Nanotechnologies (et sciences), quel débat aux Etats-Unis ?

Une représentation de molécules (Simon Goldenberg/Flickr)

« Des nazis ! » C'est ainsi que des scientifiques américains effarés qualifient les anti-nanos. En France ils empêchent systématiquement le débat public promis lors du Grenelle de l'environnement. Et aux Etats-Unis, les grands choix technologiques sont-ils plus démocratiques ?

Je ne reviens pas sur les enjeux du débat, presque tout a déjà été écrit sur les promesses et les risques des nanotechnologies. Cet article récent de Libération est parfait de concision. Plus ancien, un de mes articles apportait également des éléments. Et Rue89 a posé ici la question de l'éventuel boycott du débat national.

Il suffit d'ajouter que je trouve moi aussi complètement illusoire de croire qu'un débat démocratique soit possible sur ce genre de sujet. Parce que les enjeux économiques sont trop importants, et les avancées scientifiques et technologiques irrépressibles, « infreinables ».

Les politiques peuvent influencer le cours des choses d'une seule façon : en refusant les subventions, en sélectionnant les autorisations de travaux de recherche. (Ils l'ont bien fait, en France, dans les années 70 en privilégiant le nucléaire aux dépends des énergies renouvelables.) Mais aujourd'hui, sur le sujet particulier des nanotechnologies, les scientifiques crieraient à l'interventionnisme et à l'entrave à la liberté du chercheur.

Jaloux de notre débat polémique sur les nanotechnologies

Dans ces conditions, le terme de « débat public » n'est pas approprié. Il vaudrait mieux parler de mise à disposition d'informations, d'éléments de réflexions, de possibilité donnée aux citoyens de venir échanger sur le sujet avec des intervenants hautement qualifiés. Pourquoi diable transformer ces réunions en pugilats ?

Vu de ce côté de l'Atlantique, cette forme bien française de « débat » a beau laisser pantois ceux qui s'intéressent au sujet, elle fait paradoxalement des envieux. De même que les environnementalistes américains envient leurs homologues européens d'avoir réussi à mobiliser les gens contre les OGM, ils jalousent les Français de pouvoir s'empailler politiquement sur les nanotechnologies.

Christopher Kelty est anthropologue à l'université californienne UCLA, spécialisé dans les sciences et la technologie. Il a moins de quarante ans, a travaillé en Allemagne avant de revenir enseigner ici. En 2004 et 2005, alors professeur à la Rice University de Houston (Texas), il avait observé le fonctionnement humain du Center for Biological and Environmental Nanotechnology.

Ce week-end, il organise à l'UCLA une conférence sur « la participation du public à l'ère du Big Bio » (concept tournant autour de l'influence des grosses corporations de la biotech).

Le grand public s'en fiche

Je lui ai demandé s'il y avait, aux Etats-Unis, des débats publics dans le genre du nôtre à propos d'un sujet scientifique (biotech, nanos, nucléaire…) susceptible d'engager le pays sur une voie économique bien définie. Après tout, Obama a bien fait organiser sur tout le territoire des Etats-Unis, durant l'été 2009, des « town hall meetings » (réunions publiques) pour entendre l'avis des citoyens sur la réforme médicale :

« De nombreux scientifiques chez nous sont impliqués dans des groupes de recherches transversales mêlant les nanotechnologies et les sciences sociales. Ils ont expérimenté toutes sortes de réunions publiques : des “ cafés science ”, des conférences de consensus, des groupes dédiés, des forums… Tout cela avec des degrés de succès très variés.

Les médias n'y prêtent en général aucune attention, et donc ne rendent comptent de rien. Aussi, seuls les gens qui ont participé aux rencontres ont appris quelque chose.

Je dirais que 99% des Américains n'ont aucune idée de ce que sont les nanotechnologies, et ce chiffre a peu de chance d'évoluer. Sauf en cas de succès colossal (si on trouvait que les nanos guérissent le cancer) ou de désastre majeur (si les nanos s'avéraient être mortelles pour - mettons - les poissons).

D'un point de vue européen, on doit trouver bizarre que si peu de gens, chez nous, se posent la question des choix démocratiques de société. Le “public” s'en fiche, en gros. Mais à côté de ça, plein de petits groupes, organisés autour de thèmes spécifiques, s'agrègent parfois ensemble dans des coalitions qui peuvent avoir un impact significatif. »

L'exemple de l'open source

Dans l'introduction destinée à ouvrir son symposium , Chris Kelty se demande si, paradoxalement, « Big Bio » elle-même n'a pas rendu cette participation possible, et ouvert la porte aux interrogations, fut-ce involontairement. J'ai demandé à Chris si les portes étaient plus ouvertes au questionnement aux Etats-Unis qu'en France :

« Oui et non. Oui, parce que beaucoup d'Américains tirent une grande fierté de leurs qualités d'individualistes, d'entrepreneurs, de self-made-men, d'autodidactes, le tout allant avec la liberté de s'engager s'ils le désirent dans les affaires de la cité.

Non, parce qu'il n'y a pas qu'aux Etats-Unis qu'on trouve des communautés de gens avides de questionnements et de remises en cause. Voyez ce qui se passe mondialement au sein des groupes “free/open source software” (logiciels libres). Ces groupes sont souvent très politisés, même si on peut les prendre superficiellement pour des “techno-nerds”.

Dans mon travail, je m'efforce de montrer que le fait de bidouiller, bricoler, expérimenter soi-même des trucs scientifiques ou informatiques, est une manière au moins aussi politique de s'engager que de faire des discours ou de débattre de grandes idées.

Construire Linux, ou mettre au point soi-même un procédé pour assainir l'eau, sont des actes aussi politiques que de manifester devant le ministère de l'Industrie avec une pancarte exigeant un moratoire sur la recherche de quelque chose. Bien plus politique, je trouve ! »

Une fois qu'on a dit ça, qu'est-ce qu'on fait si on refuse, comme le collectif « Pièces et main d'œuvre » qui mène la fronde contre le débat sur le nanotechnologies en France, l'envahissement de nos vies par des nanoparticules usinées, polies, assemblées industriellement ?

Rien n'est inéluctable, on peut toujours agir. Au moins en forçant les pouvoirs publics à mettre en place des garde-fous, des instances de surveillance, des réglementations. Encore faudrait-il pouvoir en discuter sans recevoir des œufs pourris.

Photo : une représentation de molécules (Simon Goldenberg/Flickr)

Etats-Unis : suivre un régime préhistorique pour vivre mieux

Fred dans la série Les Pierrafeu (Hanna Barbera)

Les hommes préhistoriques étaient-ils trop gros ? Non, il paraît qu'ils mangeaient correctement. Du coup, c'est la nouvelle mode aux Etats-Unis : les plus branchés des urbains se nourrissent « paléolithique ».

Je ne connais personnellement aucun de ces nouveaux « cavemen » (« hommes des cavernes »), mais deux articles consécutifs, l'un du Washington Post, l'autre du New York Times, parus dans les premiers jours de janvier, m'ont alertée sur ce phénomène apparemment galopant.

Il semble que la plupart des paléo-adeptes vivent dans des grandes villes. Qu'ils sont jeunes et bossent souvent dans l'informatique. Qu'ils sont en majorité des hommes, même si de plus en plus de femmes se joignent au mouvement parce qu'elles s'en trouvent bien sur le plan digestif.

Ils fréquentent souvent les salles de gym de la chaîne nationale Cross-Fit, laquelle promeut à la fois un mode d'alimentation et des exercices « très préhistoriques », du style lancer de pierres, technique de combats primitifs et monter de corde (à la place des lianes, sans doute).

Le régime « paleo diet » se réfère à une époque où l'agriculture n'existait pas

Non, ils ne mangent pas forcément leur viande crue (le feu était connu à l'âge de pierre). Oui, ils ingèrent des légumes, quoique les interprétations varient quant au régime des « cavemen » de l'époque. Voici ce qu'en dit l'article du Post :

« Sérieusement, comment mangeaient nos ancêtres ? Sans doute plein de viande maigre, des noix, des fruits frais et des légumes ; pas de céréales, ni de sel, de sucre, de légumineuses, et pas non plus de produits laitiers.

Ce régime, baptisé “paleo diet”, se réfère à une époque où l'agriculture n'existait pas. L'invention de l'agriculture a mis fin au mode de vie de chasse et de cueillette, elle a débouché sur notre société sédentaire, et, bien plus tard, sur les barres chocolatées et les “couch potatoes” [larves vautrées sur le canapé devant la télé, ndlr]. »

L'article du New York Times décrit quant à lui les mœurs d'une sous-tribu localisée à New-York. Leur point commun : ils arpentent la ville à pied. Un « paléo » explique :

« New-York est la seule ville d'Amérique où vous pouvez marcher. Aujourd'hui, les gens voient la marche comme un exercice. Mais la marche est ce qui a rendu les hommes humains. »

Jeûner longuement entre deux repas, comme nos ancêtres

Les cavemen new-yorkais décrits dans le journal ont ceci de spécifique qu'ils mangent peu de légumes et pratiquent beaucoup le jeûne entre leurs repas de viande rouge (bio si possible, du moins nourrie à l'herbe). Comme nos ancêtres, entre deux épisodes de chasse.

