Ca y est, « Le Printemps des bonzaïs » est en boîte

Mars dernier. Nous posons le pied à Roissy, nos valises pleines des images de notre visite au Bangladesh : l'usine de Shokti doï de Bogra, les villages, les rizières à perte de vue… Une page se ferme, celle du tournage du « Printemps des Bonzaïs », entamé il y a deux ans par une interview d'un certain Jérôme Schatzman, fondateur et gérant de Tudo Bom, une marque de t-shirt bio-équitable.

Nous reprenons donc le montage du « Printemps des Bonzaïs », notre documentaire, avec de fermes intentions… D'abord celle de raconter l'histoire de trois personnes, trois entrepreneurs sociaux : Jérôme bien sûr, mais aussi Marie-Noëlle Besançon et Grégoire Héaulme que nous vous avons présentés ces derniers mois dans ce blog.

Il existe une alternative à l'économie libérale : l'économie sociale et solidaire

Tous les trois sont différents, ils travaillent chacun dans leur domaine - le commerce équitable, la santé, la microfinance -, mais nous voulons montrer qu'ils partagent les mêmes valeurs, qu'ils font les mêmes constats et vivent des aventures parallèles. Durant ces deux dernières années, nous avons vécu avec eux par intermittence et nous voulons retranscrire à l'écran leurs peurs et leurs espoirs. Avec Sarah, notre monteuse, nous construisons trois portraits avec des ponts possibles de l'un à l'autre.

Le « Printemps » doit aussi être porteur d'un message plus large. Si l'économie libérale est un modèle en crise qui créé de l'exclusion, de la pauvreté et détruit le lien social, il existe une alternative : l'économie sociale et solidaire, un modèle qui ré-humanise l'économie et créé un univers plus juste, en faisant de chacun d'entre nous un acteur responsable.

Pour délivrer ce message, nous avons réalisé des interviews de spécialistes, de pionniers, d'acteurs respectés de l'économie sociale française, parmi lesquels Jean-Marc Borello, délégué général du groupe SOS, Thierry Sibieude, professeur à l'Essec et fondateur de la chaire « entrepreneuriat social » et Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix 2006 et inventeur du microcrédit. Ils font le lien entre nos trois entrepreneurs et mettent leurs propos en perspective.

Une fois terminé, le film suit sa vie

Le montage va durer près de 9 semaines, mais au final, un beau bébé de 80 minutes va voir le jour. Puis vont se succéder le mixage, l'étalonnage, le sous-titrage… La post-production semble ne jamais terminer. Les jours sont tellement longs une fois le final cut donné !

Et finalement, en juillet, une copie du film est enfin prête. (voir la bande-annonce)


Aujourd'hui, le film a commencé à vivre sa vie. Les projections se multiplient à Paris, mairie du IIIe dans le cadre des Alter Mardi, mairie du XVIIe ce mardi 8 décembre grâce à Tribu Développement (inscriptions sur leur site), dans des associations ou encore dans des grandes écoles comme l'ESCP-Europe.

Nous sommes sélectionnés dans quelques festivals, à commencer par le festival du film d'éducation d'Evreux auquel nous avons participé il y a quelques jours. 200 DVD sont sortis du labo et ont été distribués par notre producteur aux chaînes de télévisions qui pourraient diffuser le film. La Locale, chaîne de la région parisienne, nous soutient depuis pas mal de temps, mais d'autres chaînes pourraient se montrer intéressées.

Léa et moi sommes fiers du travail que nous avons accompli, nous sommes reconnaissant envers tout ceux qui ont rendu celui-ci possible. Maintenant, nous devons donc à nos trois entrepreneurs, et à tous ceux qui portent leur message, de faire vivre le film du mieux que nous pouvons, en lui offrant une large diffusion.

Le documentaire a une visée pédagogique, c'est pourquoi nous visons en priorité les écoles, les facs, les entreprises… Et vos idées sont les bienvenues ! Vous pouvez visiter notre site et ainsi suivre notre actu et nous envoyer vos suggestions.

Le film est terminé, mais l'aventure Bonzaïs continue…

Au Bangladesh, business et social se mèlent dans le yaourt

Couvercles de yaourts bangladais Shokti Doi (Danone).

(De Bogra) Nous voici enfin à Bogra petite ville au nord du Bangladesh, dernière destination de notre périple. Notre but est simple : visiter la Grameen Danone Food, initiative innovante conjointement menée par Danone et l'économiste entrepreneur Muhammad Yunus.

Les services de Danone nous donnent les indications nécessaires pour préparer ce voyage et nous ouvrent grand les portes de leur entreprise. Le mot d'ordre est : « vous filmez et vous posez toutes les questions que vous voulez ». Cette totale liberté accordée est la condition sine qua non de notre départ, mais, chose incroyable, nous n'avons même pas à la négocier.

Leur initiative nous intrigue : Danone faire du social ? Nous imaginons bien certaines de leurs motivations : un très bon « coup de com », une façon de pénétrer le marché bangladais qui compte quand même plus de 100 millions de consommateurs. Après tout, Danone fait plus de 40% de son chiffre d'affaires dans les pays émergents. Mais qu'en est-il de l'impact social ? Est-ce un projet de fond ?

Le concept : stimuler l'activité économique de proximité

Avant de répondre à ces questions, revenons aux origines du projet. Fin 2005, Frank Riboud, PDG de Danone, rencontre Muhammad Yunus. Les deux hommes décident de créer ensemble un social business, concept théorisé par le professeur : une entreprise qui tend à un objectif social et vend ses produits à un prix qui lui permet de s'autofinancer.

Courant 2006 naît La Grameen Danone Food. Cette entreprise produit des yaourts à forte valeur nutritive pour les enfants du Bangladesh, à un prix abordable. Une sorte « d'alicament » qui répond aux carences de leur alimentation, inspiré du traditionnel yaourt bangladais. Ce produit baptisé Shokti Doï (yaourt énergie), dont la mascotte est un lion, est le fruit d'un long travail de recherches par des ingénieurs de l'agro alimentaire en collaboration avec l'ONG Gain. Les effets sont, semblent-t-il, prouvés si un enfant consomme en moyenne deux Shoktidoïs par semaine.

Le modèle industriel se veut lui aussi responsable avec des usines de petites tailles, très faiblement automatisées pour employer un maximum de personnes (une soixantaine). Des panneaux solaires et un système de traitement des eaux usées donnent aux projets un volet environnemental. Chaque usine doit s'appuyer sur le tissu économique local pour créer de l'activité : des fermiers des environs, qui produisent le lait, aux « Grameen ladies » chargées de la distribution dans les villages avoisinants.

