
Jean Ziegler : pour un « tribunal de Nuremberg » de la crise
Sans la crise, c'eût été une démonstration, une accusation. Mais elle en fait un coup de tonnerre. Sa « Haine de l'Occident » est parue en pleine crise financière. Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation, a accordé une interview à Rue89. Interview plus radicale encore que son livre.
Le nouveau livre de celui qui est aujourd'hui membre du Comité consultatif du Conseil des droits de l« homme de l'ONU, est un ouvrage dense, étayé de faits recueillis durant son activité à l'ONU. Dans “La haine de l'Occident”, Jean Ziegler, comme à son habitude, manie à plaisir sa verve pamphlétaire et son franc-parler, accusant le FMI, le président français Nicolas Sarkozy, la banque Mondiale, l“OMC et le double langage de la communauté internationale. Et d'illustrer en 300 pages le rejet et la haine grandissante du tiers-monde contre l'Occident.
La haine, des origines à nos jours
C'est d'abord un historique de la haine que le livre de Ziegler met en perspective :
‘Depuis plus de 500 ans, les Occidentaux dominent la planète. Or, les Blancs, aujourd'hui, ne représentent guère que 12,8 % de la population mondiale. Par le passé, ils n'ont jamais dépassé 24%.’
Et Ziegler de resituer les quatre systèmes de domination de l'Occident au long des siècles : les conquêtes, l'esclavage et la traite, la colonisation et enfin ‘l'actuel ordre du capital occidental globalisé’. Ces dominations terribles, auxquelles on ajoutera les actuels refus de repentance, de réparations et la confiance toujours indélébile du Nord envers l'idéologie libérale, c'est ce qui, pour Ziegler, a irrémédiablement rouvert la blessure. Le Suisse s'en prend ainsi au président français qui, à Dakar en 2007, reprochait aux Africains ‘leur immobilisme qui ne laisse pas de place ni pour l'aventure humaine, ni pour le progrès’.
Lorsqu'il dresse la liste des Objectifs du millénaire établis par la communauté internationale, en 2000 à New York (de l'éradication de la pauvreté à la réduction de la mortalité infantile et l'environnement, etc), remarquant que huit ans après rien n'a été fait, c'est pour mieux souligner que la crise va augmenter les causes. Donc, les haines.
La crise, pour Ziegler, c'est la révélation des ‘haines raisonnées’. Des haines réfléchies, travaillées au Surmoi, et débarrassées des intégrismes dogmatiques. Qui viennent d'un ‘refus organisé et collectif à l'ordre meurtrier du monde’. Ce peut être la victoire d'une rupture mémorielle (victoire électorale de Morales, premier président indien depuis 500 ans en Bolivie, pays essentiellement indien). Ou ‘une force historique qui va changer le monde’. (Voir la vidéo)
La crise financière : quelle rupture ?
Certes, la crise financière perpétue, cyniquement, la mainmise du libéralisme sur le monde, puisque ce système tente de s'établir comme son propre remède. Dans son ouvrage, Ziegler détaille les systèmes indiens et chinois, et l'on remarque alors que ni l'un ni l'autre ne remettent en question le modèle :
‘Les oligarchies du Sud se contentent de reproduire le système mondial de domination et d'exploitation inventé par les Occidentaux.’
Détaillant ensuite la destruction du marché africain du coton par les firmes américaines avec la complicité de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), les accords économiques inégaux imposés par l'Europe à ses anciennes colonies, le comportement scandaleux du FMI et de la Banque Mondiale qui imposent des conditions draconiennes au remboursement de la dette (évaluée à 2100 milliards de dollars), Ziegler sait bien que la crise ne renversera pas le capitalisme.
Néanmoins, c'est grâce à son expérience, et aux différents ambassadeurs occidentaux qu'il tire les conclusions qui sont les siennes dans notre interview : la fin de la doctrine de la ‘main invisible’, cette idée à l'oeuvre dans la politique reagano-thatchérienne selon laquelle la doctrine libérale était une loi quasi-naturelle ; cette idée que le marché le plus déréglementé était… le moyen ultime de réguler le moloch, qui, forcément, trouverait le moyen de s'auto-réguler, devenant ainsi un peu humain. Une idée qui prévaut toujours en Occident : les injections et les remèdes trouvés jusqu'ici sont des remèdes libéraux, pas des solutions politiques.