Sauf que ceux-là ne peuvent pas chasser à New-York, une ville où déraciner une plante, dénicher un oiseau dans un parc ou capturer un écureuil peut vous expédier 90 jours en taule.

Peu importe, car la plupart de ces cavemen/women n'aspirent pas à retrouver le mode de vie complet de leurs ancêtres velus et moitié nus. Le régime alimentaire et, pour certains, gymnique, leur suffit. D'autant que les hommes préhistoriques, selon ce qu'on en connaît, vivaient rarement au delà de 30 ans.

La tendance paléo remonte, selon les sources, à l'année 1985, quand le New England Journal of Medecine avait proclamé :

« Le régime de nos ancêtres pourrait bien servir de référence standard à la nutrition humaine moderne. »

Une théorie diététique validée par l'université

Le gourou actuel du mouvement, qui est aussi son garant scientifique, est le professeur Loren Cordain. Il enseigne la Health and Exercice Science (difficile de traduire le concept exact, mais Cordain a un doctorat dans cette matière) à Colorado State University, un endroit parfaitement sérieux.

Voici ce qu'en dit le Washington Post, qui a étudié à fond le blog très populaire animé par Cordain :

« Le principe de base réside dans le fait que nos besoins alimentaires actuels sont apparus il y a 500 générations, et qu'ils sont restés identiques à ceux de l'âge de pierre. (…) Le Pr. Cordain souligne que l'homme de cet époque bénéficiait d'un équilibre idéal en omega-3 et omega-6, et que cet équilibre semble l'avoir garanti contre les risques cardiaques.

Cordain pointe aussi l'influence dévastatrice des carbohydrates de l'amidon sur le taux de glucose dans le sang et les niveaux d'insuline, et la toxicité du sodium. »

Evidemment, il y a des sceptiques. David Pilbeam, professeur en sciences sociales à Harvard et expert paléontologue, pense qu'entre temps, l'homme et son estomac ont un peu évolué :

« En toute vraisemblance, des changements génétiques se sont produits depuis le néolithique, qui ont modifié les processus digestifs (enzymes, etc…) pour adapter le régime de l'homme à son nouveau mode de vie. Voyez comment nous sommes aujourd'hui capables de digérer le lait. »

Les hommes des cavernes contemporains ont la pêche

Il est clair que les végétariens ne sont pas sur la même longueur d'onde, en matière de besoins diététiques, que les paléos. Sans parler de l'aggravation des problèmes écologiques sur terre s'il fallait recommencer à nourrir principalement de viande 6,8 milliards d'hommes.

Un dernier point, qui a son importance : les cavemen d'aujourd'hui, ou paléos, ont une forme physique éblouissante. Si j'en juge par les photos et autres images se baladant sur le web, certains sont carrément des apollons.

Un des patriarches de ce monde-là (il a 38 ans et il n'est pas encore mort) est le Français Erwan Le Corre (un nom prédestiné), que l'édition américaine du magazine Men's Health décrit comme « un des hommes les plus physiquement au top de toute la planète ».

Exact : j'ai vérifié sur Google-image, ce gars-là n'est pas déformé par la gonflette artificielle. Le Corre anime une base d'entraînement dans la forêt brésilienne.

Pour ceux que le sujet intéresse, il existe un livre en français paru en 2000, qui semble épuisé au moins en librairie : « Le régime paléolithique », de Dominique Reuff, aux éditions Jouvence. Mais j'ignore s'il fait aussi référence aux exercices physiques accompagnant le mouvement aux Etats-Unis.

Illustration : Fred dans la série Les Pierrafeu (Hanna Barbera)

Cantines américaines, le mauvais exemple de Bruno Le Maire

Selon le ministre de l'Agriculture, les cantines US seraient obligées d'utiliser des produits locaux, soutenant ainsi les producteurs.

uPhoto : un hamburger et des frites (Lovejanine/Flickr)

Info signalée par un internauteLe 17 décembre, au plus fort des manifestations d'agriculteurs, le ministre de l'Agriculture Bruno Le Maire était l'invité de Nicolas Demorand sur France Inter. Pour répondre à un auditeur en larmes, producteur de fruits, il a dit une grosse bêtise :

« Les producteurs sont bien mieux lotis aux Etats-Unis qu'en Europe parce que les cantines scolaires américaines ont l'obligation de s'approvisionner en produits locaux. » (Voir la vidéo)


N'étant pas branchée en permanence sur la radio française, cette énormité ministérielle m'avait échappé. C'est le riverain Vinci qui, après avoir tiqué devant son poste, a fait parvenir l'info à mes oreilles ahuries.

Je me suis demandée si mes gosses s'étaient fichu de moi en réclamant des « lunch-box » maison, sous prétexte que la nourriture servie dans leurs cafétérias scolaires était immonde. Comment des repas, même scolaires, préparés avec des fruits et légumes garantis locaux, donc de saison et tous frais cueillis, pourraient-ils être si mauvais ?

Un repas américain coûte 1,18€ contre 3,66€ en France

Autre source d'étonnement : si les écoles publiques américaines font leurs courses auprès de fermiers et éleveurs locaux, comment s'y prennent-elles pour ne facturer en moyenne que 1,70 dollar (1,18 €) par repas, contre 3,66 € en moyenne en France ? Sans compter qu'un écolier américain sur quatre mange à l'œil, et qu'un sur deux bénéficie de tarifs réduits.

Les fruits et légumes frais ont toujours été très chers aux Etats-Unis. Chers au point que, dans les années 80, le président Ronald Raegan avait tenté de modifier la loi sur la nutrition en milieu scolaire en faisant passer le ketchup pour un légume, histoire d'économiser au budget fédéral le prix des vraies tomates. Il n'a pas réussi.

Dernier doute, enfin. Quand on regarde les menus des cafétérias, on est surpris de l'uniformité des plats dans des régions aux productions différentes. Reviennent ainsi en boucle (avec cependant toujours une option végétarienne) :

  • Sandwich au poulet, poulet pané frit
  • Spaghetti aux boulettes de viande, lasagnes
  • Cheeseburger, sandwich au fromage fondu
  • Sandwich de dinde, pizza à la saucisse
  • Hot-dog, poisson pané frit
  • Pommes de terre au four, frites, et bien sûr « gravy » (une sauce brune et grasse qui peut recouvrir n'importe quoi)

Question : si ces produits viennent de « moins de 50 kilomètres » comme l'assure Bruno Le Maire, on est obligé de supposer que ce n'est pas la production qui est locale, mais le conditionnement ou la transformation des matières premières.

Des carottes au miel et de la mayonnaise au chou

Bien sûr, il y a les « sides », les à-côtés accompagnant les burgers et les pizzas. Les plats principaux ci-dessus étant intangibles, les écoles se distinguent en offrant une variété d'accompagnements plus ou moins nutritifs, plus ou moins transformés.

Du lait (que presque aucun élève ne choisit). Des jus de fruit. Des carottes confites dans le miel (si elles étaient nature, les gosses n'y toucheraient pas). Du coleslaw (à base de choux et de carottes rapés, mais surtout de mayonnaise). Et des desserts (fruits frais ou au sirop dans le meilleur des cas, essentiellement cookies et puddings).

Pour le coup, tout cela peut parfaitement provenir de producteurs locaux. Mais ce n'est pas obligatoire, contrairement à ce qu'a raconté notre ministre français.

Raccourcir les circuits de distribution pour les produits agricoles

Dans le contexte, la phrase de Le Maire partait d'une bonne intention, on ne peut pas lui ôter ça. Il prônait des circuits de distribution plus courts :

« Est-ce qu'il ne serait pas plus intelligent 
de mettre en place des circuits courts qui évitent aux produits agricoles 
de parcourir le chemin qu'ils parcourent aujourd'hui ? Chaque produit agricole 
parcourt en moyenne 2 500 kilomètres. (…)

Aux Etats-Unis, dans toutes les cantines scolaires, les circuits courts sont une obligation. Les 
produits consommés doivent être américains, et ne doivent pas venir de plus de 50 kilomètres. »

Où Le Maire a-t-il pêché ça ? J'ai interrogé son attachée de presse, au ministère de l'Alimentation, de l'Agriculture et de la Pêche. Voici sa réponse :

« C'est l'information que lui ont délivrée les autorités lorsque le ministre s'est rendu aux USA en octobre 2009 ; il avait notamment visité une école appliquant le dispositif, dans le Maryland. »

Les districts scolaires gèrent leurs cantines comme ils veulent

Ce qui se passe en fait au Maryland, considéré comme l'un des Etats américains les plus écolos, est d'un autre ordre. Les fameuses « autorités » ont dû mal s'expliquer.

Au Maryland comme dans n'importe quel autre Etat, les districts scolaires établissent leurs menus et gèrent leurs approvisionnements comme ils l'entendent. Certains ont choisi en effet de s'approvisionner localement, par le biais de programmes spéciaux (et d'origine associative, non pas gouvernementale). Certains seulement.