L'ambition de Riboud et Yunus est de construire cinquante usines, rien qu'au Bangladesh. Bien sûr, dans le respect du concept de « social business » : les bénéfices potentiels ne vont pas dans la poche des propriétaires (seulement 1%). Ils sont directement utilisés pour améliorer la capacité de production de l'usine et en construire d'autres. Pour financer le projet, Danone a créé un fond d'investissement, Danone Communities, où les membres s'engagent délibérément à financer des projets d'entrepreneuriat social. (Voir la vidéo)


Il s'agit maintenant de confronter le concept à la réalité du terrain. A Bogra, la première chose qui nous saute aux yeux, c'est la réelle envie de l'équipe sur place de faire de ce projet une réussite. Du côté de Danone comme de la Grameen, la volonté première est de prouver la viabilité et l'efficacité d'un nouveau modèle économique. Et ce n'est pas facile. Les choses ne vont pas toujours au rythme auquel les gens de Danone sont habitués.

Au moment de notre visite, l'usine ne fonctionne qu'à 30% de ses capacités, mais l'objectif est d'arriver aux 100% en 2010. L'usine a connu un départ difficile : faire la promotion d'un produit innovant, former les distributeurs dans un pays où la chaîne du froid n'existe pas…

En 2007 et 2008, elle a dû faire face l'augmentation du prix de lait. A 6 takas le petit pot de yaourt Shoktidoï, l'usine courrait à la faillite. Mais elle a fait preuve d'ingéniosité : les équipes ont réduit le volume des pots (en utilisant moins de lait mais en gardant la même valeur nutritive) ; elles ont aussi transiger avec le modèle, en distribuant le produit dans les supermarchés de Dacca, à des centaines de kilomètres de là.

Jochen Ebert n'est pas étranger à ces changements, le directeur de Danone Asie du Sud chapote la structure depuis le mois décembre 2008 et la rentabilité, il connaît ; le « social business » en revanche, il a dû apprendre. (Voir les vidéos)



Aujourd'hui l'entreprise est sur la bonne voie. Les volumes augmentent, les producteurs de lait sont plus nombreux et de nouvelles Grameen ladies sont recrutées. Et même si l'entreprise fonctionne à perte, d'ici à la fin de l'année, elle devrait tourner à 80% de ses capacités et atteindre la rentabilité.

Il reste donc tout à prouver à la Grameen Danone Food. Le modèle pensé par le professeur Yunus reste encore à adapter à la réalité : parvenir à se développer, multiplier son action et ses usines sans pour autant brader l'impact social… La Grameen Food ouvrira-t-elle cinquante usines au Bangladesh ? Et pourra-t-elle proposer un modèle durable et exportable ? Le projet ne sera un succès que s'il amène Danone, et pourquoi pas d'autres grands groupes, à faire évoluer son mode de production et sa conception du marché. (Voir la vidéo)


En attendant, les équipes sur place tâtonnent, cherchent des solutions, relèvent les défis de l'entrepreneuriat avec des contraintes nouvelles. Pour nous, une chose est sûre, leur entrain et leur motivation pour faire de cette entreprise une réussite, nous donne envie de voir la suite.

Pour Yunus, le social business ne remplacera pas le business

« Quinze minutes, pas une de plus », m'a annoncé Léa, ma co-réalisatrice, folle de joie. Quinze minutes que nous attendions depuis deux ans, quinze minutes qui représentent presque l'aboutissement de notre documentaire « Le Printemps des bonzaïs », quinze minutes d'interview exclusive avec le professeur Muhammad Yunus, Prix Nobel de la paix 2006 et inventeur du microcrédit.

Cela fait près de deux ans maintenant que nous courons après une interview du professeur, depuis la sortie de son livre « Vers un nouveau capitalisme », dans lequel il théorise une nouvelle forme de business, le « social business ». L'objectif : maximiser l'impact social, le profit n'y est plus une fin, mais une contrainte. Le sujet même de notre film.

Jusqu'ici, toutes nos requêtes sont tombées à l'eau, ou se sont perdues dans les couloirs de la Grameen Bank. C'est finalement grâce à Danone, avec qui Muhammad Yunus a fondé un « social buisness » au Bangladesh (la Grameen Danone Food), que nous décrochons un entretien. Il est prévu lors de son dernier passage à Paris.

Pourquoi comparer les pauvres aux bonzaïs ?

Avant l'interview, nous relisons une dernière fois nos 10 questions, bien que dans nos têtes 150 autres se bousculent… C'est à nous. L'accueil est chaleureux.

Nous l'interrogeons d'abord sur le titre de notre documentaire, « Le Printemps des bonzaïs », en référence à l'une de ses citations : « Les pauvres sont des bonzaïs » (Voir la vidéo)


L'interview se poursuit. Nous passons alors par une question incontournable : le microcrédit. Pour nous, il dresse un petit bilan :

« Nous avons fait bien du chemin depuis trente ans, lorsque j'ai prêté 27 dollars à 42 habitants de ce petit village près de Chittagong. Aujourd'hui, 150 millions de personnes ont eu recours au microcrédit de par le monde.

Cela ne s'est pas encore assez répandu. Tout le monde a le droit d'avoir accès à des services financiers, mais la moitié de la planète est encore exclue du système bancaire. »

« Les patrons ne sont pas des monstres assoiffés de profits »

Puis nous revenons avec lui sur son Prix Nobel. Pourquoi lui a-t-on accordé le Prix Nobel de la paix et pas celui de l'économie ? Question prétexte pour que le professeur analyse le rapport entre paix et pauvreté. (Voir la vidéo)


Nous rentrons ensuite dans le vif du sujet de notre documentaire : l'entrepreneuriat social. Impossible donc ne pas l'interroger sur le »social business » aujourd'hui, concept qu'il a théorisé dans son dernier livre et dont il s'est fait le porte-parole.

Sa volonté est de réconcilier capitalisme et humanisme, de redonner un sens au système et d'offrir une alternative au capitalisme financier. Son discours est consensuel, mais sa volonté est de rassembler. Il nous affirme :

« Les dirigeants des grandes entreprises internationales ne sont pas des monstres assoiffés de profits. Ils se comportent ainsi parce que c'est la mission qu'on leur a confiée. C'est le challenge qu'ils relèvent. Si on leur disait d'utiliser les moyens et les technologies de leurs entreprises pour changer le monde, ils le feraient. »

Une usine de yahourts « sociale »

Ces propos sembleraient presque naïfs prononcés par n'importe qui d'autre, mais le professeur a un exemple concret pour étayer sa thèse : son expérience avec Danone, avec qui il a créé an 2006 la Grameen Danone Food, une usine de yahourts « sociale », dans le Nord du Bangladesh. Il revient donc pour nous sur cette expérience innovante et étonnante. (Voir la vidéo)


L'expérience est concluante, on se demande donc si tout business n'a pas vocation à devenir un « social business ». Sur ce point, le professeur est catégorique : non, le modèle classique de l'entreprise ne doit pas disparaître. (Voir la vidéo)


La fin de l'entretien approche, comment éviter la question de la crise ? Le professeur délivre un message d'espoir :

« Aujourd'hui, nous sommes au cœur d'une crise financière internationale. Cette crise est pire que ce que nous avions imaginé. Mais c'est aussi une formidable occasion de tout recommencer correctement. »

L'assurance et le charisme du professeur ne nous laisse pas le choix, nous sommes convaincus. Cette phrase sera d'ailleurs la conclusion de notre documentaire.

