Dan Franck : « Pour “Boro”, on voulait faire de l'anti-Sulitzer »

Couverture de "La Dame de Jerusalem"Depuis vingt-deux ans, les écrivains Dan Franck et Jean Vautrin se retrouvent régulièrement pour, à quatre mains, écrire l'histoire de « Boro, reporter photographe ». Et revisiter l'histoire de la Guerre d'Espagne, de la Seconde Guerre, ou, dans ce huitième tome, de la création de l'Etat d'Israël. De la très bonne littérature feuilletonesque, politique et historique.

Blèmia Borowicz est le Corto Maltese du photojournalisme : reporter photographe libre, indépendant, fantasque, connu pour ses portraits de Gide, Chaplin, Gary Cooper, Goebbels, Léon Blum ou même Hitler. Et pour son aura auprès des femmes.

Dès le début de la série (« La Dame de Berlin »), « Boro » a pris les traits de cet homme séduisant, dessiné par Enki Bilal, qui a illustré les couvertures des huit livres.

Blèmia Borowicz dit « Boro » est un juif hongrois. Un héros un peu fitzgeraldien (femmes, fêtes, etc.), pris dans les tourbillons du siècle. Un reporter photographe « de l'école hongroise » (clin d'œil au photographe Robert Capa, dont on apprendra ici l'histoire du patronyme) qui sillonne la planète muni de sa canne et de son Leica.

Sa philosophie du reportage, sa façon de témoigner par l'action dans la photographie, sa distinction : le décorum propre à Boro est en réalité fourni par l'agence Magnum, justement co-fondée en 1947 par Capa.

De la saine littérature de feuilleton

« Boro », c'est le héros de papier crée en 1987 par les deux écrivains Jean Vautrin et Dan Franck. Le premier était déjà un auteur de polars reconnu, mais le second n'avait alors pas la notoriété que lui apporterait plus tard son prix Renaudot pour « La Séparation » (livre, puis film, en 1991).

Les deux hommes voulaient « créer un personnage politique, clairement de gauche. De l'anti-Sulitzer ». Un Poulpe avant l'heure…

« Les aventures de Boro, reporter photographe », dont le nouvel opus est le huitième (on peut lire les livres indépendamment), c'est de la bonne littérature « feuilletonesque », politique, historique, qui revisite l'Histoire récente à partir de la guerre d'Espagne. Des livres aux chapitres courts, mêlant l'histoire dans l'Histoire, et dans lesquels l'action est omniprésente.

Des personnages avant tout antifascistes et européens

Le grand intérêt de la série, écrite par deux Français, est que les personnages principaux ne le sont pas forcément. Ils sont hongrois, anglais, allemands, français parfois. Avant tout antifascistes, européens. L'angle est toujours géographiquement très ouvert. Chacun des romans de la série a son petit parfum « Brigades internationales ».

Au début, les deux auteurs étaient partis pour cinq tomes, censés couvrir une période qui irait de la guerre d'Espagne (une obsession de Dan Franck) à l'entrée des troupes russes à Budapest en 1956.

Franck sourit lorsqu'il dit : « Mais nous en sommes au huitième volume, et nous sortons à peine de la guerre. » Tout en avouant vouloirs s'arrêter à dix volumes… (Voir la vidéo)


Après l« Espagne, Boro a été journaliste et résistant durant la Seconde Guerre mondiale. Dans “ La Dame de Jérusalem ”, il sera ballotté entre New York, Prague, Paris et Jérusalem, pendant les négociations qui aboutiront à la partition de la Palestine, et la naissance de l'Etat d'Israël.

Ce 22 juillet 1946. Il est devant l'hôtel King David de Jérusalem, lorsqu'une jeune et étrange femme à vélo lui demande de photographier le bâtiment, qui abrite le commandement militaire des forces britanniques stationnées en Palestine.

Et l'hôtel explose. 200 blessés, 91 morts. Un enfer saisi par l'homme au Leica, dont les photos sont achetées par les rédactions du monde entier.

Dans ses pérégrinations, “Boro” va rencontrer Robert Capa

Pour l'Histoire, le héros de notre série assiste aux négociations pour la créations de l'Etat d'Israël, suit les immigrants clandestins, se retrouve sous le feu nourri des combats, retourne en prison. Jusqu'au vote de la résolution 181 de l'ONU sur le partage de la Palestine.

Pour l'histoire, et pour les connaisseurs de la série, Boro retrouvera ici son cousin Dimitri et sa cousine Maryika, apprendra qu'il a un fils. Croisera Robert Capa. Et rencontrera Arthur Finnvack, cet agent secret britannique qu'on avait déjà vu protéger Boro sans que ce dernier ne s'en doute. (Voir la vidéo)


“ La Dame de Jérusalem ” est un livre accusateur envers les Alliés, spécialement les Britanniques bien entendu, puisque la Palestine était sous leur mandat.

Pour les auteurs, dont la démarche se base sur le travail de “ nouveaux historiens israéliens ”, de nombreux marchandages entre vaincus et vainqueurs de la guerre ont prédestiné aux destins des juifs libérés (voir la vidéo). Le roman contient de nombreux flash-backs sur la libération des camps.

