Payant (mais au prix que l’on souhaite) ou gratuit?
La presse (y compris Rue89) a fait grand cas de l’annonce par le groupe de rock anglais Radiohead de la sortie le 10 octobre de son septième album, intitulé "In Rainbows". Une bonne manière de faire parler de l’album, avant même qu’on en ait écouté la première note, a été l’affichage de son prix: ce que nous voulons! Téléchargement payant, donc, mais à notre bon cœur, ou à notre honnête évaluation.
Notons que la chose n’a été possible que parce que le groupe n'est plus sous contrat avec sa maison de disques depuis un an environ. Plus de maison de disque, plus d’intermédiaire, et la construction d’une relation au public qui se passe de système de prix. Tandis que les majors s’échinent à inventer de nouveaux modèles d’affaires, Radiohead invente un nouveau modèle de buzz. Et si le buzz marche, on aura peut-être envie de commander à prix fort cette fois (57 euros) un coffret collector, qui sera fabriqué sur commande, avec le CD, deux vinyles, des inédits, des photos, des livrets de paroles de chansons, etc.
Mais au fond, ce modèle propre à la sphère de l’économie virtuelle est-il si innovant ? Si d’aucuns parmi vous sont allés un jour à Londres au British Museum, musée national dont l’entrée est libre et gratuite, ils ont sans doute aperçu, au centre du hall d’entrée, une grande urne transparente pleine de pièces et de billets. L’idée est la même : au visiteur de fixer lui-même le tarif de sa visite. It’s up to him, comme on dit. Et rien ne lui interdit, bien au contraire, de faire son marché à la sortie en achetant catalogue, produits dérivés etc., dont certains sont des tirages limités, bref, des sortes de coffrets collector de la sphère patrimoniale.
L’expérience, menée de bien longue date, apporte un démenti cinglant à la thèse, bien connue en économie, du passager clandestin, le resquilleur des transports en commun, celui qui se dit qu’il peut bénéficier d’un avantage sans en subir le coût, et qu’il y n’a aucun intérêt à agir puisqu’il y aura bien quelqu’un pour le faire à sa place.
Et la presse alors? Un modèle gratuit, on connaît déjà. Il y a les journaux qui ont opté pour le gratuit sur papier et sur leur site internet. Il y a la presse papier payante mais dont la version virtuelle est gratuite, et la presse payante dans ses deux formes de distribution, qu’elle soit réelle ou bien virtuelle. Mais comment pérenniser l’acceptation du prix dans un monde où le gratuit prend le pas, quoi qu’on fasse, sur le payant ? En incitant le consommateur/lecteur à révéler sa disposition à payer pour un bien ou un service dont l’intérêt, l’utilité, le plaisir qu’il procure, redonnent au prix sa fonction naturelle, si je puis dire.
Que peut-on être prêt à payer? L’accès aux archives, la réception de contenus pré-sélectionnés, ou, sur un autre registre, le produit non pas dérivé mais associé, dans le cadre d’une vente couplée où l’un des deux produits –le journal- est en réalité gratuit, et financé par le second –un livre, un album. N’oublions pas que le chanteur Prince avait fait distribuer son album par un journal. L’objectif était de créer un appel à aller à ses concerts. Des sortes de marchés à double face, ainsi que les désignent les économistes.
En France comme outre-Atlantique, la presse peine à définir un nouveau modèle "soutenable", comme on dit en matière environnementale. Que le New York Times, après avoir choisi d’être entièrement gratuit, se soit mis à vendre ses éditoriaux et ses articles de fond, pour enfin revenir à la gratuité, la publicité en ligne compensant largement le revenu des abonnements, montre bien que les stratégies face à la gratuité sont faites de tâtonnements et d’incertitudes. Quant au Wall Street Journal, il continue aujourd’hui à conserver un site payant pour la plupart de ses articles. Mais jusqu’à quand?
► Lire aussi: Choisissez vous-même le prix du prochain Radiohead
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Oui j'ai vu cette urne au Britsh Museum que je visite régulièrement mais je la déconnecte totalement du Musée et des oeuvres donc je n'ai pas les scrupules qui vous étouffent (ou qui m'étouffe, c'est selon). Pour moi, cette urne fait appel au bon coeur et au patriotisme culturel de tous les visiteurs, cependant on sait que les Anglais adorent les collectes de fond et les oeuvres caritatives. Je ne critique pas, je dis que la culture fait partie du patrimoine et que nous payons pour cela. Pas les Anglais il est vrai. Qu'ils prennent donc exemple sur nous pour une fois.