En plus, les districts ont le choix d'adopter ou non un programme novateur initié par le US Department of Agriculture (le USDA, ministère de l'Agriculture au niveau fédéral).

Ce Fresh fruits and vegetables program (FFVP), initié en 2002 et étendu à tout le territoire américain en 2008, a pour objectif d'augmenter la consommation de fruits et de légumes chez les enfants. Il s'agit de lutter contre l'obésité persistante (et galopante) américaine.

Les fruits et les légumes sont coupés, joliment présentés, et servis en « snacks » pendant la journée d'école, en dehors des heures de repas. Des animations éducatives sont conduites pour expliquer les bases de la nutrition tant aux profs qu'aux enfants et à leurs parents.

Des fruits et légumes pour les élèves défavorisés

Le FFVP cible en priorité les écoles accueillant un fort pourcentage d'élèves pauvres et rembourse aux écoles environ 75 à 80 dollars par an et par élève. Là encore, l'approvisionnement peut être local ou pas.

A côté de ça, plusieurs initiatives d'origine privée visant à améliorer le quotidien des plateaux-repas dans les collectivités en général, ont vu le jour ces dernières années. Toutes visent à rapprocher les producteurs locaux de la restauration collective et, accessoirement, à favoriser la consommation de produits bios.

Les surcoûts engendrés par ces programmes sont financés par des fondations privées, par des dons de particuliers, par des levées de fonds organisées ponctuellement. Presque toujours, ces approvisionnements locaux ne concernent que les à-côtés des plats principaux industriels.

On peut citer l'organisation nationale Farm-to-Cafetaria ou encore le programme Farm-to-School-Lunch qui opère dans 19 Etats et plusieurs centaines de districts scolaires (comme dans le Wisconsin). Et aussi un autre programme fédéral (donc public) du USDA, le Small Farms/School Meals, déjà adopté par 400 districts scolaires dans 32 Etats.

Certaines écoles ont aussi lancé des expériences culinaires éducatives en travaillant avec des cuisiniers connus.

Un mouvement général pour faire évoluer les cafétarias

Dans tous les cas, même si la motivation principale reste la lutte contre l'obésité, de plus en plus d'éducateurs, de militants associatifs et de politiques cherchent à favoriser les productions locales, voire bios lorsque le contexte le permet.

Finalement, peu importe que Bruno Le Maire ait compris de travers, car la situation évolue aux Etats-Unis. Comme en France, apparemment, où un mouvement analogue de réforme des cantines scolaires semble se développer depuis quelque temps.

Photo : un hamburger et des frites (Lovejanine/Flickr)

Copenhague : Obama va tout nu au sommet sur le climat

Le président américain ne pourra s'engager sans accord préalable du Congrès, qui se préoccupe plus d'assurance médicale.

En Grece, performance de l'artiste Dave depeignant Obama le 16 février 2009 (Yiorgos Karahalis/Reuters)

Le Président part au sommet de Copenhague : bah ! quelle importance ? Aux Etats-Unis, l'accord final semble ne préoccuper personne. Le Président a prévenu : il ne peut pas prendre d'engagement international sans savoir ce que le Congrès est prêt à accepter. Or le Congrès a d'autres chats à fouetter : il est toujours plongé dans le psychodrame de l'assurance médicale.

Deux jours avant qu'Obama ne s'envole pour le Danemark, le pays ne s'intéresse guère aux discussions de l'ONU. Non que tout le monde s'en fiche, mais cette histoire de changement climatique est évidemment moins importante pour les gens que le coût stupéfiant de leur santé.

Pourtant, les Américains savent que la prochaine bataille législative d'importance portera sur l'énergie et les enjeux climatiques. Obama en avait fait un élément-clé de sa campagne électorale, et la Chambre des représentants a rapidement voté en juin une loi fixant des objectifs de réduction d'émission, ainsi que des mécanismes pour y parvenir. Maintenant, c'est au tour du Sénat de s'attaquer au sujet.

La crise économique est dévastatrice aux Etats-Unis

Mais ça traîne, parce que le sujet est économiquement épineux. Quel élu, tant démocrate que républicain, veut prendre le risque d'être accusé par ses électeurs, en temps de récession, d'acculer les entreprises à licencier en leur imposant des coûts supplémentaires ? (Des détails sur le projet ici)

Je ne dirai jamais assez à quel point les Américains, depuis un an et demi, souffrent de la crise. Chômage, bien sûr, et tout ce qui va avec : perte de couverture médicale, mise en faillite personnelle, expulsion des logis, abandon des voitures dont l'assurance n'est plus payée, vie dans la rue, enfants dans la misère…

Alors Copenhague, hein… Même les farouches militants environnementalistes prennent des gants pour dénoncer les travers de leurs compatriotes, grands gaspilleurs et dévoreurs d'énergie devant l'Eternel. Ils savent que c'est une question d'éducation, de prise de conscience et que les choses s'améliorent lentement, mais sûrement. (Merci à Al Gore pour sa contribution à l'éveil des consciences américaines.)

Certes, les climato-sceptiques, longtemps confortés par l'ancien président Bush, s'évertuent à dire que l'Amérique n'a pas à sacrifier sa prospérité - ou ce qu'il en reste - à une chimère pseudo-scientifique.

Résoudre les problèmes de manière patriotique

Mais, pour appréhender correctement l'attitude d'Obama à Copenhague, pour comprendre la méfiance populaire, il est important de se placer dans la perspective américaine. (Je me permets de reproduire ici ce que j'ai récemment écrit dans Politis) :

« Le problème réside moins dans la reconnaissance populaire et politique du phénomène climatique que dans les moyens d'y remédier en tant qu'Américain. Cette dimension patriotique est très importante aux Etats-Unis, consubstantielle à tout débat national doté d'un enjeu international.

Impossible, dans ce contexte de crise économique, de taper sur les méchantes entreprises pollueuses sans que leurs ouvriers (américains) ne se sentent un minimum solidaires de leurs patrons. Impossible de condamner complètement l'extraction et l'usage du charbon quand tant de familles (américaines) dépendent de cette industrie pour vivre.

Impossible de refuser, au nom de la seule préservation de la nature, les autorisations de forer pour extraire du gaz et du pétrole (américains) sans se faire accuser de maintenir la dépendance énergétique envers les pays arabes (qui financent Al-Qaeda) ou le Venezuela.

Difficile de s'opposer à la relance du nucléaire pour les mêmes raisons… surtout quand les Français, qui tirent 80% de leur électricité de l'atome, se posent en chevaliers blancs de l'énergie face aux USA. »

Pas d'accord mondial qui tienne sans la participation américaine

Revenons aux enjeux de Copenhague. La semaine dernière, le New York Times écrivait :

« Sans (la collaboration du) Sénat américain, l'intégralité du projet international est en danger : si les Etats-Unis - émetteurs de 20% de tous les gaz à effet de serre de la planète - n'en sont pas partie prenante, aucun accord mondial ne peut fonctionner, ni remédier à quoi que ce soit. »

A Copenhague, Obama et les négociateurs américains jouent donc les équilibristes. Un accord mondial un peu costaud dont les Etats-Unis seraient encore une fois absents pourrait faire vaguement honte au Sénat.

En même temps, Obama ne veut pas donner l'impression que son pays est resté les bras croisés sur le plan climatique depuis son élection. Ce serait injuste de croire cela, en effet, car la nouvelle administration a déjà pris des mesures vigoureuses, sans demander son avis au Congrès.

  1. Les fabricants automobiles ont désormais l'obligation d'accroître de 30% l'efficacité énergétique de leurs véhicules, et de réduire d'autant les émissions des moteurs d'ici 2016.
  2. Environ 80 milliards de dollars ont déjà été affectés, au titre du « stimulus plan », à des projets d'énergie propre et renouvelable, à des actions d'efficacité énergétique, et à la recherche sur la capture des émissions de carbone.
  3. A partir de janvier 2010, toutes les grandes installations industrielles émettrices de CO2 vont devoir déclarer leurs émissions.
  4. L'Environmental Protection Agency (équivalent du ministère de l'Ecologie) vient de déclarer que les gaz à effet de serre constituent (indirectement) une menace pour la santé publique. Ceci l'autorise, ou plutôt l'oblige, à désormais réguler les émissions, puisque le rôle de l'EPA est de protéger les citoyens et leur environnement.

Sur quelles bases scientifiques l'EPA va-t-elle s'appuyer pour fixer des limites maximales aux différents émetteurs ? Quels mécanismes va-t-elle mettre en place pour faire appliquer ses futures normes ? Trop tôt pour le dire. Une chose est sûre : le Sénat va devoir agir s'il veut prendre l'EPA de vitesse.