Une porte de sortie face à l'enfermement psychiatrique (2/2)

Marie-Noëlle Besançon, psychiatre, pose la première pierre des « Invités au festin » en 1990, une association qui permet aux personnes ayant des troubles psychiques de recréer du lien social. En 1999, elle ouvre avec son mari, Jean, la « Maison des sources », un lieu où, chaque jour, malades et biens portants se retrouvent pour échanger autour de diverses activités. Son but : défendre l'idée qu'en vivant tous ensemble, nous pouvons nous soigner mutuellement.

En offrant une solution durable et pérenne en matière de prise en charge d'une population souvent mise à l'écart, cette structure fait de Marie-Noëlle, un entrepreneur social. Pourtant, celle-ci a bien du mal à se décrire comme tel : « l'entrepreneuriat social, on fait ça sans le savoir », nous confie-t-elle amusée.

Jean, son mari, est la clé de voûte de la Maison. Marie-Noëlle aime à rappeler que sans lui, elle n'existerait pas. Jean a mis au point le modèle économique des « Invités ». La recette : un tiers de bénévolat, un tiers de subvention de l'Etat et un tiers de ressources propres. Ces dernières viennent des loyers payés par les résidents, des cotisations des membres de l'association, mais aussi d'idées originales comme l« ouverture d'une buvette ou d'une friperie qui, en plus de rapporter de l'argent à la structure, offrent à certains une première étape vers la réinsertion professionnelle. Jean insiste sur les vertus de l'économie plurielle, gage d'indépendance.


Après dix ans d'existence, la “Maison des sources” a prouvé son efficacité et sa stabilité financière. Marie-Noëlle et son mari passent donc à l'étape suivante : l'ouverture de structures similaires dans toute la France et la constitution d'un réseau “ Les Invités au festin ”.

Cette nouvelle étape est rendue possible par Ashoka France. Cette association, membre du réseau international Ashoka, sélectionne chaque année cinq ou six entrepreneurs sociaux français innovants. Elle leur apporte un soutien stratégique et leur attribue une bourse de trois ans. Ils peuvent ainsi se concentrer tout entier sur leur projet et le développer comme une entreprise.

Marie-Noëlle est lauréate de la promotion 2007, mais pour que la bourse soit complètement acquise, elle doit repasser les épreuves de sélection en 2008. Elle rappelle souvent : “ ils sont très exigeants chez Ashoka ”, car il faut prouver l'aspect innovant de son projet, mettre en avant ses qualités entrepreneuriales, faire la démonstration de la reproductibilité de sa structure… Marie-Noëlle repasse l'épreuve avec succès.

Il faut dire qu'Ashoka lui a adjoint les services d'un “ coach ” de choix : Jean-Marc Borello. Ce pionnier de l'économie sociale, ancien éducateur, est le fondateur du groupe S.O.S, un groupe d'économie sociale et solidaire français comptant aujourd'hui 2700 employés.


En 2009, Marie-Noëlle et Jean ont une quinzaine de projets en cours. Cinq comités de pilotages sont très avancés. À Lille, Lyon, ou Montpellier, des maisons devraient voir le jour dans les trois prochaines années. Déjà, à Pouilley-les-Vignes, à quelques kilomètres de Besançon, l'ouverture d'une deuxième maison est prévue pour le mois de septembre. Marie-Noëlle trépigne d'impatience. Bien sûr, même s'ils gardent l'âme de la maison mère, ces nouveaux projets seront tous un peu différents.

Une structure devrait s'ouvrir au Rwanda où les besoins de panser les plaies du génocide sont grands

Le succès commençant à venir, l'Etat reconnaît enfin le bien-fondé de sa méthode. Le ministère du Logement décide, il y a quelques semaines, de financer un projet expérimental basé sur les principes des “Invités au festin”.

Mais, la maladie mentale n'a pas de frontières, et “ Les Invités ” vont bientôt prendre une dimension internationale. En 2008, l'association “Rwanda terres rouges” a signé la charte des “Invités au festin”. Sa présidente, Béatrice Uwambaje, compte ouvrir dans les années à venir une structure à quelques kilomètres de Kigali. Au Rwanda, le besoin s'en fait particulièrement sentir. Les plaies du génocide ne se sont pas encore refermées et bien des traumatismes sont à panser.

En Afrique, la problématique de l'accueil des personnes souffrant de troubles psychiques est différente de celle de la France. Là-bas, les structures psychiatriques n'existent pas ou à peine. Marie-Noëlle insiste sur l'urgence de promouvoir son modèle alternatif plus économique et plus efficace :

“ Il est encore temps pour les Africains d'éviter nos erreurs et de sauter la case hôpital psychiatrique. ”

En août, elle accompagnera Béatrice sur place, pour commencer à prospecter, et surtout, encore une fois, convaincre de l'efficacité de ce nouveau modèle.

Une porte de sortie face à l'enfermement psychiatrique (1/2)

L'expérience Cambodgienne terminée, retour en France . Direction la Franche-Comté : Besançon. Nous retournons voir Marie-Noëlle Besançon, l'une des protagoniste de notre documentaire, afin de passer quelques jours avec elle aux Invités au Festin.

Les Invités au Festin est un lieu de vie, une alternative à l'hôpital psychiatrique pour les personnes souffrant de troubles psychiques. Nous étions déjà venus faire des repérages l'année précédente et l'expérience mise en place par Marie-Noëlle et Jean son mari nous avait séduite.

« La maison des sources », première structure montée à Besançon, est un ancien couvent de Capucins que le couple a acheté il y a dix ans, sur fonds propres.

A l'époque, personne ne croyait en leur projet, ni la Ddass ni les professionnels de l'institution psychiatrique. Ils étaient tous convaincus qu'au lieu d'offrir une alternative, Marie-Noëlle et Jean allaient créer une demande à laquelle ils seraient incapables de répondre par la suite.

Pourtant, aujourd'hui, 13 résidents vivent en permanence à La Maison des sources et plus d'une centaine de personnes, malades et bien portantes, viennent régulièrement à l'accueil de jour participer à diverses activités : dessin, poterie, cours de théâtre ou d'allemand… Le but : recréer du lien social.

Ces gens d'habitude exclus viennent ici trouver à qui parler et de quoi occuper leur journée tout en étant traités comme des personnes « normales ».