Un très beau subterfuge pour écrire l'horreur des camps

Pour Franck, “ l'Etat d'Israël n'aurait pas existé s'il n'y avait pas eu les camps ”. Pour lui, ils fondent la culpabilité occidentale qui permit la création d'Israël… au détriment d'une population entière, lésée : les Palestiniens. Entre autres parce qu » « il est clair que dès 1943, tout le monde savait les camps : Churchill, Roosevelt, le Congrès Juif mondial, De Gaulle ».

Pour écrire l'horreur des camps, et ce que les soldats découvrent en les libérant, les auteurs ont recours à un très beau subterfuge, incarné par Arthur Finnvack (chez qui le subterfuge définit aussi la vue ; autre façon de mêler Histoire et histoire…) : quand il a ouvert les portes de Buchenwald, Finnvack est devenu aveugle à jamais… (Voir la vidéo)


« Le principe de cette série, c'est celui du rétroviseur », dit Dan Franck. La série des « Boro » est du genre à ouvrir les yeux toujours plus grands, plus éveillés, plus concernés. Comme la photographie.

► La Dame de Jérusalem de Franck&Vautrin - Fayard - 390p. - 22€. A signaler également, un recueil d'articles écrits par Jean Vautrin : « La vie Badaboum » (Fayard, 314p., 19.50€).

► Modifié le 14/6 à 15h30. Titre changé pour éviter toute ambiguïté (cf. commentaires).

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3 commentaires sélectionnés

Portrait de guitouni

De guitouni

07H14 | 14/06/2009 | Permalien

« Pour écrire l'horreur des camps, et ce que les soldats découvrent en les libérant, les auteurs ont recours à un très beau subterfuge, incarné par Arthur Finnvack (chez qui le subterfuge définit aussi la vue ; autre façon de mêler Histoire et histoire…) : quand il a ouvert les portes de Buchenwald, Finnvack est devenu aveugle à jamais… »

Je n'appellerais pas ça un beau subterfuge mais une astuce scénaristique vu et revue des centaines de fois. Personnellement ça ne me donne vraiment pas envie de lire le bouquin si ça fait partie de ses bonnes idées…

Portrait de jpouille

De jpouille

expatrie en Angleterre | 13H23 | 14/06/2009 | Permalien

Je ne connais pas ces BDs, je me suis arrete a Enki Bilal. C'est vrai qu'en 1943 les differents gouvernements savaient mais pas la masse. Mon pere avait alors 19 ans et pour lui, les populations etaient deportes vers l'est dans des zones de repeuplement. la proagande de l'epoque, les rumeurs, les gens ne savaient pas trop, ils ne voulaient pas savoir, ils devaient trouver a manger… De toute facon s'ils l'ouvraient c'etaient soit la milice soit la Gestapo.
Je me suis deja battu avec mon pere sur l'armisctice. Comment avaient-ils pu la signer ? Comment avaient-ils pu livrer la France entiere a l'Allemagne cle en main. Oui, entre juin 40 et nov. 42 nous avions la zone « libre » qui en fait n'avait de libre que le nom et de memoire d'Allemands on n'avait jamais vu autant de zele deploye par les autorites francaises pour aider l'occupant notamment en raflant les juifs, les syndicalistes, les communistes, les opposants, les objecteurs de conscience. Si Petain n'avait pas signer d'armistice, les Allemands auraient eut une montagne de problemes pour gerer un pays comme la France, nos dirigeants auraient appele le peuple a la resistance.
Je pense a deux gars qui en avait entre 42 et 45 et c'est pourquoi ils ont gagne la guerre : Churchill et Staline. je hais Staline, je hais profondement son personnage. Mais il faut rendre a cesar ce qui appartient a cesar et il n'a pas flanche (un peu en 41, mais pas pour longtemps). Vous croyez qu'il a signe une armistice ? Non, il a ete extreme et contre les nazis en 40, il fallait etre extreme. En France, la bourgeoisie, les grands patrons ne voulaient pas le chaos, ils voulaient de l'ordre pour re-ouvrir leur usine. Il leur fallait un type pour les representer. Il nous faut un sauveur ! Petain est arrive, les fascistes aussi et voila comment nous avons baisse notre froc.
Les Resistants de la premiere heure sont les heros, le reste de la France me fait honte, meme 60 ou 40 ans plus tard. Un peuple de delateur, de pleutre.
Euh, c'etait quoi la question deja ?

Portrait de Yann Guégan

De Yann Guégan

Rue89 | 14H34 | 14/06/2009 | Permalien

Suzanne Citron : Le « tout le monde » du titre de l'article me semble très mal venu, car si des infos ont circulé de Pologne en direction des plus hauts responsables des alliés, personne en France, y compris parmi les internés de Drancy, ne connaissait la réalité des camps, et le mot même d'Auschwitz y était ignoré.

Chère Suzanne,

Dans une des vidéos qui accompagnent le texte, Dan Franck prononce bien cette phrase, mais il évoque ensuite les dirigeants alliés et le régime de Vichy, et pas les simples civils. J'ai changé le titre, pour éviter toute ambiguïté.

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