Des règlements administratifs ne sont pas aussi forts qu'une loi

Joe Mendelson, directeur du programme climat de la National Wildlife Federation, se réjouit de ce que l'EPA soit enfin entrée dans la course, mais ajoute :

« L'EPA ne pourra pas aller aussi loin qu'une loi, laquelle est seule à même d'exiger des réductions d'émission à long terme. Surtout, seule une loi peut décider des mécanismes de financement nécessaires à la mise en place des systèmes de contrôle. Tant pour les particuliers que pour les entreprises. »

Un mécanisme de financement, c'est un système qui permet de dégager des fonds. Ça peut par exemple être une taxe carbone, ou la vente de crédits d'émission. Ou encore la collecte des amendes infligées pour une infraction :

« Sans mécanisme de financement établi par la loi, les Etats-Unis ne peuvent pas s'engager à financer quelque engagement international que ce soit. Ni aide au développement des pays pauvres, ni baisse des émissions dans notre propre pays. »

Voilà pourquoi Obama, tout fier qu'il puisse être de ses propres actions en faveur de l'énergie, doit rester très prudent à Copenhague : tant que le Sénat américain n'a pas légiféré sur le plan intérieur, lui, le président, est paralysé sur le plan international.

Photo : en Grèce, performance de l'artiste Dave depeignant Obama, le 16 février 2009 (Yiorgos Karahalis/Reuters)

Climat : le scepticisme, un nouveau poujadisme ?

L'unanimisme qui entoure le sommet de Copenhague a mis à la mode les théories climato-sceptiques.

Dessin de Mykaïa pour Rue89

La crise d'urticaire anti-écolo qui accompagne le début du sommet de Copenhague est un de ces phénomènes typiquement franchouillards dont notre pays a le secret. L'important, c'est d'être sceptique, de ne surtout pas laisser croire aux autres qu'on est naïf. Peu importe si l'on se retrouve à combattre une « pensée unique » dont on accusait les autres il y a vingt ans.

L'article publié lundi sur Rue89, « L'édito climatique unique, une démonstration de force efficace ? », ainsi que les réactions qu'il a suscitées, est l'archétype de la propension française à la volte-face idéologique, à la méfiance systémique, à la singularité à tout prix.

Ainsi, l'éditorial commun proposé par 56 journaux dans 44 pays serait un vecteur de pensée unique ? Une entrave à la liberté de conscience des citoyens ?

Comment ose-t-on s'offusquer - ou railler fielleusement -, à l'instar d'Anthony Bellanger, chef des informations à Courrier International, de ce que ces journaux « ne représentent pas la presse à gros tirage mais plutôt des quotidiens de référence, des journaux de l'élite bien pensante, assez chic » ?

Pour être crédible, la presse intello devrait être épaulée par les journaux populaires

Implicitement, les torchons populaires que sont le Sun ou le Daily Telegraph sont parés de toutes les vertus parce qu'ils ont gardé leurs distances. Il aurait été étonnant que ces même journaux, qui crachent à longueur d'année sur les écolos, qui flattent les instincts populistes de leur lectorat, s'associent à un appel « pour changer le monde », pour reprendre le titre du Monde.

Bref, cet édito commun a été publié par des journaux intello-bobo-chics, achetés par des lecteurs friqués qui ont les moyens de se nourrir bio, de rouler en voiture hybride, qui s'extasient sur les livres de Gore, les films d'Arthus-Bertrand et de Hulot. Si ces gens-là, méprisables évidemment, approuvent la grand-messe de Copenhague, s'ils espèrent un accord, c'est que tout est suspect, pipeau, pipé, joué d'avance. Donc Copenhague est à jeter, CQFD.

Que signifie cette allergie grandissante au « consensus » autour du changement climatique ? C'est mauvais par nature, un consensus ? Apparemment oui, quand il s'agit de Sarko, la droite, la gauche, les Verts, les ONG… qui devraient continuer à se taper dessus éternellement pour rester crédibles.

Y a-t-il danger automatique quand les scientifiques sont majoritairement d'accord ?

Comment peut-on employer le terme péjoratif de « groupe dominant » pour qualifier le Giec et la majorité des scientifiques climatologues ? Le Giec est un groupe international des scientifiques mandaté par l'Onu pour faire le point depuis 20 ans sur l'évolution du climat et ses causes.

Même si le fameux « climategate » - la révélation des correspondances escamotées - pose des questions sur la manière dont le Giec a géré les relations entre ses contributeurs, il ne fait aucun doute que des évolutions climatiques gravissimes sont en cours, dont les effets se font déjà sentir sur les plus pauvres habitants de cette terre.

Certains craignent que les problèmes de la faim dans le monde et de l'accès à l'eau ne soient délaissés par les instances internationales au profit de la lutte climatique ? Qu'ils attendent de voir comment tout va encore s'aggraver lorsque la montée des océans, l'augmentation des sécheresses et l'avancée des déserts va accélérer les phénomènes déjà l'œuvre.

Ceux qui voient du danger dans la situation actuelle de la planète sont donc devenus majoritaires dans la communauté scientifique. Bien. Que je sache, les opposants aux thèses du changement climatique n'ont jamais été privés de tribune, ni dans la presse scientifique, ni dans la presse traditionnelle.

Les dissidents sont intéressants, et on a l'occasion de les entendre

Rien qu'en France, tant Claude Allègre que Vincent Courtillot ont pu s'expliquer à loisir. Sans oublier Serge Galam, qui a notamment eu accès au Monde et… à Rue89 (entre autres). Tant mieux, parce qu'ils soulèvent des points fort intéressants (sauf Allègre, qui débloque). Mais pourquoi faudrait-il privilégier leurs points de vue plutôt que celui du Giec ? Parce que le Giec est trop puissant ? Parce qu'être petit, c'est mieux qu'être gros ?

Ce qualificatif de « dominant » m'indigne. Tant pis si cela met en évidence mon âge canonique, mais à ceux qui ont commencé à s'intéresser récemment à la question, je précise que dans les années 80 les écolos, ou les scientifiques qui alimentaient les thèses écolos, étaient très mal vus. Tant par le grand public que par les politiques.

Sans parler de la presse qui, globalement, se contrefichait de ces sujets. Si les médias ont changé, tant mieux, je ne vais certainement pas regretter le bon temps où l'environnement n'intéressait que les marginaux. Si le Giec est désormais une autorité reconnue, ce n'est pas parce que Sarko, les jurés du Nobel, ou les multinationales l'ont décrété pour des raisons inavouables, mais parce que ses travaux ont fini par convaincre.

Ceux qui voient Al Gore comme un suppôt du grand capital avide de retombées médiatiques et de gloire oublient qu'il était présent et actif au Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, en 1992, qu'il avait déjà écrit un livre très inconfortable pour son pays, que c'est seulement après qu'il s'est présenté à l'élection présidentielle aux côtés de Clinton.

A une époque, le méchant Américain était Bush, aujourd'hui c'est Gore

Peut-être qu'en France on ne s'en rend pas compte, mais si l'Amérique a enfin bougé, c'est largement grâce à Al Gore. Georges W. Bush n'aurait pas évolué d'un iota sur la reconnaissance du phénomène de l'effet de serre et sur la reconnaissance d'une part de responsabilité américaine sans l'influence de Gore sur ses compatriotes.

Bush, parlons-en. A-t-il été vilipendé, celui-là, pour ses refus de reconnaître la part des Etats-Unis dans le réchauffement climatique ? S'il y avait bien un méchant, à l'époque, c'était lui. Et voilà qu'aujourd'hui, il deviendrait un héros pour avoir été écolo-sceptique avant la grand-messe de Copenhague ? Il doit bien rigoler, dans son ranch texan, en train d'écrire (de faire écrire) ses mémoires…

Puisqu'on parle de rigolade, toujours en réaction à ce fameux article et aux commentaires qu'il a suscités, parlons des clips vaguement ridicules des associations militantes.

Elles tentent de sensibiliser le grand public aux réalités écologiques, et leurs messages parfois simplets ne me font pas sourire, non. Ce type de mini-films est la conséquence directe de la simplification du monde imposée par les médias populaires depuis des décennies.

Par la télé autrefois, par YouTube et consorts aujourd'hui : « Un message rapide, coco, pas compliqué, avec une idée forte, pas plus, sinon les gens vont décrocher. Un gimmick, c'est encore mieux. » On ne peut pas reprocher aux groupes militants d'essayer de toucher le public, mais que voulez-vous faire passer de sérieux en une minute ?

Ah, au fait, les climato-sceptiques viennent de recevoir du renfort : l'Arabie Saoudite doute officiellement, depuis lundi, de l'utilité du sommet de Copenhague.

Illustration du 18 novembre dernier de Claude Allègre par Mykaïa, sur son blog Rue89.

Ailleurs sur le Web

Prix du livre d'économie : Dominique Nora, « Les pionniers de l'or vert »

Des panneaux solaires pivotant pour suivre le soleil à Palo Alto, en Californie (Bsterling/Flickr)

Le prix du livre d'économie a été remis ce matin à la journaliste Dominique Nora, pour son livre « Les Pionniers de l'or vert », aux éditions Grasset. Il restait en compétition trois livres, les deux autres étant « L'effet sablier - vers la mort des classes moyennes » (Jean-Marc Vittori, Grasset aussi) et « La prospérité du vice » (Daniel Cohen, Albin Michel). Pascal Riché, rédacteur en chef de Rue89, est membre du jury. Nous republions pour l'occasion l'article que notre blogueuse Hélène Crié-Wiesner a consacré il y a quelques semaines à l'ouvrage de Dominique Nora.

