« Narco Football Club », plongée dans le foot sud-américain

Le joueur du LDU Quito Patricio Urrutia brandit le trophée de la Copa Libertadores, remporté en 2008 par le club équatorien (Guillermo Granja/Reuters).

Pendant la trêve hivernale des championnats de France, le foot continue sur Rue89. Début décembre paraissait en effet « Narco Football Club », un polar signé par deux journalistes Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal, sur fond de Copa Libertadores (l'équivalent sud-américain de la Ligue des Champions) et de cartels de la drogue en Amérique latine. Un aspect méconnu du foot business.

Un polar tout foot
tout flamme

C'est un match auquel assistent, des tribunes, Raymond Kopa, Alfredo Di Stefano, Hugo Sanchez, Diego Maradona et Michel Platini. C'est une finale de la Copa Libertadores, entre deux équipes mexicaines, chacune aux mains de cartels de la drogue.

L'attaquant vedette de l'une d'elle est au cœur d'un marché de dupes (« vrai-faux transfert » en football) avec un club européen. Dont le boss, bien sûr, est également véreux. Le tout dans une ambiance caliente, avec un journaliste qui couche, des agents spéciaux partout, des arbitres menacés, un péno raté, un entraîneur buté dès le début.

Un livre est en quatre-vingt-dix chapitres. On verra peu du match, mais tout le contexte :

« C'est la suprématie du trafic de drogue dans le pays qui se joue ce soir, plus qu'un trophée centenaire, la place de numéro un des cartels de tout le continent.

Une vieille habitude depuis que, il y a une vingtaine d'années, la poudre blanche est entrée de plain-pied dans les économies d'Etats en voie de développement ou en reconstruction après des années de guerre civile. »

Par moments légèrement trop guignolesque, « Narco Football Club » est un polar qui, au bout du compte, réussit à dépeindre précisément tout son contexte, en évitant le « tous pourris » aussi bien que l'angélisme du passionné. Un vrai bon polar de journalistes, et un livre qui devrait être le premier d'une trilogie.

En alliant bon goût et intelligence, on peut très bien penser que le meilleur joueur du monde, depuis deux ans, est Lionel Messi. Vingt ans après Maradona, l'Argentine tient sa nouvelle étoile. Et Messi, comme « El Pibe de oro », joue au FC Barcelone. Ceux qui ont aimé le premier aiment forcément l'autre.

Messi est sud-américain. Comme tous les grands joueurs du continent, il a fallu qu'il vienne jouer en Europe pour être mondialement reconnu. Depuis la fin de la génération Pelé-Garrincha, en effet, c'est une jurisprudence pour chaque footballeur du continent : il est acheté à prix d'or par un grand club européen, et devient une star en passant d'un grand club à un autre (Ronaldo, Ronaldinho, Rivaldo, Crespo, etc), pour gagner la Ligue des campions.

L'Amérique latine a, bien entendu, son foot-business à elle, comme l'illustre « Narco Football Club ». Ses auteurs, Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal, travaillant entre autres pour Courrier International, et ont déjà écrit ensemble deux livres (« La ville qui tuait les femmes, enquête à Ciudad Juarez » et « Pinochet, un dictateur modèle » chez Hachette). Nous avons retrouvé le premier.

Le foot est-il le moyen le plus sûr de blanchir l'argent en Amérique latine ?

Je ne sais pas si le foot est le plus sûr moyen de blanchir de l'argent, mais c'est l'un des moyens d'en faire, tout comme le sport en général. On se souvient tous de ce joueur de la sélection colombienne [Andrès Escobar, ndlr], assassiné sur ordre d'un chef narco après le Mondial 98 pour avoir marqué contre son camp, et lui avoir fait perdre une grosse somme d'argent.

Le blanchiment grâce au foot et autres sports est une réalité. Au Mexique, l'ancien maire de Tijuana, Jorge Hank, soupçonné de liens avec le cartel de cette ville (et d'avoir fait assassiner un journaliste qui a dénoncé ses relations « privilégiées » avec les narcos), possède l'hippodrome de Tijuana et un groupe immense de sociétés de paris sportifs.

Dans les salles Caliente, dans lesquelles vous pouvez parier sur toutes les compétitions possibles : du championnat français de foot à la course de lévriers en passant par du curling ou des combats de catch.

Pour avoir mis les pieds dans l'un d'elles, il est évident que ce genre d'activité, qui brasse des millions de dollars en cash, est une belle blanchisseuse !

Pensez-vous qu'un jour, avec la montée en puissance des pays émergents (Brésil), le football sud-américain supplantera son comparse européen ?

Je ne pense pas. Les latinos sont trop joueurs à mon avis, ils préfèrent réaliser de beaux gestes, marquer de beaux buts, quitte à perdre un match. Ils n'ont pas la culture de la gagne, mais celle du spectacle, du jeu.

Et surtout, tant que les inégalités dureront dans ces pays, tant que les richesses seront aussi mal réparties, il est peu probable que le foot latino supplante l'européen. L'argent est le nerf de la guerre et même s'il y en a beaucoup là-bas comme ici, il est mal investi, va toujours dans les poches des mêmes.

