La crise financière, tremplin pour la Chine ?

Chez un courtier à Shanghai, le 19 septembre 2008 (Aly Song/Reuters).

Pour faire pleuvoir les centaines de milliards de dollars qui ont fait retomber la fièvre à Wall Street, il faudra débloquer des liquidités. La Chine, créancier des Etats-Unis, en possède. Elle reste sur sa réserve. Mais la crise pourrait accélérer encore son ascension sur la scène économique mondiale.

La fièvre est retombée, mais la crise n'est pas terminée. Pour enrayer la panique boursière, la Réserve fédérale et le Trésor américain ont multiplié la semaine dernière les annonces, à coups de dizaines -voire de centaines– de milliards de dollars.

Après un sauvetage à 200 milliards de Freddie Mac et Fannie Mae la semaine précédente, les 85 milliards mis sur la table pour éviter à l'assureur AIG de s'effondrer n'avaient pas suffit pour faire oublier aux marchés financiers le cauchemar de la faillite de la banque d'affaires Lehman Brothers. Il fallait taper plus fort encore !

Alors, le Trésor américain entra dans la partie, s'engageant à lancer un emprunt de 140 milliards de dollars pour renflouer la Banque centrale américaine (la Réserve fédérale) contrainte de se porter au secours des institutions financières du pays. D'autres dispositions furent annoncées, avec force communication pour étourdir les boursiers et faire retomber le vent de panique.

Après avoir additionné l'ensemble de ces montants, Patrick Artus, directeur de la recherche chez Natixis, chiffrait à 1 400 milliards de dollars le total des annonces de mises sur le tapis vert américain. Quel vertige, pour quelle réalité ? On connait la suite. Rassurés de voir que l'Oncle Sam ne les laisserait pas tomber, les investisseurs soufflaient : ils ne paieraient pas seuls les pots cassés.

Qui va payer ?

Mais qui va payer ? Lorsque le Trésor émet des bons, cela correspond à un emprunt d'Etat. Il faut que, à l'autre bout du processus, des acheteurs les acquièrent. Lorsque l'Etat américain regroupe des « actifs pourris » pour éviter qu'il ne polluent le système financier, afin de les remettre plus tard sur le marché après les avoir décontaminés (à la manière de ce qui fut fait en France pour le Crédit Lyonnais), il faut bien que, à un certain moment, des acquéreurs financièrement solides se portent candidats. Dans tous les cas de figure, il faut trouver des interlocuteurs solvables. Et à qui penser aujourd'hui, sinon à la Chine qui est devenue le premier créancier américain ?

Les Etats-Unis affichaient avant cet accès de fièvre une dette publique de plus de 9 500 milliards de dollars, soit quelque 32 000 dollars pour chacun des 300 millions d'Américains. Avant la crise, la Chine détenait environ 15% de la dette publique américaine. Cette proportion a triplé en dix ans.

Pourquoi ? Les Etats-Unis vivent à crédit : le taux d'épargne des ménages, c'est à dire les économies réalisées sur le revenu disponible, est négatif (alors que, en France par exemple, il est actuellement de 15%).

Mais lorsque les ménages consomment, ils achètent majoritairement des produits fabriqués en Chine qui trouvent en Amérique du Nord 25% de leurs débouchés à l'exportation. Dans ces conditions, l'intérêt bien compris de la Chine consiste à permettre aux Américains de continuer à vivre à crédit pour que ses usines tournent. Ce qui explique pourquoi Pékin détient aujourd'hui quelque 800 milliards de dollars en réserves et presque autant en bons du Trésor américain.

Le crédit, jusqu'où ?

Mais cette relation sino-américaine dans laquelle le pauvre qui épargne finance le riche qui consomme, a vocation à s'inverser. Déjà, des institutions financières chinoises ont investi 3 milliards de dollars pour s'inviter au capital (10%) du fonds américain Blackstone, ou 5 milliards de dollars pour détenir 9,9% d'une autre grande banque d'affaires Morgan Stanley, une étoile de Wall Street.