Couverture des "Pionniers de l'or vert"

(De nos archives) L'or vert… Depuis le temps qu'on nous bassine avec la richesse des poubelles ou la rentabilité des matériaux recyclés… Mais si c'était juste une question de méthode ? Aux Etats-Unis, certains reprennent tout à zéro.

Dans son nouveau livre «  Les Pionniers de l'or vert », la journaliste Dominique Nora raconte les enivrantes sagas de ceux qui exploitent le filon des énergies nouvelles. Ce sont les mêmes qui avaient cru aux semi-conducteurs dans les années 70, à la micro-informatique dans les années 80, et à Internet dans les années 90.

Ces premiers zinzins avaient transformé la Silicon Valley californienne en pépinière de start-up appelées à transformer le monde. Dominique Nora a narré l'histoire de ces visionnaires dans d'autres livres. Elle se penche là sur leurs fils spirituels, tout aussi allumés mais qui espèrent sauver la planète.

Les petits nouveaux, que Nora appelle des « american écolos » (merci pour la référence au nom de ce blog), entrent donc dans le tourbil

lon des « greentech » (technologies vertes), « cleantech » (technos propres) et « energytech » (technos de l'énergie), comme on voudra.

Sur les aspects les plus économiques de ces sujets, je cale. Pas Dominique Nora

Les technologies existent, ils veulent juste créer des conditions pour qu'elles décollent à grande échelle, qu'elles sortent des niches d'initiés où elles stagnent actuellement.

Leur terre de prédilection, c'est la Californie, dont le gouverneur Schwarzenegger, ami du business ET de l'environnement, a facilité leurs débuts.

Petite parenthèse : je m'évertue sur ce blog « American Ecolo » à raconter les rapports complexes des Américains avec la consommation, l'environnement, la planète. Des enjeux déterminants. Mais je cale dès qu'il faut pénétrer trop profond dans les aspects plus économiques de ces sujets et du coup, je n'analyse et ne comprends les phénomènes qu'à moitié.

Pas Dominique Nora. Egalement ingénieur, elle ne se laisse pas bluffer par des techniciens baratineurs. Et comme elle raconte bien les histoires, son bouquin est sidérant.

« Ils sont jeunes, millionnaires, brillants, et leurs projets -souvent utopiques à première vue- vont redessiner la carte économique et énergétique de la planète. »

Des entrepreneurs qui ne craignent ni le ridicule, ni l'échec

Nora parle ici des énergies vraiment nouvelles, pas des tentatives souvent farfelues de faire du propre avec le pétrole, le charbon ou le nucléaire. Soit notamment :

  • les voitures électriques de deuxième génération
  • le changement radical des techniques et matériaux de construction du bâtiment
  • les agrocarburants qui n'auront pas pour conséquence de faire disparaître les cultures d'aliments
  • les centrales solaires thermiques et les panneaux solaires dernier cri
  • les éoliennes devenues des monstres de puissance, ou au contraire des miniatures ultra-sophistiquéees

Mais ce qui frappe dans ce livre, c'est moins la découverte des technologies que l'approche politique et commerciale des acteurs. Leur vision globale. La plupart de ces entrepreneurs n'ont peur de rien, ni du ridicule, ni de l'échec, ni des pertes financières (l'argent n'est souvent pas le leur, mais celui de « capital risqueurs »).

Vinod Khosla, « le gourou du capital-risque vert » comme Nora le désigne, ex-fondateur de Sun Microsystems, qui a pour maxime cette phrase de Gandhi :

« D'abord ils vous ignorent, puis ils rient de vous, puis ils vous combattent… et puis vous gagnez. »

Guérir l'humanité de son addiction au pétrole

Parmi les innombrables projets exposés dans le livre, celui de Shai Agassi est incroyable. Il prétend faire basculer tout le parc automobile à l'électricité d'ici quelques années, sans surcoût pour le consommateur, sans cauchemar pour les fabricants de voiture, tout en douceur, mais très vite :

« Il a l'ambition démesurée d'ébranler deux des piliers de l'économie mondiale : le marché automobile (1 500 milliards de dollars) et le marché de l'essence à la pompe (1 500 milliards de dollars).

“Si j'ai raison, ne cesse-t-il de répéter, cette révolution va provoquer le plus grande rupture de l'histoire du capitalisme.” Il veut être l'homme qui aura guéri l'humanité de son addiction au pétrole. »

Et vous savez quoi ? En découvrant le personnage, ses antécédents, sa méthode, ses alliés politiques et économiques, on pense qu'il a de sérieuses chances d'y arriver.

Zéro investissement pour des économies d'énergie

Il y a aussi les frères Drive, de jeunes Sud-Africains qui ont imaginé un programme de financement pour que les particuliers puissent équiper leur maison en panneaux solaires… sans débourser un sou, tout en faisant d'emblée de considérables économies d'électricité. Le taux d'équipement a bondi dans la région.

Tous les secteurs d'activité où l'énergie est essentielle sont passés au scanner par Dominique Nora, seul l'éolien est un peu délaissé par l'auteur, peut-être parce que les bouleversements ont déjà eu lieu à la fin des années 90. Ou parce que la Californie n'est plus en pointe dans ce domaine.

Les petits génies américains sont lucides sur ce qu'ils ont entrepris. Ils voient la similarité avec la bulle de la nouvelle économie dans les années 90 :

« Il s'agit de prises de risques sur lesquelles il y aura beaucoup de perdants… et quelques gagnants. C'est pourquoi il est important de développer un large éventail de technologies, pour augmenter les chances d'en voir certaines adoptées sur un marché de masse. »

Un vaste monde entre les dot-com et l'énergie

Ils voient aussi -et Dominique Nora insiste sur ce point- qu'on ne peut pas transposer le modèle des start-up :

« Le déploiement du business Internet est instantané, alors que pour distribuer un biocarburant, il faut aussi penser aux raffineries, à la construction des infrastructures, à la concurrence avec les cultures agricoles. »

Certains y laisseront leur chemise, d'autres deviendront très riches. Tous ces gars-là (il y a quelques femmes aussi engagées dans l'aventure, même si Nora n'en cite qu'une) ont en commun un désir de monde meilleur. Ou du moins plus propre :

« Un rêve ? Peut-être. Mais qui mérite d'être poursuivi avec ténacité. Le parti pris de cette enquête est de suivre ceux qui, au Etats-Unis, l'incarnent avec le plus de conviction. »

Embarquer les multinationales dans la révolution

A la fin de son livre, Nora parle de révolution environnementale. Elle ne revendique pas la décroissance : si je l'ai bien entendue sur Europe 1, elle est même opposée à ce concept, pensant qu'on peut aménager notre mode de vie actuel dans un sens plus durable.

« (Cette) révolution ne se concrétisera que si les multinationales s'y mettent. Car seuls ces grands acteurs peuvent conférer aux changements une échelle suffisante pour qu'ils soient significatifs.

C'est leur savoir-faire industriel et leur puissance marketing qui permettront aux “produits verts” de ne pas coûter plus cher que les autres, et aux biens et aux services “décarbonisés” de sortir de leur niche “bobo” pour conquérir le marché de masse. »

Nora a raison, et on ne peut qu'applaudir ses « visionnaires » californiens. N'empêche qu'on peut avoir envie de se replonger dans le livre d'Hervé Kempf, « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme », dont j'avais parlé dans ce blog. Juste pour vérifier si un modèle radicalement différent n'est pas envisageable.

Photo : des panneaux solaires pivotant pour suivre le soleil à Palo Alto, en Californie (Bsterling/Flickr)

► Article déjà publié le 26/10/2009.

Echange bonne école lointaine contre trottoirs de proximité

Une rue de Raleigh, Caroline du Nord, en 2007 (Luke Wisley/Flickr).

(Raleigh, Caroline du Nord) Faut-il se réjouir des améliorations apportées à l'environnement urbain quand elles résultent d'une régression sociale, d'un recul dans l'égal accès des riches et des pauvres à l'éducation ? Echange écologie contre instruction : aux Etats-Unis, c'est possible.

En Caroline du Nord, le district scolaire du Wake County va complètement modifier sa carte scolaire. Ce comté englobe la capitale Raleigh (j'y habite) et ses banlieues. Les jeunes auront bientôt moins de distance à parcourir pour aller en classe.

Du coup, la ville va devoir -enfin ! - construire des trottoirs et des pistes cyclables pour permettre les déplacements qui se font aujourd'hui presque systématiquement en voiture ou en bus. Le changement promet d'être d'autant plus énorme que le développement tentaculaire de Raleigh s'est fait en oubliant totalement que les gens avaient des jambes (voir mon article sur Rue89 « Repenser la ville américaine »).

Quelques chiffres, pour évaluer l'enjeu de la controverse : Raleigh a 400 000 habitants. Le Wake County, qui inclut treize municipalités, compte 867 000 habitants. Dont 72% de Blancs et 20% de Noirs (déclaration volontaire lors du recensement). La population latino croît rapidement chaque année.

