A propos de l'industrie culturelle, de l'art et de Noël

C’est un catalogue, une liste pas tout à fait en désordre que j’aimerais vous proposer aujourd’hui. Pour tous les retardataires qui n’ont pas encore acheté leurs cadeaux de Noël, il est encore possible de trouver…

► Des livres cadeaux, des essais ou de bons romans. Et devant la question  : "Pourquoi l’essai et le roman ne sont pas des livres-cadeau  ? " Je formule une hypothèse  : il manque des images. A Noël, il faut de la déco.

► Côté déco, donc, les musées ont fait un effort. La Réunion des musées nationaux offre (si je puis dire) une tasse à café "Marie Antoinette". Petit modèle, 95€. Grand modèle, 120€. Une jolie somme pour tremper sa brioche en cas de pénurie de pain.

► Des produits dérivés, il y en a plein la hotte, et pas que dans les musées. Côté Disney, il y a toute la gamme Disney Princess, la princesse, ou plutôt la reine, des produits dérivés avec toute une gamme disponible, parait-il, dans 75 pays, et qui va du jouet aux DVD et même aux vêtements.

Bien entendu, toutes ces choses-là sont un peu banales, ce ne sont jamais que des produits de l’industrie, ce sont des biens de masse. On en édite autant que l’on souhaite.

Passons donc dans le monde de l’art, celui de l’unique (ou du presque unique). Le magazine Beaux Arts recense quelques prix en galerie, quelques idées de cadeaux. Une boule en acier inoxydable de Jeppe Hein est proposée dans une galerie de Berlin pour la modique somme de… 30000€. A ce prix-là on vous offre l’éclairage et un transformateur. Au cas où ça vous intéresserait, l’artiste en propose trois exemplaires.

Si vous avez gagné au loto, vous pouvez même vous offrir un lot de trois frigos recouverts de miroirs en partie peints en noir pour 60000€, éléments d’une installation de l’artiste Kader Attia. Mieux encore  : sachez qu’en 2006, on a vendu en enchère plus de 2000 œuvres de Picasso, pour la somme totale de 340 millions de dollars.

Drôle de monde que celui de l’art et de la culture. Un monde souvent prompt à fustiger la marchandisation, et pourtant, un monde où l’argent n’est pas vraiment en reste. On voit bien dans ce catalogue à peine amorcé se dessiner une ligne de clivage entre les industries culturelles et les biens uniques ou réputés tels.

D’un côté, un monde de biens reproductibles, à telle enseigne que les Américains ont beau jeu de nous expliquer qu’il ne doit pas être traité différemment d’autres industries, et, de l’autre côté, le monde de l’art, ses secrets, la rareté parfois factice, la valeur esthétique se mêlant dangereusement aux considérations spéculatives.

Ces deux mondes, celui de l’industrie et celui de l’art, ne sont pas tout à fait séparés. Si la Réunion des musées nationaux nous propose sa tasse Marie Antoinette, c’est bien parce que celle-ci fut remise au goût du jour par un beau livre de l’historienne Mona Ozouf, "Varennes", et surtout par l’industrie du cinéma et le film de Sofia Coppola, Marie Antoinette. Et, puisque les temps présents sont enclins à s’attendrir sur la reine, n’est-ce pas le moment aussi de mettre en enchère les bijoux longtemps conservés de notre Marie Antoinette  ? Christie’s a donc procédé à l’affaire, et le 12 décembre dernier adjugé une parure de perles, de diamants et de rubis, que la reine avait confiée à sa meilleure amie. Biens de masse, biens uniques, se rencontrent autour de nos engouements collectifs.

A ce propos, et pour vous faire rêver, je ne résiste pas à vous livrer ce joli conte de Noël, un conte qui s’est vraiment produit  : un tableau du peintre Mexicain Rufino Tamayo a été retrouvé dans une poubelle en 2003, et vendu 1,049 million de dollars chez Sotheby’s, à New York.

Bonnes fêtes  ! ► Retrouvez la chronique de Françoise Benhamou sur France Culture, chaque samedi dans l’émission Masse Critique, à 8 heures.


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pikasso02
13H03 22/12/2007

Quand cesserons-nous de rattacher les oeuvres à l’argent? L’oeuvre aurait-elle de la « valeur », une raison d’exister dans le processus de la pensée humaine, uniquement en fonction de son prix? Françoise vous me décevez! Votre « compte » de Noël est joli! Quand parlerons-nous enfin du POURQUOI les oeuvres de Picasso sont des jalons dans notre Histoire à tous humains de la planète, sans parler de FRIC? Nous dire ce qu’elles contiennent et que les autres ne possèdent pas. Bonne journée!

http://pikasso02.skyrock.com/

 
brogilo | in angulo
15H45 22/12/2007

Cher pikasso02,

En quoi l’article de Françoise Benamou te déçoit-il? Il ne fait que démontrer (à l’envie) à quel point nous sommes des êtres pétris de désir, pas toujours très lucides sur nous-mêmes (« le désir est aveugle ») quant à nos choix et acquisitions (« le désir est déraisonnable »), et que ce « manque de l’autre », comme dirait René Girard, est bien de l’ordre… du mimétisme.