Avec un fonds souverain (fonds d'investissement d'Etat) qui dispose d'une cagnotte de 200 milliards d'euros, et des banques qui se sont hissées dans le gotha de la finance internationale (trois banques chinoises figurent parmi les cinq plus grosses capitalisations boursières du secteur dans le monde), la Chine a de quoi procéder à de nouvelles acquisitions et à consolider ses positions aux Etats-Unis.

Certes aujourd'hui, alors que la crise n'est pas terminée, le mot d'ordre à Pékin est plutôt au « wait and see ». Après tout, si Freedie Mac Et Fanny Mae n'avaient pas été sauvés par l'Etat américain, la Banque centrale de Chine aurait perdu le montant de ses engagements dans ces deux institutions hypothécaires, soit… 400 milliards de dollars.

Voilà de quoi réfléchir avant de risquer une nouvelle déconvenue, d'autant que la croissance économique chinoise ( à 9% tout de même ! ) s'essouffle un peu.

Le maître du temps

Mais d'un autre côté, Pékin ne peut se désintéresser de l'économie américaine au risque de laisser filer le dollar, alors que 70% de ses propres réserves sont libellées en billet vert. Et l'on n'a jamais vu des investisseurs chinois exposer leur stratégie avant de l'avoir menée.

Hors de toute précipitation, n'y aura-t-il pas de meilleures affaires à réaliser lorsque, convalescente, l'économie américaine devra opérer des restructurations ? Les autorités de l'Empire du Milieu ont une maîtrise ancestrale de la gestion du temps dans la conduite des affaires et, en l'occurrence, le temps ne joue pas contre la Chine, mais contre les Etats-Unis.

Et si la fièvre est retombée sur les places boursières, il se pourrait que cette crise sonne le début d'un bouleversement mondial annoncé, l'actuelle troisième puissance économique mondiale (la Chine) et créancière de la première (les Etats-Unis) se positionnant pour prendre le leadership économique du monde de demain.

5 commentaires sélectionnés

Portrait de Jaycib

De Jaycib

Désagrégé de l'Université | 12H11 | 22/09/2008 | Permalien

D'accord avec l'analyse présentée. Dans l'immédiat, la Chine va s'engager davantage dans le sauvetage du système financier américain, ce en échange d'une augmentation des flux commerciaux chinois vers les USA (libellés en dollars US), au risque d'entraîner une « surchauffe » de l'économie chinoise.

Mais cela va se traduire par une nouvelle baisse du dollar et un renchérissement du yuan, une évolution réclamée depuis longtemps par les partenaires commerciaux de la Chine. Celle-ci devra donc jouer serré.

Je crois que pour couper court à cette possibilité, qui ne lui serait pas favorable à terme -- la Chine cessant ainsi rapidement d'être le fournisseur « au meilleur prix » de l'Occident --, elle a tout intérêt à augmenter ses positions sur la dette états-unienne, car il n'y aurait pas d'incidence immédiate sur les taux de change. De toute manière, un jour ou l'autre, la Chine présentera au moins une partie de la note aux Etats-Unis, et le déclin accéléré de l'économie américaine, déjà largement entamé, deviendra irrémédiable.

En tout cas, le « siécle américain » a vécu. Politiquement, je ne vois pas ce que les Européens ont à y gagner, quoi qu'en pensent les contempteurs de Bush et de son successeur éventuel, qu'il s'agisse d'Obama ou de McCain. Tous deux auront les pieds et les poings liés par une conjoncture économique et financière extrêmement défavorable. L'Europe n'ayant pas de politique de rechange (pour le moment du moins), elle risque d'être entraînée dans l'abîme.

On peut regretter que Barroso, Berlusconi et Sarkozy, entre autres, n'aient pas mesuré la profondeur de la crise américaine, et qu'au contraire ils se soient excessivement alignés comme vassaux des USA . Que leur reste-t-il désormais ? Une réorientation vite faite, derrière l'Allemagne (de plus en plus critique des Etats-Unis ces derniers temps), en direction de… la Russie ?