Transporter les enfants par bus pour assurer une diversité sociale

Depuis fort longtemps, le comté pratique le « busing », le transport en bus des élèves socialement défavorisés vers des écoles situés dans des quartiers riches, et des élèves plus riches vers des écoles situées dans des quartiers pauvres. Objectif : maintenir une diversité sociale propre à assurer au mieux l'égalité des chances.

Afin d'éviter la constitution progressive de zones immobilières plus recherchées pour raison scolaire, les autorités modifient leur carte tous les deux ou trois ans. Du coup, il est très difficile de choisir son lieu d'habitation en fonction de la qualité des établissements, puisque le « zoning » change tout le temps.

Cette politique a tellement bien porté ses fruits au fil des ans que les écoles publiques du Wake County et le niveau académique de ses élèves figurent parmi les meilleurs des Etats-Unis. Quoique la Caroline du Nord, Etat du sud, ait historiquement été gouvernée par les républicains (de droite), Raleigh est une ville gérée par les démocrates (vaguement de gauche).

Le maire de Raleigh est donc l'un d'eux, ainsi que la plupart des différentes administrations du comté (police, justice, transports, urbanisme, Trésor, éducation…). Leurs gestionnaires sont élus individuellement, lors d'élections locales spécifiques qui mobilisent peu les citoyens. Or, le 6 octobre dernier, le conseil d'administration de l'instance scolaire a basculé à droite.

Rendre les écoles de quartier à leurs habitants naturels

Les candidats avaient axé leur campagne sur une promesse : supprimer le « busing », rendre les écoles de quartier à leurs habitants « naturels », éviter aux enfants de une à deux heures et demi de transport par jour. Ils avaient le soutien de nombreuses familles aisées, ulcérées de voir certains de leurs gosses affectés dans des écoles lointaines et parfois trop… colorées.

Mais ils avaient aussi le soutien de nombreux parents d'origine sociale très modeste, qui ne comprennent pas pourquoi leurs enfants doivent se lever à 6 heures pour aller étudier à 20 kilomètres.

Sans compter qu'en cas de bobo ou de mal de tête, l'école appelle les parents pour venir récupérer le rejeton cabossé : comment faire quand on n'a pas de voiture, qu'il n'y a pas de transport public, ou que le patron refuse d'accorder la demi-journée nécessaire à pareil déplacement ?

Bref, c'est plié : à la rentrée 2010, une carte scolaire classique présidera aux destins des élèves du comté. Les professionnels de l'immobilier se déclarent pour la plupart soulagés de cette stabilité nouvelle. Ils avaient bien du mal à expliquer les règles du « zoning » flottant à des acheteurs potentiels.

Choisir une maison pour ses qualités plutôt que pour sa carte scolaire

Souvent, les familles arrivant pour travailler dans les environs préfèrent acheter dans un comté voisin qui ne pratique pas le « busing », quitte à conduire beaucoup pour aller bosser plutôt que d'infliger le transport aux enfants.

Jill Flink est agent immobilier à Raleigh, elle témoigne dans le journal local :

« Ça a vraiment été un problème pour nous. J'étais obligée de dire aux clients : “Choisissez une maison que vous adorez réellement, car vous risquez de souffrir avec la question scolaire.” »

A contrario, des gens vivant dans un quartier sans attrait, mais qui sont satisfaits de l'école où ont été affectés leurs enfants, commencent à paniquer. Un autre agent immobilier soupire :

« On me demande déjà s'il ne faudrait pas songer à vendre, et tenter d'acheter dans un meilleur quartier. C'est désespérant, tout de même, d'avoir à prendre une décision aussi rapide et brutale juste parce qu'un conseil d'administration vient de basculer politiquement. »

Repenser la composition sociale des quartiers plutôt que celle des écoles

Comment faire, se demandent les élus du conseil municipal (de gauche) de Raleigh, pour continuer dans l'avenir à assurer une certaine mixité sociale dans les écoles ? Comment conserver un bon équilibre entre les milieux sociaux et les races (on emploie volontiers ce terme ici) malgré la fin du « busing » ? Réponse de James West, conseiller municipal :

« Tant que les modèles urbanistiques qui régissent l'habitat sont ségrégatifs, on n'y arrivera pas. Les municipalités peuvent jouer un rôle important si elles le décident. Par exemple en encourageant les promoteurs qui défrichent une zone pour créer un nouveau quartier à construire dessus différents types de logements. »

Pas question, évidemment, d'édicter une loi imposant un pourcentage de logement social. On est aux Etats-Unis, la libre entreprise est sacrée. En revanche, des incitations financières pourraient tenter les « développeurs » de nouveaux quartiers, ou ceux attirés par la rénovation de zones anciennes.

Après tout, les incitations financières marchent bien quand il s'agit de construire plus vert, plus économe en énergie. Pourquoi pas pour encourager la mixité sociale ?

Les jeunes auront peut-être envie de se rendre à pied à l'école

Transition idéale pour revenir à l'introduction de ce papier… Tant les constructeurs que les élus entrevoient une conséquence imprévue de cette redéfinition de la carte scolaire : si des dizaines de milliers d'enfants ne prennent plus les bus scolaires pour aller à l'école, ils peuvent vouloir marcher ou pédaler.

Il va falloir assurer leur sécurité. A Raleigh, ce n'est pas évident. Je le sais par expérience, pour avoir failli plus d'une fois me faire écrabouiller en vélo par des voitures roulant à 20 km/heure, mais dont le conducteur téléphone, se maquille, mange, ou lit ses e-mails.

Une étude du 9 novembre confirme mes observations : Raleigh est classée sixième au rang des villes américaines les plus dangereuses pour les piétons (et forcément les cyclistes). Ceci n'a pas échappé aux responsables scolaires du comté, qui réclament d'ors et déjà des aménagements du domaine public.

Moins de déplacements en voiture, c'est toujours bon à prendre pour l'environnement, non ? Reste à savoir si les trottoirs, les passages piétons et les pistes cyclables qui seront installés dans les quartiers riches seront empruntés par ceux auxquels ils seront destinés.

A cause des enlèvements, bien plus fréquents qu'en France, les Américains ont une trouille bleue de laisser leurs enfants sortir seuls dans la rue. Quant aux plus grands, ils détestent tout bêtement marcher, et prennent leur voiture pour aller à l'école. (Voir mon papier sur Rue89)

Quant aux quartiers pauvres, où les gens marchent vraiment, dépenser de l'argent pour des trottoirs apparaîtra comme dérisoire, car les écoles auront alors besoin de beaucoup plus d'argent qu'avant pour espérer maintenir leur niveau.

Franchement, quand on en arrive à mettre ainsi en balance éducation et écologie, c'est que quelque chose ne tourne pas rond.

Photo : une rue de Raleigh, Caroline du Nord, en 2007 (Luke Wisley/Flickr).

Aux Etats-Unis, la bataille de la pince à linge a commencé

Les écologistes réclament le droit de faire sécher leur lessive à l'air libre pour limiter les rejets de CO2 dans l'atmosphère.

Une corde à linge (Soylentgreen23/Flickr)

Le débat sur les cordes à linge fait rage aux Etats-Unis. Pour économiser de l'énergie, les partisans du séchage en plein air affrontent leurs adversaires au tribunal. Un homme a même été tué pour ça, par un voisin furieux. Les lois sur le sujet varient selon les Etats, qui tentent de clarifier leur législation sur les « wind energy drying devices » (« sèche-linge éoliens »).

Après les batailles citadines pour obtenir le droit d'élever des poules dans son jardin, le combat écolo du moment, aux Etats-Unis, porte sur la liberté imprescriptible du citoyen d'étendre son linge dehors.

Non seulement pour réduire d'environ 10% sa facture d'électricité -c'est dingue comme les Américains font tourner lave- et sèche-linge ! -, mais surtout pour diminuer son empreinte carbone, c'est à dire la quantité de CO2 envoyée par la famille dans l'atmosphère.

Pour l'avoir constaté moi-même, je peux témoigner de la difficulté d'une telle démarche. Le climat, déjà : au Texas, malgré une température de bête, l'air extérieur était si humide que mon linge, par précaution bien dissimulé aux yeux des voisins, se chargeait d'une sorte de moisissure malodorante en quelques heures. Et il n'y avait pas de place dans la maison pour les draps. Retour illico au sèche-linge.

Des ennuis avec les règlements de copropriété

Transplantée en Caroline du Nord, trouvant le climat parfait, j'ai sorti mon étendoir éventail dans le jardin. Une heure plus tard, deux voisines charmantes venaient l'une après l'autre frapper à ma porte :

« - C'est juste pour vous éviter des ennuis, parce que moi, ça ne me dérange pas : sachez que c'est interdit.
- Mais on ne voit rien de la rue !
- Oui, mais des autres jardins, derrière, on voit. »

Je n'en revenais pas ! Depuis, comme les poulaillers ont gagné leur bataille, des Caroliniens se sont sentis encouragés à demander une révision de cette législation sur les séchoirs. Lors de la dernière session du parlement au printemps, un projet de loi a été déposé, toujours à l'étude.

Tous les procès opposant pro et anti séchoirs extérieurs ont pour base les règlements des « private communities », des associations de propriétaires vivant dans des quartiers parfois extrêmement vastes.