Concernant la presse gratuite, je la lis, enfin je la lisais car sur une semaine chacun peut constater qu'il lit les mêmes titres et les mêmes articles dans chaque quotidien. Le fond de commerce est unifié par les dépêches de l'AFP, Reuters et AP, quel intérêt donc à se fendre d'1,20* X quotidiens pour y lire la même soupe. Autant la lire en ligne, c'est gratuit ça ne vaut pas plus et le site internet est assuré de ses marges grâce à la publicité.
Pour la musique, il en va de même, avec un peu de patience, vous finissez par l'avoir gratuitement, après ça dépend de la patience que vous mettez dans votre passion. Il y a un marché pour la musique comme il y a un marché pour la presse papier et les expositions culturelles.
Mais moi, quand c'est gratuit j'en profite, je ne suis plus étudiant et je n'ai pas un train de ministre.
Le système du prix libre se pratique régulièrement, dans des squats par exemple, pour des concerts, ou des brochures, des CDs, des tambouilles...
Il permet à chacun de donner ce qu'il veut, ce qu'il peut. A chacun/e selon ses moyens financiers, à chacun la possibilité de participer aux frais d'organisation/production/diffusion.
En diffusant de l'info ou en organisant des spectacles à prix libre on permet à quiconque est motivé de s'instruire, se divertir, se rencontrer sans relations de bizness.
Le prix libre donne l’occasion d’un questionnement : combien vais-je donner ? Quels sont mes moyens ? Quels sont les frais qu’occasionnent la (re)production d’une brochure, l’organisation d’un concert, etc ? A quel point puis-je ou ai-je envie de participer ?
a+
Kevin
Gratuit? Payant ? Quel prix doit-on donner aux produits, services qu'on nous offre ? C'est en effet autour de cette question que tourne l'interessante prose de Françoise Benhamou. Et sa réponse ne manque pas d'intérêt. Dans un monde "où le gratuit prend le pas, quoi qu'on fasse, sur le payant" demander au consommateur de fixer lui-même le prix de ce qu'il consomme révelant ainsi "sa disposition à payer pour un bien ou un service dont l'intérêt, l'utilité, le plaisir qu'il procure, redonnent au prix sa fonction naturelle".
J'ai un peu de mal à suivre cette logique économique qui n'est toutefois pas sans intérêt. Que décrète-t-elle ? Que le prix d'un demi de bière sera forcément beaucoup plus élevé dans le désert qu'à la fête de la bière à Munich. En effet "l'intérêt, l'utilité et le plaisir" que procurera la dégustation du distillat de houblon au beau milieu du Sahara seront décuplés du fait même de sa délivrance dans un lieu extrêmement sec, aride, et où la rareté de tout liquide renchérit leur valeur intrinsèque. Dans ces conditions et si l'on pousse cette logique économique jusqu'au bout, mieux vaut ouvrir un bar à Tamanrasset plutôt qu'à Bruxelles: on y est plus sûr de vendre sa bière et d'en tirer un bon prix.
La valeur, (le prix) d'un bien et d'un service ne peut se résumer à l'intéret, l'utilité et le plaisir qu'il évoque. Prenez l'information, sujet ô combien sensible pour le journaliste que je suis. Quel intérêt, quel utilité et quel plaisir suscite le fait de vendre des nouvelles catastrophiques ? Faisons un peu de cynisme: quelle est l'intéret et l'utilité de savoir qu'un séïsme a ravagé une ville du tiers-monde sinon de le savoir, c'est à dire de satisfaire nos curiosités morbides ? Quel plaisir y a-t-il dans ce service rendu, sinon de savoir qu'on a échappé à l'une des colères de la nature ?
L'intérêt, l'utilité et le plaisir de l'information (dans son sens le plus global) réside dans le fait que celle-ci est l'une des composantes essentielle de la démocratie. Et à combien estime-t-on le prix de la démocratie ? Un euro, deux, cent, mille euros?
Si certains biens et services peuvent être évalués à l'aune de la satisfaction qu'ils nous procurent et de l'utilité qu'ils nous apportent, d'autres échappent totalement à cette grille d'appréciation. C'est le problème de la presse gratuite, qu'elle soit sur papier ou virtuelle (sites internet). Elle conforte le public dans le fait que l'info est un bien commercial comme les autres dont "l'utilité" et "l'intérêt" sont équivalents à celui d'un verre de bière ou d'une soirée au restaurant. L'info, comme la démocratie ont un prix, tout comme la liberté et je suis prêt a le payer pour les faire vivre.