérales de Milton Friedman sous forme de la seule réalité possible. Cette génération qui, en refusant radicalement et inconsciemment parfois d'intégrer l'héritage transgénérationnel, fait le jeu du système dominant actuel.

Une génération atomisée, égocentrée, instantanée et asservie avec le sourire. Vous l'aurez compris, je crois plus à une dénonciation économique que politique puisque, à mon sens, c'est là que se situent les enjeux du pouvoir désormais.

Pour vous, dont les lieux et les romans sont très apolitiques, le roman à thèse est-il l'ennemi du roman ?

Je n'irais pas jusque là. Le fait est que le propre du genre noir est d'introduire une certaine dose de divertissement dans la réflexion. Je vais me permettre une petite digression pour revenir sur le genre proprement dit : le polar peut rendre compte beaucoup plus précisément et plus rapidement que la littérature « blanche » d'une époque, car c'est une littérature de consommation immédiate et massive.

Cette littérature a besoin d'être facilement décodée par ses lecteurs, principalement par l'intermédiaire de ressorts dramatiques éprouvés et d'une vision du monde aisément accessible à l'imaginaire collectif. Toute la question est de savoir si le polar, en ce qui nous concerne, peut, dans un système industriel, relever un défi autre que purement distractif.

S'il est apte à supporter la contradiction entre « thèse » et divertissement qui constitue à la fois la limite (l'audace formelle et l'invention peuvent être bridées à fin d'intelligibilité) et la force (extension de l'audience par une accessibilité optimale).

Pour être réellement intègre, le polar devrait refuser toute forme de divertissement, ce qui, dans le système actuel, est évidemment pratiquement impossible. Sauf à faire de l'écriture expérimentale et, dans le cadre d'un darwinisme économique implacable, à être rendu sinon inexistant, du moins inaudible.

Rappelons-le à toutes fins utiles, dans nos sociétés occidentales, la parole est libre, mais la force du système est de noyer les opinions divergentes (dont celles qui refusent de céder au divertissement).

Quelles différences entre le polar de la France UMP et celui de la France RPR (renouveau du polar en 1995) ? Pour vous, le polar français actuel est-il plus à droite ou à gauche ?

Ni l'un ni l'autre, mon général. Il n'y a qu'un ensemble de voix éparses qui peuvent, à l'occasion, se retrouver sur tel ou tel point de détail. Mais je constate que, depuis toujours, il a été plus confortable d'adopter une position « éthique“(c'est-à-dire supposément de gauche).

Défendre la veuve, l'ouvrier et l'orphelin est émotionellement et commercialement toujours plus avisé que de se mettre du côté -en évitant la dénonciation simpliste- de l'exploiteur, du bourreau, du patron, du salaud ordinaire. La glorification de l'échec, voilà encore une tare de gauche.

Au-delà d'un phénomène d'identification, c'est tout un système idéologique qui perdure. Le système économico-industriel a accompli la performance de discréditer la parole politique à droite comme à gauche).

Produire un discours explicitement politique dans une littérature du divertissement, c'est au mieux passer pour un ringard (à gauche), au pire pour une ordure (à droite). Ce qu'il faut toujours garder en mémoire, c'est que le système ‘politico-médiatico-industriel’ se nourrit de cette pacification des rapports, cette innocuité des discours, cette uniformisation de la pensée -en particulier dans la littérature de genre et le polar.

"Anaisthêsia" d'Antoine Chainas (DR).Le système, pour reprendre une idée développée par Théodore Kaczynski (‘La Société industrielle et son avenir’ -brûlot théorique prolo- ‘Fight-Club’ assez fascinant), favorisera toujours la parole qui sert ses intérêts. En douceur. La censure n'est plus politique, elle est devenue économique, ce qui est encore plus pernicieux.

Anaisthêsia - d'Antoine Chainas - 308 p., 17,50€.

4 commentaires sélectionnés

Portrait de Pelham Grenville

De Pelham Grenville

unepageapreslautre.blogspot.com | 16H19 | 01/09/2009 | Permalien

Le sujet de votre série me fait penser au livre d'Erik Neveu, issu de sa thèse en science politique, sur « L'idéologie dans le roman d'espionnage français » (FNSP, 1985). A mon avis il donnerait quelques clés d'analyse aux amateurs de Coplan et autres SAS.

Portrait de menzao

De menzao

Touriste breton | 19H55 | 01/09/2009 | Permalien

Cette question est vaine et typique de ce que les intellos de la capitale peuvent faire d'un art très populaire. Comment rendre pénible ce qui est divertissant souvent et profond parfois ! Les questions sont pitoyables et le pire c'est quand même que notre auteur répond. Ce n'est, ni plus ni moins qu'une posture de notable, heureux de se voir interpellé sur des questions aussi essentielles (à moins qu'il n'ait aussi un livre à vendre). Nous avons tous en tête le nom d'auteurs qui auraient pouffé de rire. Imaginez ce qu'aurait répondu Crumley à la question « Pour vous le roman à thèse est-il l'ennemi du roman ? »

Portrait de caro

De caro

délinquante avérée | 20H10 | 01/09/2009 | Permalien

j'avoue, à ma grande honte, que je n'ai pas lu de livres de Chainas.
Est-il de droite ou de gauche ? est-ce qu'un écrivain doit positionner ses écrits en tant qu'écrivain (et non de citoyen) ?

Il est de bon ton, aujourd'hui, de mêler la droite et la gauche, on ne sait plus qui est qui. En politique, sarko débauche des gens de gauche qui finissent par faire une politique de droite, il parait que la CGT va renoncer à la notion de lutte des classes …

J'ai lu plusieurs commentaires courroucés. Pourtant, perso, je trouve la question intéressante, elle fait partie de l'analyse du contenu d'un livre. Les polars devraient refléter les problématiques de la société dans laquelle évolue l'énigme. Va-t-on arriver à un gloubiboulga uniforme, que l'on va retrouver en littérature ?

Qu'un livre soit de droite ou de gauche n'a pas beaucoup d'importance pour l'apprécier, mais pourquoi refuser la question droite ou gauche ?

Portrait de weedji

De weedji

crabe caillou | 00H29 | 02/09/2009 | Permalien

« Faut arrêter la masturbation intellectuelle Rue89, l'été est fini. »

Pour se masturber intellectuellement, encore faut-il un intellect. Or, à vous lire ici et là, je commence à me demander si c'est la chose dont vous êtes le mieux pourvu…

Peut-être que la question posée ici mériterait d'être élargie en se demandant si le problème de la littérature engagée , EN GENERAL, et pas dans le cas du polar seulement, n'est pas, à plus ou moins court terme, son historicisme ? …

Qu'en pensez-vous ? …

On lit toujours Genet, Becket, Camus, mais qu'en est-il de la littérature communiste d'Eluard ou d'Aragon ? …

Votre avis m'intéresse davantage, en tout cas, que ces formules péremptoires dont vous vous gargarisez.

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