Les lois varient selon les Etats américains

Un récent article du New-York Times précise que 60 millions de personnes vivent aux Etats-Unis dans 300 000 de ces quartiers. Lesquels, je précise, ne sont pas forcément des résidences pour riches, puisque des camps de « trailers » (caravanes sédentarisées ou maisons mobiles) sont inclus dans ce chiffre, et définissent le même genre de règles.

Les séchoirs extérieurs ont toujours été légaux en Floride et en Utah. Au cours de la seule année 2008, le Colorado, le Vermont, le Maine et Hawaï ont galement autorisé les habitants qui le désiraient à outrepasser les règlements de leurs quartiers, du moins quand il s'agit de préserver l'environnement. En 2009, en plus de la Caroline du Nord, des projets de loi analogues ont été déposés au Maryland, en Oregon et en Virginie.

Les arguments des refuzniks des cordes à linge ? La « pollution visuelle » des sous-vêtements agités par le vent, bien sûr. Et la crainte de voir la valeur de leur maison dépréciée par cette atmosphère populaire et sans classe, l'idée de pauvreté étant associée au linge qui flotte. (En France, pour cette même raison, des règlements de copropriété bannissent le linge sur les balcons.)

Le conflit de voisinage se termine par un coup de fusil

Mais l'argument massue, celui qui pèse le plus lourd dans les tribunaux, et que les avocats ne se privent pas de brandir à tout bout de champ, est le suivant : toute loi étatique autorisant les citoyens à s'affranchir d'un règlement de copropriété diminue le droit de propriété lui-même. Et aux Etats-Unis, c'est grave. Cela peut remonter en Cour suprême.

En juillet 2008, un homme a pris son fusil à Verona, dans le Mississipi, et a carrément tué son voisin qui étendait du linge dehors. Le meurtrier a dit à la police qu'il « en avait plus que marre de répéter, depuis un an, qu'il ne voulait pas voir ça sous ses fenêtres ».

Pour le documentariste britannique Steven Lake, ce fait-divers américain a été une révélation. Lake est en train d'achever le montage de son film, « Drying for Freedom » (jeu de mot sur sécher/drying) et mourir/dying pour la liberté), qui sortira en mai prochain :

« A première vue, accrocher du linge, c'est une chose futile. Pourtant, ça ouvre sur des questions comme les droits de l'individu, la propriété privée, la classe sociale, l'esthétique, l'environnement. »

Une pince à linge, ça ne sert pas qu'à fermer un paquet de chips

Le film est déjà popularisé par un site web très militant, et aussi très populaire, Project Laundry List, fondé par l'avocat Alexander Lee, lequel disait au journaliste du N-Y. Times qu'il allait y avoir du boulot pour changer les mentalités :

« La plupart des enfants de ce pays ne connaissent même pas l'usage d'une pince à linge. Ils croient que ça sert seulement à refermer les paquets de chips. »

En ce qui concerne notre linge à nous, on a trouvé un compromis : en fermant par des moustiquaires l'appentis sous notre balcon à l'arrière de la maison, nous pouvons tirer des cordes à linge. Ni vu ni connu.

Nous les dévoilerons peut-être le 19 avril, décrété « National Hanging Day » (jour national de l'étendage) par les militants américains de la corde à linge.

Photo : une corde à linge (Soylentgreen23/Flickr)

Les douloureux états d'âme des Verts américains

Manifestation pour l'énergie propre à Washington en mars 2009 (Kevin Lamarque/Reuters).

Cela devait finir par arriver : le mouvement écolo américain est en train d'exploser. Alors qu'un nouveau projet de loi sur l'énergie et le climat vient d'être déposé au Sénat, les « verts extrémistes » accusent de trahison les « environnementalistes mous », adeptes du compromis politique.

Après les bagarres et insultes autour du système de santé qui ont trusté les médias durant des mois, on devine que la prochaine guerre législative ne va pas laisser les citoyens indifférent. Car le prix que devront payer les Etats-Unis pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre sera politiquement lourd.

Une partie des environnementalistes, des écolos comme on dit en France, refusent en bloc ce qu'ils qualifient de « compromissions honteuses » avec les industriels. Ils affirment qu'ils préfèrent pas de loi du tout à une loi rabougrie. Et ces contestataires de leur propre camp savent se faire entendre.

Un happening « vert extrémiste » à Manhattan

En septembre à New York, à la fin du raout de l'ONU avec les chefs d'Etat du monde, juste avant qu'Obama ne parte à Pittsburgh pour le G20, les « green extremists » ont envahi Manhattan pour clamer leur position.

Faux billets de banque à l'effigie de Gore, bannières analogues déployées devant le siège du Natural Ressource Defense Council, intervention inopinée d'un pirate personnifiant le « Cap-and-trade » lors du discours du Premier ministre danois, le happening de la « faction anti-compromis » du mouvement vert a été spectaculaire.

Les organisateurs étaient Climate SOS, Rising Tide North America, et Greenwash Guerillas. Une animatrice explique au web-magazine Grist :

« Ça peut paraître bizarre que nous, des écologistes, choisissions de nous opposer à une loi sur le climat. Surtout quand on voudrait pouvoir soutenir le nouveau gouvernement. Mais on a envie d'adopter une position vraiment dure, parce ce projet de loi est complètement à côté de la plaque. »

Les Américains n'auront pas de loi avant le sommet de Copenhague

Les Etats-Unis ne nient plus la responsabilité de l'homme sur les changements climatiques. Mieux : Obama a maintes fois répété que les Etats-Unis portaient une lourde responsabilité, et que son pays allait changer d'attitude. Qu'il allait même changer d'ici au sommet du Climat de Copenhague en décembre.

Euh, non : ça, c'est que le président espérait, avant le tumulte de la réforme médicale qui a fait prendre un gros retard à l'examen d'une loi énergie-climat par le Sénat. Il est évident que celle-ci ne sera pas votée d'ici décembre.

Ce n'est pas la faute d'Obama. Comme pour la réforme médicale, une partie des élus de son camp ne veut pas entendre parler de réformes si radicales qu'elles heurteraient leurs électeurs. Je ne reviens pas sur la santé, on a tout dit.

Quant à l'environnement, il est aisé de comprendre pourquoi des élus (de gauche) d'Etats dont l'économie dépend de l'extraction du charbon ou du pétrole refusent par avance de scier la branche qui soutient leur économie. Et ce n'est pas à des Français, majoritairement contre la taxe carbone, que je dois expliquer pourquoi des élus américains ne veulent pas envisager de ce genre d'impôt.

Limiter les émissions autorisées et permettre l'échange des quotas

Ceci explique pourquoi le texte énergie-climat, déjà adopté en juin par la Chambre des représentants, ne prévoit aucune taxe sur l'usage des combustibles fossiles. En revanche, il est prévu que les industriels émetteurs de CO2 -et seulement les industriels- se voient accorder des quotas d'émissions, qu'ils pourront s'échanger. On appelle cela le cap-and-trade, système déjà en vigueur en Europe.

Rien que cette obligation, il faut l'admettre, devrait renchérir le coût des marchandises américaines. Quand les producteurs ont des limites d'émission à ne pas dépasser, ils doivent investir dans des nouvelles technologies. Ou acheter des droits à polluer, ce qui est une charge financière. Les républicains s'opposaient donc au texte, ils n'étaient pas les seuls.

L'autre moitié du Congrès doit maintenant examiner sa propre proposition. Un texte a donc été introduit au Sénat la semaine dernière par deux sénateurs, dont John Kerry, ancien candidat démocrate à la présidentielle. Ce texte reste dans les rails de celui adopté par la Chambre.

Kerry est sur la même longueur d'onde qu'Al Gore, champion des écologistes réalistes. Gore et la majorité des organisations environnementalistes du pays travaillent main dans la main avec des syndicats ouvriers, des industriels, des églises, des associations civiques, pour faire pression sur le Congrès et obtenir enfin une loi permettant de réduire les émissions américaines.

Des attaques parties de là où on ne les attendait pas

Et patatras ! Voilà que surgissent de leur boîte des diables encore plus verts que personne n'attendait. Cette campagne d'opposition surprend les environnementalistes plus conventionnels. Ceux-ci s'étaient préparés à combattre les industriels du charbon et du pétrole lors de la bataille qui s'annonce au Sénat, voilà qu'ils doivent à présent répondre à des attaque lancées par ceux qu'ils pensaient être des alliés.

Daniel Weiss, directeur de la stratégie climatique au Center for American Progress, explique sa gêne à Grist :

« Personne n'a jamais prétendu que la loi résoudra le problème du changement climatique d'un seul coup. Mais on doit bien commencer par un bout. Les vrais ennemis sont Big Oil et Big Coal, ainsi que la droite. Mais eux, ces verts extrémistes, ils préfèrent se moquer d'Al Gore ! Ils n'ont vraiment rien compris. »

Les attaques des « extrémistes » sont d'autant plus embarrassantes que ceux-ci ont le soutien d'un scientifique superstar, James Hansen, de la Nasa. L'administration Bush avait tenté de le museler, et Hansen, qui avait rué dans les brancards, est devenu un vrai héros.