D'ailleurs les nouveaux venus comme nous sont bien incapables de reconnaître les « malades » des gens qui travaillent dans la structure. Pour Marie-Noëlle : « Nous ne sommes pas dans un lieu de soin mais dans un lieu qui soigne » (Voir la vidéo)


Ancienne psychiatre, Marie-Noëlle avait cette intuition depuis le départ. Horrifiée par le traitement des malades mentaux dans les hôpitaux psychiatriques pendant son internat, elle monte au début des années 90 une petite association. Quelques années plus tard, grâce à l'arrivée de Jean, ancien directeur financier, ils décident de se lancer dans le pari du lieu de vie.

Arnold et moi avions peur au début que l'expérience soit difficile. Vivre quinze jours avec des « fous », tâche que Marie-Noëlle et Jean accomplissent depuis dix ans sans aucun problème, n'est pas à première vue chose facile. Mais ici, la vie en communauté et l'activité permanente font qu'il règne une ambiance légère et joyeuse. Bien sûr, les problèmes existent, les cas sont parfois difficiles, mais le projet est porteur d'espoir : il est possible d'arrêter d'enfermer les gens dans des hôpitaux, des solutions existent.

Soraya, en est un bon exemple. Pour l'institution médicale « il y avait peu de solutions pour elle », à 38 ans elle a failli passer le reste de sa vie dans ce que Marie-Noëlle décrit en ces termes : « Pas un mouroir mais pas loin… ».

Mais depuis que Soraya est arrivée à l'accueil de jour, elle a commencé à changer. Elle a commencé à aller mieux, à s'ouvrir aux autres, à faire des allers-retours moins fréquents à l'hôpital psychiatrique. Puis quand une place s'est libérée pour vivre à la Maison des Sources, elle a sauté sur l'occasion.

Soraya nous dira qu'ici elle a dû « prendre ses responsabilités et assumer les tâches quotidiennes » et de rajouter tout de suite après : « Ça n'a pas été facile mais je ne regrette pas. »

Dans le grand salon, Cyril, un grand gaillard d'une quarantaine d'années, repasse avec application un pantalon. Il nous lance : « Et oui à 44 ans et demi j'ai appris à repasser », à côté de lui Serpil qui travaille dans la structure, le met au défi : « Et maintenant il faut que tu apprennes à coudre ! » Cyril éclate de rire : « On verra chaque chose en son temps… »

Les principes de responsabiliser les gens, de les faire participer aux tâches quotidiennes, de vivre en communauté dans un lieu ouvert sur l'extérieur, sont ceux de la psychiatrie citoyenne. Une conception de la psychiatrie « très loin du rapport patient/soignant classique » selon Marie-Noëlle.

D'ailleurs, toute la partie médicale se fait à l'extérieur de la structure. Car Marie-Noëlle ne nie en rien la nécessité d'un suivi médical et de moments d'hospitalisation nécessaires. Elle est également consciente que sa structure n'est pas adaptée à toutes les personnes souffrant de troubles psychiques.

Sa solution : soigner les maladies psychiatriques au sein de l'hôpital général, et créer diverses structures d'accueil de petites tailles comme la sienne, plus ou moins médicalisées, qui n'isoleraient pas les patients du monde extérieur. (Voir la vidéo)


Si Marie-Noëlle tient à ce que ses résidents soient indépendants, elle veut aussi que sa structure soit indépendante économiquement, et ne pas compter uniquement sur les subventions de l'Etat, qui ne représentent qu'un tiers du fonctionnement.

Un autre tiers compte sur le bénévolat et le dernier tiers sur les ressources propres comme les loyers de la résidence, la friperie, le bar, les cours d'informatiques. Marie-Noëlle est fière de dire qu'elle fait économiser 2000 journées d'hospitalisation par an à la sécurité sociale, soit 700 000 euros par an.

L'OMS a récemment révélé des chiffres édifiants sur la maladie mentale. Dans le monde, 400 millions de personnes souffrent de troubles mentaux, neurologiques, ou de problèmes psychosociaux. Ces maladies seront la deuxième cause de mortalité en 2020.

Marie-Noëlle sait qu'il lui reste du travail avant de changer vraiment les institutions psychiatriques de ce pays. Elle sait surtout que sa tâche la plus difficile sera de « changer le regard des gens » sur une population souvent stigmatisée.

Cambodge : petites enquêtes chez les demandeurs de micro-crédit

Après avoir passé une bonne semaine à Phonm Penh à enchaîner les réunions et à nous familiariser avec les nombreux concepts économiques qui entourent le microcrédit, il était temps d'aller à la rencontre des clients de Chamroeun…Grégoire me fait d'emblée remarquer qu'à Chamroeun, on ne parle pas de client, mais de partenaire. (Voir la vidéo)


Grégoire commence par nous emmener dans l'agence historique de Chamroeun, l'agence 1. Centrale, elle est installée dans une rue perpendiculaire au Psar Chaah, un des marché les plus florissants de la ville. Ici, la population est majoritairement moins dans le besoin que dans les autres quartiers où Chamroeun est implanté.

C'est ici que nous rencontrons Tom Srey, une vendeuse de soupe venue demander un deuxième prêt. La première fois, elle avait emprunté 400 000 riels, soit 50 dollars (le prêt moyen distribué par Chamroeun). Elle s'en est acquittée sans problème. Elle a même précipité les remboursements pour accéder un peu plus vite au deuxième prêt !

Des délais de remboursement courts et des prêts fréquents

Nous sympathisons avec elle et nous lui proposons de lui rendre visite le lendemain avec Grégoire. Il nous précise :

« Lorsque les gens contractent un premier prêt nous leur rendons automatiquement visite pour faire notre enquête sur le terrain, voir quel est le business, le stock, comment la personne gère ses comptes, dans quelles conditions elle travaille…

C'est très important, nous pourrons ensuite lui fournir une aide adaptée pour se développer et vérifier qu'elle n'est pas déjà en situation de surendettement. »

Le microcrédit fonctionne sur une temporalité différente de celle des prêts classiques. Les sommes sont bien sûr moins élevées, et les délais de remboursement très courts (rarement au-delà de vingt-cinq semaines). De plus, un « partenaire » de Chamroeun fera appel au service de l'institut jusqu'à sept à huit fois :

« Au delà, les personnes doivent être capables de s'être constitué une épargne d'avoir améliorer leurs conditions de vie et de faire appel à des instituts de microfinance qui proposent des prêts plus élevés. »

« Avec mon deuxième prêt, j'achèterai une marmite »

Le lendemain matin nous prenons donc le chemin de la maison de Tom Srey, en compagnie de Grégoire et d'un agent de l'agence 1. Tom Srey vit un peu en marge de Phomn Penh, dans une petite maison en bois surélevée, composée d'une pièce unique dans laquelle dort toute la famille. Devant la maison, elle a installé son petit business.