Portrait de nipivime

De nipivime

;- | 12H46 | 22/09/2008 | Permalien

@ Lapin Bleu
La transformation géopolitique internationale ne fait que commencer. Depuis l'an 2000 et l'apparition d'excédents courants dans les pays dits « émergents » (c'est à dire que ces pays dégagent désormais une capacité de financement, et non plus, comme c'était le cas depuis toujours, un besoin de financement), les choses changent. Lentement.

Les mouvements actuels sont, en l'occurrence, plutôt des épiphénomènes de mouvements plus profonds, une remise en cause de l'équilibre international hérité des deux guerres mondiales. Ce n'est pas que « la Chine a la main ». Mais ce qui est certain, c'est qu'elle l'a un peu reprise, après des décennies ou cela lui échappait plutôt.

@ gilles Bradier :
Merci pour l'éclairage.
On aurait pu éviter le « Les autorités de l'Empire du Milieu ont une maîtrise ancestrale de la gestion du temps »… Sans vouloir jouer le politiquement correct, la généralisation avec les atavismes des sociétés est souvent propice a des dérapages nauséabonds et, en tous cas, à des raccourcis abusifs. Et sont donc à consommer avec modération…

Mais sinon, bravo pour l'analyse, oui.

Portrait de JulienViau

De JulienViau

Etudiant | 14H28 | 22/09/2008 | Permalien

On parle souvent des Etats-unis, mais cette semaine la branche financière du groupe Rotshild a cédé 20% de son capital à une grande banque d'état chinoise, (75% restant dans la famille). Cet accord va lui permettre d'investir le marché chinois, mais c'est surtout le symbole d'une industrie financière chinoise en plein essor. CITIC une banque chinoise est la banque la plus profitable du monde. La finance chinoise est porté par l'épargne des particuliers et les profits de son industrie et non sur la spéculation à outrance anglo-saxone. Elle est donc solide et ne risque pas de s'écrouler de la même façon. Et tout cet argent n'est pas investit aux etatsunis par charité ou partenariat stratégique, il est investit aux STATES, parce que ces investissements rapportent à l'investisseur. Dès que ce ne sera plus le cas, ils vont rapidement changer de cibles et investir les marchés émergents (inde, russie, brésil, qatar, et la chine bien sûr).

La montée en puissance des ex pays en voie de développement va bientôt se faire sentir dans la plupart des secteurs. Et ce n'est pas une crise financière occidentale qui arrêtera ce phénomène, les prises de participations et les rachats vont se multiplier.
Dans l'industrie ça a déjà commencé, (exemple : Baosteel groupe sidérurgiste chinois a racheté un groupe minier australien pour assurer ses approvisionnements).
On s'achemine donc doucement vers un nouvel ordre économique mondial que le trésor américain intervienne ou pas ne changera sans doute rien sur cette tendance.

Portrait de Red-Sky

De Red-Sky

Battant abattu | 16H23 | 22/09/2008 | Permalien

La puissance de la Chine est généralement surestimée. On a tendance a diaboliser ou au contraire a déifier ce pays, mais, actuellement, contrairement aux apparences et aux perceptions subjectives, c'est un nain économique, comparé par exemple au Japon. En cas de crise économique grave aux USA (très probable) la Chine risque de s'effondrer en même temps, avec de forts mouvements sociaux et politiques.
La Chine put aider un peu les USA, mais certainement pas sauver l'économie mondiale de la faillite généralisée.
Sa seule possibilité serait de développer la consommation interne, un revirement qui ne s'effectue pas en quelques jours… surtout quand on dépend encore de façon vitale de la science et des technologies occidentales.

Portrait de antietatiste

De antietatiste

médecin | 18H55 | 22/09/2008 | Permalien

Les USA utilisent l'alibi du dérapage banquier pour faire marcher la planche à billets : le dollar va perdre de la valeur et la dette extérieure des USA va donc diminuer (au dépend notamment de la Chine )
L'inflation va flamber et se répércuter en Europe et la BCE va augmenter les taux d'interêts.
Les interêts de la dette publique en France vont croître et la France ne pourra pas respecter les obligations du Traités de Maastricht ni en 2010 ni en 2012.
On parie ?

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