
Comment un trésor du cinéma est passé de Los Angeles à Bombay

(De Delhi) Les Etats-Unis ne font pas partie de ma cartographie professionnelle. Je me rends néanmoins chaque année consciencieusement à Los Angeles début novembre, pour l'American Film Market, qui est, pour l'industrie du cinéma, une foire comparable à celles que doivent avoir les fabricants de chaussures ou de saucissons, avec des stands, des vendeurs, des acheteurs…
Mes quatre années passées chez Europacorp avec Luc Besson m'avaient effectivement dévié du continent nord-américain car la maison entretient des liens suffisamment étroits avec les studios pour ne pas avoir besoin d'aller fouiller plus loin. Idem lors de mon passage à la tête de la Quinzaine des Réalisateurs, considérant à tort ou à raison que le cinéma local recouvrait bien moins de zones d'ombre que d'autres cinématographies, je n'avais sélectionné qu'un seul film américain : » Bright Leaves » , un documentaire de Ross McEllwee, un réalisateur encore trop méconnu.
Lors de ce passage à Los Angeles, donc, je suis allé dîner chez un ami, David Weisman, producteur du » Baiser de la femme-araignée » , documentariste ayant traîné à la Factory de Warhol sur la fin et qui passe aujourd'hui beaucoup de son temps à préserver et collectionner tout ce qui touche au célèbre film qu'il a produit, réalisé par Hector Babenco, sur un scénario de Leonard Schrader.
Une collection cachée
A cette occasion, il m'a raconté une jolie histoire de cinéma sur Leonard Schrader, frère de Paul, qui venait de décéder l'année précédente. Leonard était prof de cinéma, un fin connaisseur du Japon dont il parlait la langue, et scénariste. Il avait écrit avec son frère le scénario de « Yakuza » pour Sydney Pollack, avec Robert Mitchum, en 1974, puis Paul est rapidement devenu célèbre en écrivant « Taxi Driver ». Ils collaborèrent par la suite à nouveau sur « Mishima » que Leonard a écrit, Paul a réalisé, Spielberg et Lucas ont produit.
Après le décès de Leonard, sa veuve japonaise a invité David à ouvrir quelques portes de leur maison longtemps restées fermées. A la surprise générale, y compris de sa veuve, Leonard Schrader avait méticuleusement et sans que personne ne le sache, accumulé une somme considérable de livres, d'affiches et surtout de photos d'exploitation de films, essentiellement du cinéma muet.
C'est près de 13 000 objets qui étaient là enfouis, dont 189 rarissimes photos de tous les Buster Keaton. David me raconta cette incroyable histoire et me montra quelques exemplaires de ces photos dont certaines avaient 100 ans. C'était très émouvant. J'ai moi-même dirigé des salles de cinéma et ai manipulé ces photos que l'on met à la devanture du cinéma, pendant une vingtaine d'années, en n'ayant absolument pas conscience que cela puisse un jour avoir de la valeur et que cela soit même parfois la seule trace qu'il reste d'un film.
David Weisman venait d'en finir avec le fastidieux inventaire. Il me demanda si je connaissais quelqu'un, dans le monde, qui pouvait être intéressé d'acheter la désormais nommée « Leonard Schrader collection », ou si cette histoire pouvait attirer l'attention d'un journaliste français et aider ainsi à sa divulgation. J'ai alors contacté des journalistes au Monde et au Figaro qui n'ont même pas accusé réception de mon e-mail.
Le plus grand marchand d'art indien, Neville Tuli, se porte acquéreur
Depuis décembre 2006, j'étais beaucoup allé en Inde pour comprendre un peu mieux cette industrie si opaque de l'extérieur. Les Indiens voyageaient assez peu il y a encore seulement dix-huit mois, exportaient leurs films à l'étranger certes, mais en direction exclusive de la diaspora (appelée NRI pour Non Resident Indian). Les festivals et les marchés programment peu de films indiens, dans le premier cas essentiellement pour une raison de qualité. Et puis j'avais l'idée de convaincre Luc Besson de faire un tour en Inde comme je venais de le faire pour la Chine, où dix jours passés sur place lui avaient permis de mieux comprendre les enjeux, le potentiel de la Chine, de rencontrer des réalisateurs locaux ; des liens sont restés depuis.
Malheureusement, mon enthousiasme pour l'Inde n'a pas été partagé, à tort c'est sûr, et les importants accords signés récemment entre les studios américains et les Indiens en ont déjà fourni la preuve. J'ai par la suite quitté Europacorp fin 2007. J'ai contacté le plus grand marchand d'art indien, Neville Tuli, et nous nous sommes rencontrés en décembre 2007. J'avais sous le bras des fac-similés d'éléments de la collection Leonard Schrader que David Weisman m'avait remis sans trop y croire.
Neville a feuilleté les exemplaires en silence, dans une totale concentration, et après vingt minutes, posa une seule question : combien ? Je lui ai alors fait part de l'estimation qu'avait fait faire David. Réponse : j'achète tout de suite et ne veux pas négocier le prix. Ouf ! A ce moment-là, la collection était sur le bureau de la Motion Picture Association (la puissante organisation derrière les Oscars), ainsi que sur celui de Spielberg. J'avais contacté deux riches cinéastes français dont l'un avait manifesté de l'intérêt.
La collection vient d'arriver ces jours-ci à Bombay, et un échantillon est exposé durant le festival Osian's Cinefan à Delhi. Comme dit Neville Tuli, ce n'est que le début, et soudain, je pense à la valeur de sa société : combien déjà ? Ah, oui, 500 millions de dollars… Il a sûrement raison.
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De MarcTibo
"Change Can Happen", Explorateur, O... | 16H59 | 15/07/2008 |
L'Amour de l'art ne reconnait pas les frontiere, fort heureusement d'ailleurs. Acheter, mettre en valeur, faire vivre et partager une telle collection c'est quand meme plus fort qu'une étiquette « Made in ».
Félicitations pour lui avoir trouver une nouvelle vie, Mr. Da Silva.
De Hatamoto
13H18 | 16/07/2008 |
Bombay n'existe plus, on dit Mumbay (la ville à changé de nom il y a une dizaine d'années).
En l'occurence est-ce l'amour de l'art ou de l'argent qui lui a fait acheter cette collection ?
Le cinéma Indien est encore pire que le cinéma Américain pour ce qui est de sa marchandisation. (et encore, je n'ai pas entendu parler d'un festival de Sundance version Mumbay).
Les indiens le disent eux même (enfin ceux que je connais)
Les acteurs et actrices sont choisis avant tout pour leurs talents de danseurs et leur belle gueule.