Son mari, militaire, gagne 50 dollars par mois, un salaire insuffisant pour nourrir ses quatre enfants, tous scolarisés. Donc, pour assurer, Tom Srey prépare des petits plats pour les familles du quartier, une trentaine.

« Avant, je ne vendais que de la soupe. Avec mon deuxième prêt, j'achèterai une marmite, je pourrais faire plus de choses ! »

Grégoire poursuit son enquête. Le cas de Tom Srey est satisfaisant : son business est stable, et elle a quelques idées pour le développer.

Le lendemain se réunit le comité de crédit de l'Agence 1. Exceptionnellement, Grégoire est venu le présider. Les agents comparent la situation des différents demandeurs et décident d'accorder où non le prêt au montant demandé. Tom Srey est un cas facile à régler.

Le « business » de Long Sophong ? Une chaise et quelques bouteilles

Elle a en effet prouvé sa faculté de remboursement lors du premier prêt et ses conditions de vie se sont améliorées. Demain, elle pourra venir chercher son argent. Elle recevra dans le même temps une petite formation au marketing et à la gestion proposée par les services non-financiers de Chamroeun.

Mais la décision d'accorder ou non un prêt n'est pas toujours aussi facile à prendre. Plus tard dans la semaine, nous nous rendons dans l'agence 4, située près d'une zone de bidonville nichée entre le lac et la voie ferrée de Phnom Penh.

Nous y rencontrons Long Sophong, un petit réparateur de moto et de bicyclettes. Il vient ici faire sa cinquième demande de prêt. Nous accompagnons Grégoire et les agents de Chamroeun visiter son affaire. Sur le boulevard Kampuchéa, Long Sophong a installé une chaise et quelques bouteilles d'huile et d'essence sur un bout de trottoir.

Il n'a pas d'échoppe, pas vraiment de matériel. Grégoire est un peu surpris de « la maigreur » de son business, « surtout après un quatrième prêt ».

Long Sophong nous emmène maintenant chez lui. A l'arrière d'un immeuble dans une petite pièce sans fenêtre où pour seul meuble trône une grande télévision. Long Sophong vit ici avec toute sa famille : sa femme, ses trois enfants sa mère et sa grand mère, mais aussi son frère… En tout, ils sont douze à dormir là. Pour nourrir tout le monde, seules deux personnes travaillent.

« La maladie, première cause d'échec des petites entreprises au Cambodge »

Grégoire mène l'enquête. Il pose de nombreuses questions sur l'utilisation des prêts précédents. Très vite, la situation s'éclaircit. Un enfant est malade. Le mois dernier, la famille a dû débourser plus de 100 dollars pour le soigner. Grégoire nous confie :

« Lorsqu'un événement imprévu arrive, c'est presque toujours dans le business qu'on pioche pour faire face. »

Long Sophong a donc puisé dans son capital et vendu toutes ses pièces détachées pour payer les médicaments du petit. Commentaire de Grégoire :

« La maladie, c'est la première cause d'échec des petites entreprises au Cambodge, c'est pour cela que nous essayons de promouvoir l'assurance santé. »

Le lendemain, Long Sophong obtient quand même son prêt à hauteur de 700 000 riels. Grégoire se justifie :

« Son business n'est peut-être pas florissant, mais il a toujours remboursé ses prêts précédents en temps et en heure. Nous avons donc choisi de lui faire confiance. »

Léa et moi nous nous interrogeons donc sur la difficulté de la mission de Chamroeun : comment aider les gens les plus pauvres tout en protégeant la viabilité financière de la structure ? Réponse de Grégoire : la rigueur. Une rigueur qu'il applique dans la gestion financière de son institution de microfinance IMF ainsi qu'à ses agents dans leur travail d'enquête.

Aujourd'hui, il a bâti un outil statistique avec ses équipes. Sur une échelle de pauvreté de un à cent, dans 74% des cas, sur un an, un partenaire de Chamroeun améliorera de 15 points environ sa situation. Voilà de quoi l'encourager quant à la justesse des méthodes qu'il emploie.

Ailleurs sur le Web

Au Cambodge, le « nanocrédit » marche mieux que le microcrédit

(De Phnom Penh, Cambodge) Arrivés à Phnom Penh à la fin du mois de novembre, nous sommes tombés pile à l'heure des bilans pour Chamroeun Microfinance. Combien de prêts ont été attribués ce mois-ci ? Le porte-feuille à risques a-t-il augmenté ? Les agences suivent-elles la même tendance ?

Chaque fin de mois, toute l'équipe de cet institut de microfinance, Grégoire (notre interlocuteur) en tête, prend le temps de la réflexion et du questionnement afin d'améliorer ses performances.

Arnold et moi sommes immergés directement dans le vif du sujet. Petit à petit, nous commençons à appréhender les enjeux propres à Chamroeun. De l'extérieur, on a souvent tendance à penser que le microcrédit s'applique de la même manière partout, comme une espèce de recette miracle inventée par le professeur Yunus, tel un Merlin l'enchanteur de l'économie…

En fait, chaque agence, chaque ONG, dans chaque pays à ses propres règles, ses propres enjeux et sa façon de fonctionner. Selon les régions du monde, le montant des prêts diffère et avec lui la méthode. Le prêt s'applique individuellement, ou à des groupes comme à la Grameen Bank.

Muhammad Yunus a en effet inventé un système de caution solidaire, ou chacun se porte garant pour tous les membres du groupe. Ils sont six, et aucun prêt n'est accordé si l'ensemble du groupe ne le soutient pas unanimement.

Un système de microcrédit doit être adapté au contexte local

Au Bangladesh, la méthode a prouvé son efficacité. Mais ailleurs, elle s'est souvent avérée inapplicable. Les instituts de microfinance qui font faillite ou qui fonctionnent mal sont souvent celles qui tentent d'appliquer un modèle qui a marché dans un pays ou dans une ville, même voisine, et qui ne fonctionne pas dans le secteur concerné.

A son arrivée à Phomn Penh, Grégoire fit quelques essais infructueux. Un modèle de prêt qui marchait très bien aux Philippines avec Entrepreneurs du monde n'a pas eu le succès escompté au Cambodge. Il a fallu quelque temps à Chamroeun pour trouver le modèle adéquat, et le mettre en place. Aujourd'hui, l'entreprise dispose de plusieurs produits adaptés aux différents cas d'emprunt en fonction de l'activité et du degré de pauvreté.

Chamroeun, s'adresse néanmoins plus particulièrement à une frange urbaine extrêmement pauvre de la population, une frange que même les instituts de microfinance classique ne touchent pas. Le montant d'un prêt est de 85 dollars en moyenne, contrairement à la majorité des agences de microcrédit à Phnom Penh, où celui-ci avoisine le millier de dollars. Grégoire préfère donc parler de « nanofinance ».