L’argent n’étant que le vecteur de tout cela, non?

De toute cette spéculation, Picasso s’en amusait bien, lui qui signait parfois des nappes, mais aussi des billets de banque afin, disait-il, d’en renforcer la valeur spéculative.

Pour l’affaire du Tamayo dans la poubelle, cela rappelle à quel point c’est le regard porté sur les choses qui fait qu’elles « existent » ou pas. A cet égard, je me souviens avoir fait, il y a quelques années, la copie d’une prédelle de retable attribuée à Ucello et dont l’original, très protégé, se trouve au musée d’Urbino. Une sorte de BD en six épisodes (format 32 x 343 cm) intitulé « Le Miracle de l’hostie ». M’intéressant par la suite à la genèse de l’oeuvre, à son histoire, je découvris avec surprise que cette longue planche peinte, probablement refusée par son commanditaire, s’était vue reléguée dans un grenier jusqu’à servir à des maçons pour leur échaffaudage (on voit encore la trace des clous). Elle ne fut retrouvée que vers 1860 et dans un très piteux état.
Je précise que je n’en veux pas aux maçons (!).

 
pikasso02
00H42 23/12/2007

Bonsoir brogilo
Tu n’as pas du bien lire mes quelques mots. C’est ce mélange d’art et d’argent. Mais je ne saisis pas bien ce que le mimétisme vient faire avec ce « manque de l’autre ». C’est quoi ce « manque de l’autre »? Je te dirai franchement que je n’ai rien compris à ton premier paragraphe. Merci si tu en as le temps de tourner tes phrases autrement. Est-ce que tu me penses aveugle? Bonne nuit

 
brogilo | in angulo
16H27 23/12/2007

Salut pikasso02,

Le philosophe René Girard a développé l’idée de « désir mimétique », à savoir qu’il existe, selon lui, deux sortes de mimesis :

-une  » mimesis d’apprentissage » (celle dont tu parles avec juste raison dans beaucoup de tes posts.)

- et une « mimesis de rivalité », source, selon lui, de tous nos conflits.

Car le désir porte en lui le manque et chacun d’entre nous aspire à remplir ce vide.

René Girard pense que « Nous empruntons nos désirs. Loin d’être autonome, notre désir est toujours suscité par le désir qu’un autre, le modèle, a du même objet. Ce qui signifie que le rapport n’est pas direct entre le sujet et l’objet : il y a toujours un triangle. A travers l’objet, c’est le modèle, que Girard appelle le médiateur, qui attire; c’est l’être du modèle qui est recherché. »
Je ne suis pas philosophe, mais il me semble que c’est cela, le « manque de l’autre » : »Un type entre dans une boutique, achète une tasse de Marie-Antoinette à 150 euros, il a l’air heureux, certainement plus heureux que moi, plus dans le coup, j’ai pas l’argent sur moi, mais c’est pas grave… j’en veux une aussi ».

Et pareil pour ces « Picassos »qu’il est de bon ton de possèder dans un certain monde si l’on veut s’afficher.

Dans cette période de Noël où il est tellement question du « plaisir d’offrir » à soi et aux autres, il me semble que l’article de Françoise Benamou, par des exemples bien choisis, montre à quel point l’objet de notre désir, fluctuant, erratique, se voit soumis aux dures lois du merchandising … et à quel point l’art d’aujourd’hui est devenu un bien de consommation comme les autres.
En toute ambiguité.

Il ne me paraît pas que FB ait particulièrement l’heur de s’en réjouir…

Dans une société ou tous le monde copie tout le monde, les consommateurs que nous sommes attendent benoitement qu’on leur désigne quelque chose à convoiter en série(par exemple ici tout ce qui touche à Marie-Antoinette) afin de calquer notre désir sur celui d’autrui.D’où l’intérêt de la reproductibilité à grandes échelle de toutes ces babioles…

« Le désir est aveugle », dans la mesure où tous ces produits dérivés, ni toi ni moi ni personne n’en avons en fin de compte besoin.

On fixe sa quête sur un objet prétexte qui va voiler le temps d’un instant un vide en soi dont la profondeur est proprement incomblable.
« L’objet du désir étant le désir lui-même ».

Sinon, je suis assez d’accord avec toi,par rapport à l’acte de peindre, l’argent c’est bien peu de choses.