James Hansen a été l'un des premiers Américains à connecter science et politique : en 1988, il était intervenu devant le Congrès pour expliquer le problème posé par les gaz à effet de serre.

Seule solution : taxer très fort industriels et usagers

Selon Hansen, le texte déjà adopté par la Chambre en juin prône des mesures qui conduiront à une situation « pire que si on ne faisait rien ». Ce texte accorde d'immenses concessions aux pollueurs et il garantit même les centrales à charbon contre des réglementations futures.

Hansen est pour une taxe carbone, une taxe très élevée qui découragerait l'usage des combustibles fossiles et accélérerait le recours à d'autres énergies.

« Toute politique qui n'augmenterait pas considérablement le prix de l'énergie serait inutile pour le climat. Mieux vaut ne voter rien du tout qu'un texte qui empêcherait toute évolution pendant des décennies. »

Cette controverse sur le compromis -sacrifier ce qui est écologiquement nécessaire à ce qui semble politiquement faisable- est aussi ancienne que le mouvement environnementaliste américain, qui remonte aux débuts du XXe siècle. Les acteurs de la mouvance verte la connaissent par cœur, mais les plus pragmatiques redoutent l'image négative qu'elle renvoie à la population. Daniel Weiss, du Center for American Progress, explique :

« Si les gens entendent un scientifique aussi respecté que Hansen expliquer que, quoi que fasse le Congrès, ça ne servira à rien, pourquoi alors prendraient-ils la peine de téléphoner à leurs élus pour leur enjoindre d'agir ? Pourquoi essaieraient-ils de modifier leurs propres comportements ? »

Les compromis pour obtenir une taxe seraient encore pires

La plupart des groupes environnementalistes américains seraient bien heureux de voir le Congrès s'entendre sur une loi énergie et climat, tou

te imparfaite soit-elle. A ceux qui rêvent d'une taxe carbone, comme Hansen, Weiss répond ceci :

« Ceux qui reprochent au projet de loi d'offrir des deals aux industriels devraient réaliser une chose : aucune taxe n'émergera au Congrès sans que des deals analogues, voire pires, ne leur soient proposés. »

L'Amérique est coincée dans ses propres contradictions. Protéger le climat, restaurer son image sur la scène mondiale, oui, mais à quel prix pour son économie (déjà mal en point) et pour le coût de la vie ?

J'entends déjà les objections : « ils » n'ont qu'à pas utiliser autant leurs voitures, « ils » n'ont qu'à couper leur air conditionné… Tel est bien l'objectif d'une taxe carbone : inciter les citoyens à changer de comportement. Si les Français la refusent, pourquoi les Américains en voudraient-ils ?

Photo : manifestation pour l'énergie propre à Washington en mars 2009 (Kevin Lamarque/Reuters).

Taxe carbone : l'Amérique peureuse, la France audacieuse ?

Colin Beavan, auteur du documentaire "No Impact Man", et sa femme Michelle Conlin (Lucas Jackson/Reuters)

Qui sont les vraies mauviettes ? Les Français « trouillards mangeurs de fromage », ou les Américains qui se croient « durs à cuire parce qu'ils savent faire la guerre » ? Aux Etats-Unis, des voix énervées s'élèvent pour exiger une taxe carbone et célébrer l'audace française dans la lutte climatique.

Au départ, c'est juste une tribune libre publiée dans un petit coin du New York Times la semaine dernière, « La taxe des vrais mecs ». Signé par Thomas Friedman, éditorialiste, spécialiste des affaires pétrolières, le papier commence par égrener les tares attribuées aux Frenchies : en gros, des couilles molles, c'est bien connu.

Puis il rappelle la virilité, l'ardeur des Américains à s'attaquer aux problèmes et à trouver des solutions rapides et efficaces. Sauf que Friedman apporte un bémol à cette autosatisfaction nationale :

« Oui, on doit être reconnaissant aux Américains d'avoir eu le courage de combattre en Irak et en Afghanistan. D'un autre côté, quand il faut agir pour affaiblir concrètement les gens contre lesquels nous envoyons nos enfants nous battre, on est des parfaites mauviettes.

Je dirais même plus : nous sommes les mauviettes du monde. Des mauviettes tellement minables que nos politiciens n'osent même pas admettre à quel point nous sommes des mauviettes. »

Bravo aux Français d'oser le nucléaire sans mourir de peur

Diable ! L'auteur s'explique sur cette infamante mise en accusation de ses compatriotes, qui vaut son pesant de cacahouètes quand on voit sur quoi elle est basée.

Les Français, eux, génèrent 80% de leur électricité grâce au nucléaire ; ils ont résolu le problème des déchets radioactifs « sans problème, ni panique populaire ». Les Américains, pour leur part, en sont seulement à 20%, et n'ont pas été fichus de construire un seul nouveau réacteur depuis 1979.

« On est si froussards qu'on a peur d'enfouir nos déchets dans les montagnes du Nevada -un stockage totalement sûr-, alors que les maires, en France, réclament à corps et à cris des nouvelles centrales dans leurs communes. »

Presque aussi courageux que la France : le petit Danemark, durement touché en 1973 par l'embargo arabe sur le pétrole, et qui, aujourd'hui, n'importe plus rien, rien, zéro ! Comment il fait, le Danemark ?

« Il est courageux, voilà ! Ce pays a imposé une taxe carbone importante, dont le produit a permis des investissements massifs en matière d'énergies. »

Une taxe carbone pour réduire le déficit et financer la santé

Et les Américains, alors ? Des mauviettes, on vous dit ! Même pas capables de relever le prix du gaz et de l'essence quand c'est nécessaire -alors que les prix sont plutôt bas en ce moment. Pourtant, le Trésor serait content d'engranger le produit d'une taxe d'un dollar par gallon (3,8 litres) qui rapporterait 140 milliards par an.

« Si j'avais cette taxe d'un dollar, j'affecterais 45 centimes à la réduction du déficit, 45 centimes au financement du nouveau système de santé, et 10 centimes pour compenser le poids de cette taxe sur les plus pauvres. »

Bref, une taxe carbone permettrait de sortir le pays de la crise (plus ou moins) et aiderait grandement à réduire les émissions de gaz à effet de serre des Etats-Unis. Alors quoi ? Pourquoi les politiciens de Washington refusent-ils mordicus d'envisager une taxe carbone ?

« On n'a même pas le droit d'en parler, c'est tabou. Mais expédier les gosses de nos voisins en Afghanistan pour risquer leur vie ? Pas de problème. Offrez leurs poitrines aux balles !

Franchement, quelque chose ne va pas quand votre pays n'hésite pas à sacrifier toujours plus de vies et d'argent en Afghanistan, pour un résultat très incertain, alors que dans le même temps il est interdit d'envisager la création d'une taxe carbone. »

La loi énergie n'est encore qu'à moitié votée par le Congrès

Voilà pour le coup de gueule. Parallèlement, depuis des mois, la taxe carbone hante le débat climatique aux Etats-Unis. Elle avait été envisagée un temps par la Chambre des représentants, au Congrès, lorsque celle-ci avait commencé à examiner le projet de loi sur l'énergie.

Finalement, l'option avait été écartée au profit du seul système de « cap-and-trade » (échange des permis d'émission) pour les industriels.

Le texte a été adopté en juin, il est désormais en panne aux portes du Sénat. L'examen était prévu pour l'automne, mais, à cause des cahots de la réforme du système de santé, il est désormais évident que rien ne bougera avant plusieurs mois. Et ce, en dépit des efforts désespérés du sénateur John Kerry, qui a décidé d'introduire lui-même le texte cette semaine en commission, initiative que raconte le Houston Chronicle.

Les Républicains sont par avance vent debout contre ce système de « cap-and-trade », qu'ils ont rebaptisé « taxe nationale sur l'énergie », alors même qu'il ne s'agit pas d'une taxe affectant les citoyens. Ils peuvent compter sur une bonne partie des élus démocrates, issus des Etats charbonniers, pétroliers et industriels en général, pour combattre à leurs côtés.

L'Amérique ira les mains vides au sommet de Copenhague

Les environnementalistes, qui, aux Etats-Unis, rassemblent bien plus que des « groupes écolos », ont soufflé après le combat du printemps. Désormais, ils bandent leurs muscles avant la prochaine bataille, affinant arguments et stratégie, chouchoutant leurs alliés.

Eux non plus n'osent pas réclamer trop vigoureusement une taxe carbone. Tout faiblard qu'il soit, le texte voté en juin leur paraît moins risqué qu'un autre qui proposerait une taxe carbone au Sénat.

Une chose est sûre : si le président Obama échoue sur la réforme médicale, il aura le plus grand mal à imposer ses vues sur le climat. Autre certitude : les Etats-Unis arriveront au sommet de Copenhague sur le climat, en décembre, sans présenter aucune preuve de la capacité américaine à donner l'exemple.

Photo : Colin Beavan, auteur du documentaire « No Impact Man », et sa femme Michelle Conlin. Déçu par l'inaction des politiques, Beavan a vécu un an en tentant de réduire au maximum l'influence de son mode de vie sur l'environnement (Lucas Jackson/Reuters).