Cependant, s'adresser à des populations en situation d'extrême précarité ne rend par pour autant l'activité de Chamroeun fragile. Le portefeuille à risque y est extrêmement bas (0,04% pour le mois de novembre) et Grégoire ne saurait s'en satisfaire. Le secteur bancaire traditionnel a souvent jugé « dangereux » de prêter aux pauvres pourtant le portefeuille à risque tourne en général entre 5% et 10%.

Un service d'épargne pour bénéficier d'un fonds de roulement

Ce qui explique que les taux de remboursement soient plus importants (et donc le porte-feuille à risques plus faible) ce n'est pas la chance, comme tente de l'expliquer Grégoire à ses étudiants lors d'un cours d'économie à l'université de Phnom Penh, mais plutôt le fruit d'un travail rigoureux en amont : dans la sélection des emprunteurs, dans le travail d'enquête qu'elle entraîne, et en établissant au cas par cas un échelonnement du remboursement et un montant adapté.

Chamroeun complète son activité avec un service d'épargne qui lui permet d'avoir un fonds de roulement et qui sensibilise les Cambodgiens à la gestion du risque. Elle propose également une assurance santé afin de prévenir les plus démunis des coups du sort.

La première cause de non-remboursement d'un prêt est en effet la maladie. Elle touche l'emprunteur ou un membre de sa famille et paralyse son activité. Si celui-ci a mis un peu d'argent de côté ou bien cotisé pour l'assurance maladie, il pourra alors éviter de se retrouver dans des situations extrêmement difficiles.

Malgré un effort de sensibilisation, les services d'épargne et d'assurance santé ne marchent pas fort, au grand désespoir de Gregoire. D'abord parce que le Cambodge n'est pas un pays où la confiance règne. Tout le monde garde à l'esprit l'effondrement des banques lors de la crise asiatique de 1997, où bon nombre de familles ont perdu leurs économies.

Pourtant, c'est un service dont les Cambodgiens auraient bien besoin ; chaque année se sont plus de 60 millions de dollars d'épargne informelles (de l'argent placé sous un matelas, dans l'achat d'une vache ou d'une télé…) qui partent en fumée par accident, négligences, etc.

« Epargner c'est se projeter à long terme », nous dit Grégoire :

« Or parfois nous nous retrouvons dans des situations caustiques, il arrive que les nouveaux adhérents à l'assurance maladie viennent à la fin du premier mois nous demander le remboursement de leur cotisation voyant que jusqu'ici ils n'étaient pas tombés malades ! »

Au-delà du simpe crédit, des formations pour aider les emprunteurs

Enfin, Chamroeun s'intéresse au développement personnel des emprunteurs. Pour cela, des services non financiers ont été mis en place. Au-delà d'une initiation au marketing obligatoire, des formations sont dispensées aux partenaires qui le désirent.

Aujourd'hui, des cours de cuisine et de manucure ont été mis en place avec succès, d'autres sont à venir. Les partenaires (chez Chamroeun, on parle de partenaires pour les emprunteurs et non de clients), les utilisent dans un but professionnel ou parfois seulement à titre de loisir.

Les cours sont payants, ce qui permet de rémunérer les professeurs, de donner de la valeur à la formation et de développer l'estime de soi des bénéficiaires. Chez Chamroeun la politique est claire : tout le monde est capable de rembourser un prêt, d'épargner ne serait ce qu'une toute petite somme d'argent, de s'épanouir en tant qu'entrepreneur !

Voilà pour la théorie, nous sommes maintenant impatient de faire du terrain et de voir comment tout cela est mis en pratique. Quel est l'impact réel ? Chamroeun profite-t-il vraiment aux plus pauvres ? Grégoire, qui par l'ampleur de sa fonction est désormais plus derrière son bureau qu'à la rencontre des partenaires, s'apprête à nous dédier sa prochaine semaine afin de nous faire rencontrer le coeur de Chamroeun, l'humain.

Le blog de Chamroeun
Babyloan, réseau de prêteurs auquel appartient Chamroeun

A la rencontre d'un « microcréditeur » au Cambodge

Au Cambodge (Léa Domenach et Arnold Montgault).

Après nos quelques semaines à l'heure brésilienne, changement d'ambiance, changement de style, nous voici à l'autre bout du monde… Au Cambodge. Cette nouvelle destination dans notre chasse à l'entrepreneur social mérite quelques explications et un petit flash-back.

Souvenez-vous de San Paulo et de notre déception face à Alain Delcourt, notre spécialiste du microcrédit qui avait du mettre la clé sous la porte. A notre retour à Paris, nous avons donc dû remuer ciel et terre pour lui trouver un remplaçant : un Français travaillant dans le microcrédit, de préférence à l'étranger (éventuellement), et dont l'action se situait à un tournant de son existence.

Il fallait aussi quelqu'un qui accepte de parler face caméra, détail qui se révéla être un véritable obstacle. L'image fait peur, et le rapport de confiance n'est pas toujours évident à installer. Beaucoup de nos interlocuteurs et personnages potentiels nous ont parlé d'expériences qui les ont échaudés vis-à-vis des médias, de raccourcis un peu faciles et de vérités légèrement détournées.

Pour trouver notre « microcréditeur » nous avons donc lancé un avis de recherche auprès de notre réseau d'entrepreneurs sociaux. Au bout de deux mois enfin, après plusieurs fausses pistes et rencontres infructueuses, nous avons trouvé la perle rare : Grégoire Héaulme.

Un parcours intéressant et atypique

Ce Français de 33 ans vit au Cambodge depuis trois ans, où il a monté avec l'ONG Entrepreneurs du monde un réseau d'instituts de microfinance appelé Chamroeun (progrès en Khmer).

Au Cambodge (Léa Domenach et Arnold Montgault).Ce réseau est constitué de huit agences dans la ville de Phnom Penh. Monté par Entrepreneurs du monde ce réseau à terme (aujourd'hui dans quelques mois) deviendra une entreprise cambodgienne à part entière.

Grégoire Héaulme réunissait tous les critères pour devenir notre nouveau représentant du microcrédit : un parcours intéressant et atypique. Ancien commercial lillois, il a décidé un jour de donner un sens à son activité professionnel.

Père de famille, il n'a pas hésité à partir avec sa femme et ses deux enfants (trois aujourd'hui) dans cette aventure. Tout jeune entrepreneur, il monte depuis trois ans un réseau d'agences de microcrédit (Chamroeun) et commence aujourd'hui à voir les fruits de son travail.

Il est à un moment clé de son activité : il passe les rênes du réseau à un Cambodgien, Sophea, et ainsi laisse son bébé Chamroeun devenir une entreprise cambodgienne, dont la rentabilité devrait être effective d'ici 2010.

Trois semaines pour comprendre le fonctionnement de Chamroeun

Grégoire Héaulme s'est tout de suite montré ravi de nous parler de son activité et de nous raconter ses espoirs et ses difficultés devant l'œil de notre caméra.