Ziegler en choquera plus d'un en appellant ici de ses vœux un ‘tribunal de Nuremberg pour juger les prédateurs qui ont provoqué ça’. (Voir la vidéo)
Ziegler reconvoque la ‘ mondialité ’ de Césaire et Glissant
Quand il évoque les souffrances des peuples opprimés, Ziegler n'oublie pas de coter les penseurs et les poètes qui, ces siècles derniers, ont aussi porté ces paroles et ces idées. Aussi, à la fameuse phrase du regretté Aimé Césaire (‘J'habite un long silence, une blessure profonde’), citée dans son livre, il répond aujourd'hui : ‘Le silence est terminé, et la blessure est ouverte.’ C'est ‘le temps du retour de la mémoire’.
Edgar Morin, Aimé Césaire, Kant, Rousseau, Senghor : ‘La haine de l'Occident’, ce ne sont pas que des chiffres, des faits et des cris. C'est, aussi, des ponts entre économie, militantisme et culture. Ce n'est pas le moindre des mérites du Suisse, ici, que de sans cesse illustrer ses bilans et ses dénonciations avec des penseurs, ou des poètes.
Car c'est par cette dimension même que Ziegler ‘dé-occidentalise’ son propos, le défocalise. Et ainsi, désamorce les critiques qui l'accuseraient de vain radicalisme. Appréciant Césaire et Senghor, c'est du côté de la pensée des diasporas africaines, des mémoires du Sud, des cultures autochtones, qu'il va puiser. Du côté du ‘Tout-Monde’ cher à Edouard Glissant. Glissant dont le dernier ouvrage, tout comme celui de Ziegler, évoquait les hérésies et le cynisme de l'Occident, et pointait la victoire de la ‘poétique du divers’ et de la résurgence des mémoires opprimées.
Aux temps où, en Occident, sévissent le concept d'identité nationale et la crise financière, ces hommes-là sont à lire et relire. Pour rester vivants. (Voir la vidéo)
► La haine de l'Occident de Jean Ziegler (Albin Michel, 300 pp., 20€)
► La version intégrale de l'entretien (21 mn). Y sont abordés, en plus des thèmes de la version courte : Edgar Morin, la crise des subprimes, la crise en Europe, la démocratie sociale, la Bolivie de Morales, Rousseau, Césaire, Senghor…
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De Blaise11
I'm hard, but I'm fair. | 14H57 | 27/10/2008 |
J'aime bien Ziegler, j'aime bien son combat, mais je le trouve, au contraire de l'article, très occidental.
Il aura beau justifier tout ce qu'il dit par des citations (de témoins ? ) de grands poètes, de grands écrivains ou de grands penseurs de l'ancien tiers-monde, il fait comme les occidentaux : il haït. Pour paraphraser Mauriac, en « faisant la haine », peut-être ne fait-il que se détendre…
Il vaudrait mieux qu'il s'appuie sur ce qu'il a fait, sur son expèrience pour lutter contre ce qu'il dénonce, plutôt que d'aller perdre son énergie contre des gens dont la haine sera toujours plus forte que la sienne. Citer Gandhi c'est bien, l'appliquer c'est mieux.
Jean Ziegler, vous avez beaucoup de bon sens et de solutions à faire valoir dans votre matière grise et votre coeur. Faites les nous partager. Martelez votre Amour.
De pierrejcallard
www.nouvellesociete.org | 15H33 | 27/10/2008 |
Non seulement le monde tourne selon le modele occidental, mais c'est aussi selon les schemes ocidentaux que ce modele est contesté. Tout nait en Occident et, plus précisément, dans une mouvance intellectuelle qui vit autour des campus milliardaires américains, comme la pensée du moyen-âge allait de monasteres en monastèeres… Mai 68 est né à Kent University et c'est le même choix de rupture qu'a fait Mao avec sa révolution culturelle, seulement « a la chinoise » : en plus empirique et sur sur un échantillon plus grand. Les memes de l'Occident seront la pour des siecle. Il est moins sûr que les Occidentaux le seront. Comme la pensée athénienne a continué, même quand Athenes n'y était plus. Essayons tout de même de survivre un temps…
Pierre JC Allard
http://nouvellesociete.org/5173.html
De kallikratès
Haggard | 15H33 | 27/10/2008 |
Idem
Le désir de lire, qui a toujours été fort, est devenu exponentiel avec internet.
Le virtuel, l'info sur écran fait de moi un affamé de pages, de livres…
L« impossibilité d'acheter tous ces livres que le net nous donne envie de lire provoque mal être et frustration.
A quand un véritable service de vente en PDF sur le net à prix modique ? Tant pis pour le papier et tant mieux pour la diffusion des idées !