La corruption, les trafics, les mafias empêchent le foot latino de se développer comme il se doit. L'Argentine, le Brésil, le Mexique ou le Chili sont certes de grandes nations mais leurs meilleurs joueurs sont en Europe.

Pourquoi ? Basiquement, je dirais pour l'argent et leur sécurité. Et la situation n'est pas prête de changer. Ils seront toujours mieux payés sur le vieux continent et en meilleure sécurité (peu de risque d'enlèvement ou de racket par chez nous).

Quelles sont selon vous les principales différences entre le foot-business tel qu'on le connaît en Europe, et celui d'Amérique du sud ?

En Amérique latine, les affaires ne respectent pas forcément la légalité. Les narcos voient dans le foot une manière comme une autre de rendre propre leur argent et les instances fédérales ferment les yeux sur la provenance des fonds.

Enfin, la différence fondamentale à mon sens est la violence. Ici, le business se fait entre « gens biens », pas avec un flingue posé au milieu de la table des négociations. Là-bas, le rapport à la violence est différent, les armes sont monnaie courante, les menaces aussi, un vestiaire est un terrain de jeu comme un autre pour un cartel.

« Le président [du club, ndlr] ne supportait plus le football, il cherchait frénétiquement une chaîne d'informations financières », écrivez-vous à un moment.

On peut ajouter qu'aujourd'hui, on trouve plus d'infos sur les « grands joueurs » dans les magazines people que dans France Football. Si on tient compte de cela, comment imaginez-vous le football de demain ?

Je rêves d'une révolution. Le foot sera rendu aux supporters. Fini les contrats de pubs mirobolants pour les joueurs, terminé les transferts à chaque saison et les mercenaires du ballon rond. Les ultras prennent le pouvoir, les présidents de club et les joueurs obéissent aux règles fixées par les supporters.

Quel pied ! On remet l'amour du maillot à la mode, on interdit les matchs nuls en appliquant la règle dite du Che : « Hasta la victoria, siempre » (tant qu'une équipe n'a pas marqué, le match continue), on instaure l'arbitrage vidéo et les journalistes ont le droit de fermer le clapet des joueurs qui se la pètent parce qu'ils ont planté un but ou fait une passe décisive.

Le sélectionneur national est nommé par référendum et le président de la République chante seul à capella la Marseillaise le soir de la finale de la Coupe de France, en se faisant huer. Et on interdit à Laurent Paganelli, Christian Jeanpierre, Xavier Gravelaine, Dominique Grimault et consorts de parler foot à la télé.

Narco Football Club de Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal, éd. Moisson Rouge, décembre 2008 - 280p., 15€.

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Photo : le joueur du LDU Quito Patricio Urrutia brandit le trophée de la Copa Libertadores, remporté en 2008 par le club équatorien (Guillermo Granja/Reuters).

3 commentaires sélectionnés

Portrait de pianoman

De pianoman

musicien libre | 22H03 | 30/12/2008 | Permalien

pour le dernier paragraphe, j'attends de voir…On peut toujours rêver, mais là, c'est trop beau ! Bon 2009 à toute la rue

Portrait de Chris75

De Chris75

(ingé) | 07H17 | 31/12/2008 | Permalien

Il faut se rappeler l'affaire « Yvinec » à la fin des années 80 quand il parti acheter un joueur paraguayen (Roberto Cabanas) en Colombie. Cabanas jouait alors à l'America Cali, club détenu par les frères Rodriguez, barons de la drogue du cartel de Cali, et faisant partis du Top 5 des narcos les plus recherchés du monde par les USA.

La presse française (L'Equipe en particulier) se moquait bien d'Yvinec,le petit .. tout petit par rapport aux narcos trafiquants beaucoup plus dangereux, même si on croit être peinard en France, on est jamais trop prudent.

Yvinec, bloqué par le juge colombien à Cali, fut « extradé » au final par les services secrets français.

Et les frères Rodriguez furent arrêtés par le FBI quelques années plus tard, ils croupissent en prison depuis.

Il est clair que le club de l'America Cali n'était qu'un joujou pour ses dirigeants, et accessoirement une lessiveuse d'argent sale …

Intéressant aussi un autre livrre sorti sur la FIFA et son président Sep Blatter, quand on sait que le numéro deux de la FIFA à l'époque, pas très lointaine était un colombien …

Portrait de Fondriest

De Fondriest

euh | 10H04 | 31/12/2008 | Permalien

L'Amérique du Sud a précédé d'environ 15 ans l'Europe dans la transition vers le foot-business. L'objectif des compétitions est de générer du profit, sans qu'il n'y ait un vernis pseudo-éthique comme en Europe. La santé des joueurs est également méprisée, à tel point qu'on a vu dans les années 90 le Sao Paulo FC jouer deux matches dans la même journée (Copa Libertadores et championnat domestique), ou Vasco de Gama (club de Rio de Janeiro) devoir jouer un match en soirée au Chili, puis à Recife le lendemain après-midi (3000 bornes à vol d'oiseau). Songez également que pour des raisons commerciales, la Copa America (coupe d'Amérique du Sud des nations) a intégré ces dernières années les Etats-Unis et même le Japon (en 1999)…

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