Comme une bonne nouvelle n'arrive jamais seule, l'arrivée de Grégoire a correspondu avec celle de nouvelles bourses (du CNC et de la Région Franche-Comté) qui nous permettent de partir pendant plus de trois semaines à sa rencontre.

Ces bourses nous ont permis également de retourner voir Marie-Noëlle à Besançon et ses Invités au festin, une structure de réinsertion pour malades mentaux (dont nous raconterons le déroulement du tournage dans un futur poste), et de terminer notre périple cambodgien par une dizaine de jours à Dhaka afin de rencontrer Muhammad Yunus et la Grameen bank, ainsi que la Danone Grameen food à Bogra une ville à quelques centaines de kilomètres de là.

Mais pour l'instant, restons à Phnom Penh, où nous sommes depuis quelques jours. Arnold et moi connaissions déjà un peu l'endroit, quelques repères qui nous ont permis de ne pas être trop déboussolés à notre arrivée.

Nos premières prises de vue avec Grégoire se sont bien passées. Malgré une timidité toute naturelle qui l'habite et qui devrait se dissiper au fil du temps. Mais nous ne sommes pas encore réellement rentré dans le vif du sujet : rencontrer des demandeurs de prêts et des directeurs d'agence, comprendre le fonctionnement exact de Chamroeun, et ce que cela représente pour Grégoire de faire partie de cette grande famille des entrepreneurs sociaux…

Chaque chose en son temps, pour l'instant nous peaufinons une première interview qui devrait nous mettre sur les bonnes pistes.

Photos : Au Cambodge (Léa Domenach et Arnold Montgault).

Au Brésil, à la recherche d'un entrepreneur social

Vue de Sao Paulo (DR).

Nous faisons nos adieux au Parana où nous sommes restés quelques jours en compagnie des cultivateurs de coton qui travaillent avec Jérôme et sa marque Tudo Bom ? . Notre périple continue à Sao Paulo, au Brésil.

Au programme de Jérôme et Thomas, quelques rendez-vous business, d'autres un peu moins formels. Parmi ceux-là, Alain Delcourt que Léa et moi devons également rencontrer. A vrai dire, ce n'est qu'à moitié un hasard. Jérôme et Alain se sont connus lorsque Jérôme était carioca, ils sont en contact depuis. Si Alain nous intéresse, c'est qu'il est lui aussi entrepreneur social.

« Quelque chose qui rende service aux Brésiliens »

Alain Delcourt est venu au Brésil il y a quatre ans pour accomplir un volontariat national en entreprise dans un grand groupe industriel Français. Il est tombé amoureux du Brésil et accessoirement d'une Brésilienne, mais pas du tout de son travail sur place. A la fin de son contrat, Alain a donc décidé de s'installer définitivement à Sao Paulo tout en imprimant un sérieux virage à sa carrière.

En plus du désir d'entreprendre, Alain était empli de la volonté d'accomplir une mission utile, « quelque chose qui rende service aux Brésiliens ». C'est ainsi qu'il décida de monter un institut de Microfinance qu'il nomma « Empreenda », « Entreprends ! » en français. L'économie brésilienne bien que forte reste très injuste, Alain mit donc un peu de capital à disposition de ceux qui n'en ont pas.

Il s'adjugea quelques soutiens financiers 100% privés dont une grande banque étrangère et monta une agence dans son quartier. Il prêta de petites sommes d'argent aux petits commerçants afin qu'ils puissent payer leur loyer, investir dans du stock ou réhabiliter leur boutique.

Léa et moi avions entendu parler de lui début 2007, nous avions fait quelques recherches et son profil nous intéressait en vue du documentaire. Notre producteur, en vacances au Brésil, avait visité Empreenda et nous en avait dit le plus grand bien. Nous tenions donc à le rencontrer, à le filmer voire même à lui faire une part belle dans le documentaire, car la microfinance est un secteur incontournable de l'économie sociale et solidaire.

En préparant notre voyage nous l'avions recontacté, mais là, l'enthousiasme d'Alain était moins grand qu'aux premiers jours. Empreenda marchait moins bien. Nous nous étions alors interrogés : faut-il filmer une entreprise qui va mal ? Cela desservira-t-il le propos ? Montrer une entreprise en difficulté dans la microfinance décrédibilise-t-il ce secteur ?

Après discussion, nous nous étions mis d'accord. Pas question de filmer Alain si lui n'en avait pas envie. En revanche, s'il s'avérait qu'Empreenda allait mal, il n'y avait aucune raison de l'occulter. L'économie sociale et solidaire ce n'est pas le pays des bisounours, il n'y a pas de recette magique. Certaines entreprises fonctionnent, d'autres non. Quant à la microfinance, elle survivra à Empreenda, La Grameen Bank de Yunus ou l'ADIE en France prouve tous les jours que dans ce domaine l'activité peut-être florissante.

Et nous voilà, partageant un repas avec Jérôme et Alain, qui nous confie sa grande déception : il met la clé sous la porte. « Empreenda » n'a plus plus de locaux. Ses employés ont tous été licenciés et d'ici juillet (nous sommes en février) elle n'aura même plus d'existence juridique. Il avoue de mauvais choix tactique, une erreur de positionnement.

Les grandes banques brésiliennes se mettent au crédit à la consommation

Dans le même temps les grandes banques brésiliennes ont lancé une vague de promotion du crédit à la consommation. Empreenda s'est donc retrouvées de fait en concurrence avec des géants aux moyens de communication démesurés. Peu importe qu'elle offre un soutien personnalisé à ses clients, quelle s'intéresse à la viabilité du projet. Face à aux « grosses Bertha » du secteur bancaire difficile de lutter.

Alain semble blessé par cet échec dont il assume sans détour la responsabilité. Jérôme n'insiste pas trop sur la réussite de Tudo Bom car il ne veut pas manquer de tact envers Alain. De plus, il sait que son succès est fragile. Il dépend des carnets de commandes qui tardent toujours à se remplir, du bicudo qui peut toujours sévir et de la nécessité de trouver de nouveaux distributeurs pour grandir.

Néanmoins une note positive subsiste. Alain n'a pas renoncé à ses idées. Il croit toujours autant en l'avenir de l'économie sociale et solidaire. Il n'a d'ailleurs pas tardé à retrouver un travail en adéquation avec ses idées en intégrant Ashoka Brésil (Ashoka est une association implanté dans le monde entier dont le but est de dénicher et de soutenir les entrepreneurs sociaux innovants).