De Marc Gelone
On rigole...On rigole... | 15H34 | 27/10/2008 |
»…en Occident, sévissent le concept d'identité nationale (…), ces hommes-là sont à lire et relire. Pour rester vivants. »
Disparaître pour rester vivants, en voilà une idée qu'elle est bonne… Mais, en tout cas, moi, le Césaire que je connais, il en était drôlement fier de son identité, lui qui disait à Senghor :
« Tu vois Léopold, le monde est ce qu'il est, tu t'habilles, tu mets ton costume, tu vas au salon, etc. “Mes hommages, Madame” Mais où est le nègre dans tout ça ? Le nègre n'y est pas. Tu l'as en toi, pourtant. Creuse encore plus profond, et tu trouveras au fond de toi, par-delà toutes les couches de la civilisation, le Nègre fondamental. Tu m'entends “fondamental”. » in « Nègre je suis, nègre je resterai » (éd. Albin Michel, 2005)
Même Ziégler, il ne réussit pas à se débarrasser de son identité, si l'on en croit le Blaise11 de 14h57, alors nous autres, pauvres pécheurs lambda… : o)
De ToRDReLoRDRE
chien de talus | 15H38 | 27/10/2008 |
Et dire qu'il y a à peine deux mois de cela celui qui tenait ce type de propos passait pour un olibrius utopiste alors que les prophètes libéraux vaticinaient sous le sceaux du bon sens médiatique, cela me remplit d'espoir. Certes la raisons ne nous reviendra pas sans douleurs mais l'espoir en l'humanité renait, denrée ô combien plus précieuse que le plus grand des gisements de pétrole. J'ai plus d'espoir qu'il y a deux mois !
De Blaise11
I'm hard, but I'm fair. | 17H53 | 27/10/2008 |
Bon.
Il y a pas mal de chose à reprendre. On ne va pas s'attarder sur le champs sémantique de celui qui, fort heureusement, rigole, mais, plus qu'un lavage d'estomac d'un type qu'à l'air de bouffer à sa guise, on peut tenter l'essorage de cervelle.
Et si je venais, Marc, vous parler d'un pillage de ressources naturelles ? Je vais vous décevoir sur un point, ce ne sera pas les ressources pétrolifères. Libre à vous de fausser le débat en évoquant une ressource qui se meurt, peut-être est-ce votre âge, peut-être votre mauvaise foi, sûrement un peu des deux.
Connaissez-vous l'activité des multinationales agropharmaceutiques européennes et américaines en Afrique ? Connaissez vous la bioprospection ? Cette activité consiste à analyser les ressources génétiques d'une terre - les ressources naturelles font partie de ce champs sémantique (je précise car je vous vois venir avec votre gros nez et votre grasse bedaine me lancer, fier comme un bar-tabac : « Mais avec de la terre, on ne fait pas d'essence ! »…) - et à partir de l'analyse de la denrée « terre », le service scientifique de la compagnie propose au paysan son optimisation pour que ce dernier et sa connaissance ancestrale de sa graine puisse la planter à bon escient, afin d'augmenter ses rendements. Ça, c'est la version idéale.
Car ce qu'a prévu aussi la multinationale, en sus de son service scientifique il est vrai pimpant de modernité, clinquant par sa propreté clinique, est un service juridique excellant dans la connaissance du droit international et encore un autre service, celui de la communication, on ne peut plus habile dans le lobbying. Vous me suivez ? Bien.
Nos chers députés de la chambre improstituée connaissent pertinemment les rouages de ce système et se réjouissent d'aller dans les couloirs de nos institutions, glapissant, se faire caresser la truffe par ces services qui leur seront toujours redevable. C'est ainsi qu'ils leur promettent leur accord suspendu à un vote couru d'avance (contre des bons « loisirs urbains » ? ) pour la construction de frigidaires géants, comme celui de Svalbard, qui veilleront à garder la petite graine du paysan… enfin, du paysan, ça c'était avant : la petite graine n'est plus ce qu'elle était, car le pimpant-clinquant service du professeur-Thibault-qui-étudie-les-mouches-qui-pètent, leur a certifié que la petite graine avait besoin d'un relookage : une transplantaison d'un super gêne tueur de cancrelat super méchant et hop, la petite graine est à nous ! Labellisée, nettoyée, transformée, mutée, elle ne peut plus être votre petite graine mais devient notre super-grainosaur ! vous me suivez toujours ? Tant mieux ! Vous venez de comprendre comment l'on passe de la bioprospection à la biopiraterie.
Avec ma pleine cordialité,
Blaise11 de 14h57
De jeanbaptiste
étudiant en écosse (Aberdeen) | 18H25 | 27/10/2008 |
Ah non, stop aux ecrans il n'y a rien de mieux que le papier d'un bon livre, et puis passons nous les livres entre nous, c'est beaucoup mieux, c'est pas encore interdit.