Aussi, je préfèrerai toujours lire un article, même pas très bon, de Dagen dans Le Monde, qu’un de ceux, pourtant très bien informés, d’Harry Bellet.

Je te souhaite un bon Noël.

 
pikasso02
19H58 23/12/2007

Merci pour ta réponse. Bonnes fêtes à toi.

 
thierry reboud
16H19 22/12/2007

Puisque je me suis fait la réflexion ce matin en écoutant France Culture, autant la graver dans le marbre du ouèbe deux point zéro…

Anciennement employé de librairie et actuellement représentant d’une foultitude de « petits » éditeurs, je tiens à témoigner de ce que les essais et les romans sont des cadeaux de noël fort prisés, et depuis fort longtemps.

(Ce qui, pour le fond, ne retire rien au plaisir et à l’intérêt hebdomadaires que j’ai à écouter Françoise Benhamou.)

PS à l’intention de pikasso02 : le propos de la chronique de F. Benhamou est l’économie de la culture.

 
Tinhinane | Médiatrice scientifique
21H35 22/12/2007

A propos de conte, je vous livre (cf. plus bas) celui que j’ai reçu le 20 décembre 2007.

Gabrielle, une enfant qui découvre juste l’écriture, accompagne sa maman à une soirée « Parenthèse » dans un milieu professionnel où des salariés qui écrivent (pas de textes techniques ou professionnels) des textes, de la musique… et ceux qui aiment lire (des romans, des essais, de la poésie etc.), écouter (de la musique, des chansons,…) et voir (photos et autres productions visuelles) se sont donnés rendez-vous pour une soirée amicale.

Il y avait à boire et à manger, des lectures, de la musique, des livres et des écrits inédits à prendre en main, etc. En fin de soirée, un collègue faisant partie de la chorale du Delta dirigée par Coline Serreau, nous eûmes la chance de partager un moment de grâce avec un répertoire diversifié et de très grande qualité. La Chorale n’était certes pas au complet et dans la salle nous n’étions pas bien nombreux, mais Coline et ses choristes se sont donnés joyeusement et avec rigueur pour notre plus grand bonheur. Inoubliable ! Je profite de ce message pour recommander très vivement cette chorale. Si vous apprenez qu’elle est programmée quelque part « avalez » les kilomètres à pieds s’il le faut pour en profiter.

Gabrielle était la seule enfant avec nous. Elle ne s’ennuyait pas et sans « intrigues » pour être le centre du monde, elle voulait, elle aussi, parler des histoires qu’elle écrivait. Elle aime écrire, me dit-elle, de même qu’elle aime lire, rajouta-t-elle. Elle prit un livre et me fit la démonstration. Elle entreprit une lecture, certes laborieuse, le texte à porté de sa main d’enfant était un essai sur Léonard de Vinci, qui me convainc de ses dispositions et potentialités. Comme dans notre mise en scène nous avions aménagé un coin de « l’écrivain » avec du papier, une poubelle avec des pages blanches froissées, des essais abandonnés, etc. et qu’il y avait même un encrier, une plume, un crayon etc. je l’ai encouragé à se servir si tel était son désir.

Avant son départ, elle me dédicaça son histoire, écrite au stylo bille à encre violette. Je garde ce manuscrit précieusement et ne le mettrais jamais aux enchères, j’adore la chute avec l’adresse du magasin. Ça, par exemple, est un cadeau qui n’a pas de prix. Il est inestimable.

« il était une foia un chat qui vou les avour des ami
il vou les pas joué mais un jardin
mais ses Parens dit sacout trochairs
mais il dit ses ménon moia jon nest vu un magassin a la porte de lila au 25 qui aime rue. »

Gabrielle V.
Jeudi 20 décembre

 
jean-pierre Falies
12H05 24/12/2007

Lundi 24 décembre 10h50:
Aucun commentaire dans Rue 89 sur Julien Gracq qui vient de s’éteindre.
Avec lui disparaît tout un pan de notre littérature et de l’histoire littéraire du XXème siècle.Le marketing et le profit ne commandaient pas encore la production littéraire, le débat était permanent et les auteurs avaient quelque chose à dire.
Gracq, « l’enchanteur permanent » comme l’appelle Bernard Murat dans son dernier essai , marqué par le sceau insolite de la rencontre du suréalisme et de la géographie, fut l’un des écrivains contemporains les plus secrets.
« Le rivage des Syrtes », le « balcon en forêt » le château d’Argol » sont des monuments d’imagination et de description de la nature. Ses essais sur le rôle de l’écrivain et sur le cirque médiatique des prix littéraires font de lui le dernier vrai géant du génie littéraire et culturel.
Dans le JT du 20 heures de France 2 hier soir, deux minutes seulement lui ont été consacrées: affligeant.