Toute l'après midi, nos cerveaux bouillonnent. Qui pourra remplacer Alain Delcourt ? Nous repensons à nos recherches, aux acteurs que nous n'avons pas sélectionnés. Et puis très vite l'évidence : il faut reprendre à zéro et retrouver la perle rare, quelqu'un dont le discours est clair, la vision positive, quelqu'un qui séduise Léa comme moi…

A 21 heures, après avoir pris quelques verres avec des amis, Jérôme s'embarque avec nous dans le taxi qui le mène à l'aéroport. C'est la fin du voyage. Durant le trajet, alors que les lumières des banlieues défilent, il amorce un bilan. Les couturières en exprimant un certain mécontentement ont montré les failles du fonctionnement de Tudo Bom. Il ne peut plus tout gérer depuis la France. Il est nécessaire qu'un des membres de la direction soit présent en permanence. Thomas, son bras droit à Paris, va venir s'installer au Brésil et gérera les problèmes épineux en directe.

D'autre part, de nouvelles filières d'approvisionnement du coton ont été trouvées grâce aux prospections de Thomas dans le Nordeste. Ces nouvelles filières doivent être développées. Au Paraguay, et dans le Parana, les relations avec les producteurs sont confirmées voire solidifiées malgré les pressions et la tendance défavorable au coton. Mais pour combien de temps ?

Jérôme, toujours un peu triste de quitter son pays d'adoption est quand même pressé de rentrer en France où son petit garçon l'attend. Quant à nous, entre la défection d'Alain Delcourt et la nécessité de trouver de nouveaux financements pour notre film, nous rentrons avec la perspective d'un hiver parisien chargé.

Photo : vue de Sao Paulo (DR).

Brésil : les cultures de coton bio marquent le pas face au soja

Champs de coton au Brésil (L. Domenach et A. Montgault).

Nous quittons les champs de cotons du Paraguay pour ceux du Parana, un état dans le sud du Brésil où travaillent les cultivateurs de « Tudo Bom ? ».

Nous arrivons à Goioerê, une ville située au nord-ouest de l'état du Paraná. Il y a vingt ans, c'était « la capitale du coton Brésilien », forte de près de 200 000 habitants. Mais depuis le début des années 90, la production de coton n'a cessé de décroître et avec l'émancipation de ses districts, la ville ne compte aujourd'hui que 30&nbsp,000 âmes.

C'est ici que nous rejoint Thomas, le bras droit de Jérôme, parti dans le Nordeste pendant quelques jours, afin de rencontrer de potentiels nouveaux groupes de producteurs de coton avec qui collaborer.

Premier rendez-vous de leur agenda, Jérôme et Thomas rendent visite à la Coagel, une des coopératives principales de la région, à travers laquelle ils achètent le coton du groupe de producteurs « Tudo Bom ? ».

L'ambiance y est tendue, le discours pessimiste, à tel point que nous sentons que notre présence est de trop.

Jérôme et Thomas sortent de la réunion, un peu démoralisés. Les représentants de la Coagel, qui sont en rapport direct avec les cultivateurs, annoncent la volonté de ces derniers de raccrocher. Ils ne comptent pas seulement abandonner le bio, à cause des difficultés qu'ils ont rencontrés l'année précédente (la moitié de la récolte a été détruite par le fameux bicoudo), mais c'est la production du coton toute entière qu'ils voudraient arrêter, et ceci pour l'ensemble des producteurs de la région.

Problèmes de rentabilité, fragilité de la culture du coton, et donc volatilité accrue des cours… Tout les poussent à choisir le soja, résistant et moins éprouvant pour les cultivateurs.

Le soja est déjà très répandu. Aujourd'hui, il supplante peu à peu toutes les autres cultures dans de nombreux états. Sa production « pourrait » s'avérer un vrai fléau car si elle est rentable, elle « serait » en partie responsable des pénuries alimentaires que le monde connaît aujourd'hui, s'il on croit les affirmations de Jean Ziegler, rapporteur des Nations Unies sur le droit à l'alimentation.

Le Brésil a choisi très largement la voie de la culture du soja (ainsi que celle de la canne à sucre) utilisé notamment dans la fabrication des biocarburants, dont il est le deuxième producteur au monde. Cette production s'est faite au détriment des autres, notamment celles destinées à l'alimentation.

Jérôme n'en revient pas. Cela fait maintenant trois ans qu'il travaille avec ce groupe de producteurs, et malgré les problèmes avec la récolte de l'année dernière, il avait l'impression que l'engagement des cultivateurs était resté intact.

Champs de coton au Brésil (L. Domenach et A. Montgault).

L'après-midi, nous allons voir sur place ce qu'il en est vraiment. A deux petites heures de routes boueuses de Goioerê, bordée par des champs (Jérôme ne peux d'ailleurs s'empêcher d'y aller de ses commentaires assassins, dès que le paysage est envahi par le soja) ; nous rencontrons Valdecir.

Valdecir est un producteur de coton qui travaille avec Jérôme. Il est un peu le « porte-parole » du groupe des cultivateurs associé Tudo Bom. Il nous accueille chaleureusement chez lui et nous présente sa famille.

Au déjeuner, Jérôme entre dans le vif du sujet, et fait part à Valdecir de ses inquiétudes en lui relatant le discours de la Coagel. Celui-ci est surpris. Si les difficultés sont réelles, il n'a jamais été question pour lui (et pour les autres cultivateurs avec qui Jérôme travaille) d'arrêter la culture du coton biologique. Mais il est vrai que la Coagel agit a une autre échelle, et éprouve des difficultés à accompagner la production de coton biologique.

Jérôme et Thomas sont rassurés, même s'ils perçoivent les difficultés du changement de mentalités et de pratiques vers l'agriculture biologique. Toutes ces questions seront de toute façon remises sur la table au dîner, où tous les autres producteurs « Tudo Bom ? » seront conviés.

Mais pour l'instant place au divertissement. Les cultivateurs ont organisé un match de foot, ravis de pouvoir mesurer leurs talents avec celui des Français. Deux heures de jeu endiablé, où Thomas, dont ce n'est pas le sport préféré, se débat tant bien que mal, et où Jérôme se démène pour épater la galerie, composée de joueurs nés ballon au pied.

L'ambiance est sympathique, festive même. Pour Jérôme, ces moments-là sont aussi importants que ceux où l'on parle business. Il veut une entreprise à visage humain, où ses collaborateurs savent avec qui et pourquoi ils travaillent.

Le soir, le dîner se déroule dans le même esprit, chaque famille de cultivateurs a amené une de ses spécialités culinaires chez Valdécir. Jérôme et Thomas quant à eux, sont venus avec des cadeaux : t-shirt et sweat Tudo bom pour chaque famille, ainsi que le catalogue de la saison prochaine afin que chacun voit les fruits de son travail. Une réunion s'organise alors autour du repas.

Il est question de l'avenir des cultures du coton et de la transition vers le biologique qui doit se poursuivre, ainsi que d'une renégociation du prix juste de la production de l'année suivante.

La réunion se déroule bien. Tout le monde semble satisfait d'autant que cette année, la récolte va être bonne. Le bicoudo n'a pour l'instant pas refait des siennes !

Photos : Champs de coton au Brésil (Léa Domenach et Arnold Montgault).